Chapitre 10 Wilbold de Eisenfeld
La joie de la marâtre fut grande en voyant mourir le seul héritier de la famille Rosemberg, mais Dieu la trompa dans ses espérances ; elle n’eut ni fils ni fille, et elle mourut elle-même au bout de trois ans. Waldemar lui survécut de trois ou quatre années encore, et fut tué dans une chasse ; les uns disaient par un sanglier qu’il avait blessé, les autres disaient par un paysan qu’il avait fait battre de verges.
Le château de Wistgaw et les propriétés environnantes tombèrent alors en possession d’un parent éloigné nommé Wilbold de Eisenfeld. Celui-là n’était point un méchant homme, c’était bien pis que cela ; c’était un de ces hommes insoucieux de leur âme, qui ne sont ni bons ni mauvais, qui font le bien et le mal sans amour ni haine, écoutant seulement ce qu’on leur dit, et près duquel le dernier qui parle a toujours raison. Brave, du reste, et estimant la bravoure, mais se laissant facilement prendre aux apparences du courage comme il se laissait prendre aux apparences de l’esprit et de la vertu.
Le baron Wilbold vint donc habiter le château du comte Osmond et de la comtesse Berthe, amenant avec lui une charmante petite fille au berceau, qu’on appelait Hilda. Le premier soin du régisseur actuel fut de mettre son nouveau seigneur au courant des revenus et des charges attachés à la propriété ; au nombre des charges était la bouillie au miel, dont l’usage avait tant bien que mal subsisté jusque-là.
Or, comme le régisseur dit au baron que ses prédécesseurs attachaient une grande importance à cette institution, et que lui-même croyait fermement que la bénédiction du Seigneur était attachée à cette coutume, Wilbold non seulement ne fit aucune observation contraire, mais encore donna l’ordre que, tous les 1er mai, la cérémonie eût lieu avec toute son antique solennité.
Plusieurs années s’écoulèrent, et le baron donnait chaque année une si copieuse et si bonne bouillie, que les paysans, en faveur de cette obéissance aux commandements de la comtesse Berthe, lui passaient tous ses autres défauts, et ses autres défauts étaient nombreux. Il y a plus : quelques autres seigneurs, soit par bonté, soit par calcul, adoptèrent l’usage du château de Wistgaw, et fondèrent aussi, pour l’anniversaire de leur fête ou pour celle de leur naissance, des bouillies plus ou moins sucrées. Mais au nombre de ces seigneurs, il en était un que non seulement le bon exemple ne gagna point, mais encore qui empêchait les autres de le donner ou de le suivre. Cet homme, qui était un des amis les plus intimes du baron, un de ses convives les plus assidus, un de ses conseillers les plus influents, se nommait le chevalier Hans de Warburg.
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