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Chapitre 1 Quarante degrés de chaleur à l’ombre.

La voix triste et sonore du muezzin se faisait entendre, comme le chant de mort d’une splendide journée de mai qui venait de s’envoler dans l’éternité.
— Par Allah ! il fait chaud à Derbend ! Monte sur le toit, Kassime, et regarde de quelle façon le soleil se couche derrière la montagne. L’occident est-il rouge ? Y a-t-il des nuages au ciel ?

— Non, mon oncle ; l’occident est bleu comme les yeux de Kitchina ; le soleil descend dans tout son éclat ; il semble une rose de flamme sur la poitrine du soir, et le dernier regard qu’il jette sur la terre n’a pas la peine de percer le plus petit brouillard.

La nuit a déplié son éventail étoilé ; l’obscurité est venue.

— Monte sur le toit, Kassime, dit la même voix, et regarde si tu ne vois pas tomber la rosée de la corne de la lune. Ne se cache-t-elle pas dans l’arc-en-ciel nocturne, comme une perle dans sa brillante écaille ?

— Non, mon oncle ; la lune nage dans un océan d’azur ; elle verse des traits de feu dans la mer. Les toits sont secs comme les steppes du Mogan, et les scorpions s’y jouent gaiement.

— Allons, dit le vieillard avec un soupir, cela signifie qu’il fera aussi chaud demain qu’aujourd’hui. Ce qu’il y a de mieux à faire, Kassime, c’est de dormir.

Et le vieillard s’endormit en rêvant à son argent ; et sa nièce s’endormit en rêvant à la chose dont rêve une jeune fille de seize ans, à quelque nation qu’elle appartienne : à l’amour ; et la ville s’endormit en rêvant que c’était Alexandre le Grand qui avait bâti la muraille du Caucase et forgé les portes de fer de Derbend.

Si bien que, vers minuit, tout dormait.

On entendait seulement, dans ce silence universel, le cri des factionnaires qui se criaient les uns aux autres : Slouchay (écoute), et la mer Caspienne, qui se lamentait en venant baiser de sa lèvre humide sa rive brûlante et sablonneuse.

On eût dit les âmes des morts causant avec l’éternité, et cette probabilité était d’autant plus frappante, que rien ne ressemble à un immense cimetière comme la ville de Derbend.

Longtemps avant le lever de l’aurore, la surface de la mer semblait de flammes. Les hirondelles, éveillées avant le moullah, chantaient sur la mosquée.

Il est vrai de dire qu’elles ne le précédèrent pas de beaucoup. Le bruit de ses pas les fit envoler. Il marcha autour de la coupole en appuyant la tête sur sa main, et en criant avec des modulations qui donnaient à ses paroles l’apparence, sinon la réalité, d’un chant :

— Réveillez-vous et levez-vous, musulmans ; la prière vaut mieux que le sommeil.

Une voix répondit à sa voix ; elle disait :

— Monte sur le toit, Kassime, et regarde s’il ne descend pas un brouillard des montagnes du Lesghistan. Est-ce que la mer ne s’assombrit pas, dis ?

— Non, mon oncle ; les montagnes semblent habillées d’or pur ; la mer brille comme un miroir, le drapeau de la forteresse de Nazinkale retombe le long de sa hampe comme un voile autour de la taille d’une jeune fille. La mer est tranquille ; pas le plus petit souffle de vent ne soulève, sur la route, un grain de poussière : tout est calme sur la terre, tout est pur au ciel.

Le visage du vieil oncle s’assombrit, et, après avoir fait ses ablutions, il monta sur le toit pour dire sa prière.

Il déplia le tapis qu’il apportait sous son bras, se mit à genoux, et, quand il eut fini sa prière de mémoire, il se mit à prier de cœur.

— Bismillahir rahmanir rahim ! cria-t-il en regardant tristement autour de lui.

Ce qui voulait dire :

— Que ma parole retentisse au nom du Dieu saint et charitable !

Puis il continua de dire en tatar ce que nous allons dire, nous, en français, au risque d’enlever à la prière de l’oncle de Kassime ce caractère imagé et poétique que lui prêtait la langue du Turkestan.

