Chapitre 11 Le chevalier Hans de Warburg
Le chevalier Hans de Warburg était, au physique, une espèce de géant de six pieds deux pouces, d’une force colossale, toujours armé d’un côté d’une grande épée, qu’à chaque geste de menace qu’il faisait, il frappait sur sa cuisse ; et d’un poignard qu’il tirait à chaque moment par manière d’accompagnement à ses paroles. Au moral, c’était l’homme le plus poltron que la terre ait jamais porté ; et quand les oies de son domaine couraient après lui en sifflant, il se sauvait comme si le diable était à ses trousses.
Or, nous l’avons dit, non seulement le chevalier Hans n’avait pas adopté l’usage de la bouillie, mais encore il l’avait empêché de s’étendre chez plusieurs de ses voisins sur lesquels il avait quelque influence. Mais ce ne fut pas le tout ; enchanté de ses réussites en ce genre, il entreprit de faire renoncer Wilbold à cet antique et respectable usage.
« Pardieu, lui disait-il, mon cher Wilbold, il faut convenir que tu es bien bon de dépenser ton argent à repaître un tas de fainéants qui se moquent de toi avant même qu’ils aient digéré le repas que tu leur donnes.
— Mon cher Hans, répondait Wilbold, j’ai pensé, crois-le bien, plus d’une fois à ce que tu dis là ; car, quoique ce repas ne se représente qu’une fois par an, il ne laisse pas que de coûter à lui seul autant que cinquante repas ordinaires. Mais, que veux-tu, c’est une fondation à laquelle, dit-on, est attaché le bonheur de la maison.
— Et qui te conte ces balivernes, mon cher Wilbold ? ton vieil intendant, n’est-ce pas ? Je comprends ; comme il grappille au moins dix écus d’or sur ton festin, il a intérêt que le festin se perpétue.
— Et puis, dit le baron, il y a encore autre chose.
— Qu’y a-t-il ?
— Il y a les menaces de la comtesse.
— De quelle comtesse ?
— De la comtesse Berthe.
— Tu crois à tous ces contes de grand-mère, toi ?
— Ma foi, ils sont avérés ; et il y a dans les archives certains parchemins.
— Alors tu as peur d’une vieille femme ?
— Mon cher chevalier, dit le baron, je n’ai peur d’aucune créature vivante, ni de toi, ni d’aucun autre, mais j’avoue que j’ai grand-peur de ces êtres qui ne sont ni chair ni os, et qui se donnent la peine de quitter l’autre monde tout exprès pour nous visiter. »
Hans éclata de rire.
« Alors, à ma place, dit le baron, tu ne craindrais rien ?
— Je ne crains ni Dieu ni diable, reprit Hans en se redressant de toute sa hauteur.
— Eh bien, soit, dit le baron, au prochain anniversaire, et ce ne sera pas long, car le 1er mai arrive dans quinze jours, je ferai un essai. »
Mais comme de là au 1er mai le baron revit l’intendant, il revint sur sa première résolution, qui était de ne pas donner la bouillie du tout, et ordonna qu’au lieu de donner un festin, on donnât un repas fort ordinaire.
Les paysans, en voyant cette parcimonie à laquelle ils n’étaient point habitués, furent étonnés, mais ne se plaignirent point ; ils pensèrent que leur seigneur, ordinairement si généreux à cette occasion, avait cette année des motifs d’être économe.
Mais il n’en fut pas ainsi des êtres qui savent tout et qui présidaient, comme il faut bien le croire, aux destinées des propriétaires du château de Wittsgaw ; ils firent, pendant la nuit qui suivit ce maigre repas, un tel remue-ménage, que personne ne put dormir dans le château, et que chacun passa la nuit à aller ouvrir les portes et les fenêtres, pour savoir qui battait aux unes et qui frappait aux autres ; mais nul ne vit rien, pas même le baron. Il est vrai que le baron tira son drap par-dessus sa tête, comme vous faites quand vous avez peur, mes chers enfants, et se tint coi et couvert dans son lit.
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