— Nuages du printemps, enfants de notre monde, pourquoi vous arrêtez-vous sur la cime des rochers ? Pourquoi vous cachez-vous dans les cavernes, pareils à des brigands lesghiens ? Vous aimez à errer dans la montagne et à dormir sur les sommets de neige ou de granit. Soit ; mais ne pourriez-vous pas vous récréer à autre chose qu’à pomper toute l’humidité de nos prairies, pour la verser dans des forêts impénétrables à l’homme, lesquelles ne laissent plus descendre dans nos vallées que des cataractes de cailloux qui semblent les os desséchés de vos victimes, capricieux enfants de l’air ? Voyez comme notre malheureuse terre ouvre des milliers de bouches. Elle brûle de soif ; elle implore un peu de pluie. Voyez comme tremblent les épis ; comme ils se brisent lorsqu’un papillon a l’imprudence de se poser sur eux ; comme ils relèvent la tête, espérant humer un peu d’humidité, et comme ils vont se heurter aux rayons de soleil qui les dévorent comme une flamme. Les puits sont secs ; les fleurs n’ont plus de parfum ; les feuilles des arbres se flétrissent et tombent ; l’herbe fume, la garance est perdue, les grillons s’enrouent, les cigales râlent, les buffles se battent pour un filet de boue, les jeunes garçons se disputent pour quelques gouttes d’eau. Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’allons-nous devenir ? La sécheresse est la mère de la faim ; la faim est la mère de la peste ; la peste est la sœur du brigandage ! Ô vent frais des montagnes, apporte-nous sur tes ailes la bénédiction d’Allah ! Nuages, mamelles de la vie, versez sur la terre le lait du ciel. Changez-vous en orages, si vous voulez, mais rafraîchissez la terre. Foudroyez les pécheurs, si cela vous convient, mais désaltérez les innocents. Gris nuages, ailes des anges, apportez-nous la fraîcheur ; venez, accourez, volez ! dépêchez-vous, et vous serez les bienvenus.

Mais le vieux Tatar a beau prier, les nuages restent invisibles. Il fait chaud, il fait étouffant, et les habitants de Derbend sont tout prêts à chercher de la fraîcheur dans leurs fours.

Et remarquez bien que c’était au mois de mai, juste au moment où Saint-Pétersbourg entend de grands craquements du côté du nord-est, quand la glace du Lagoda, qui se brise, menace d’emporter les ponts de la Neva, quand on s’enrhume en traversant la place d’Isaac, quand on gagne des fluxions de poitrine en tournant l’angle du palais de Marbre, quand on se crie les uns aux autres de Smolnoï au quai Anglais :

— Vous sortez ?… N’oubliez pas vos pelisses !

À Saint-Pétersbourg, on pensait au printemps, qui allait peut-être venir ; à Derbend, on songeait à la moisson qu’on allait commencer.

Depuis cinq semaines, il n’était pas tombé une seule goutte d’eau dans le Daghestan du Sud, et il eût fait quarante degrés de chaleur à l’ombre, s’il y eût de l’ombre à Derbend. Le fait est qu’il faisait cinquante-deux degrés de chaleur au soleil.

C’est une chose affreuse que la sécheresse en Orient. Elle brûle les champs et prive de la nourriture tout ce qui a vie : l’oiseau dans l’air, les bestiaux dans les champs, l’homme dans les villes. Dans un pays où le transport du blé est toujours difficile, souvent impossible, la sécheresse est toujours l’avant-courrière de la faim. Un Asiatique vit au jour le jour, ne se rappelant pas la veille, ne s’inquiétant pas du lendemain. Il vit ainsi, parce que la paresse et le farniente sont ses plus douces jouissances ; mais, lorsqu’il n’a pas de Joseph pour lui expliquer la parabole des sept vaches maigres ; lorsque le malheur tombe tout à coup sur ses épaules sous les traits hideux de la famine, lorsque demain devient aujourd’hui, il commence à se plaindre qu’on ne lui donne pas les moyens de vivre. Au lieu de les chercher, il se fâche, et, lorsqu’il faut agir, il augmente le danger par la crainte, comme il le diminuait en n’y croyant pas.

Vous pouvez maintenant juger du trouble qu’il y avait à Derbend, ville toute tatare et, par conséquent, toute asiatique, lorsque cette chaleur sénégalienne commença de brûler les espérances des négociants et des laboureurs.

Pour dire vrai, il y avait alors dans le Daghestan plusieurs causes de crainte : on en était aux beaux jours du muride Kasi-Moullah, le père adoptif de Schamyl ; les habitants du Daghestan s’étaient révoltés, et l’on avait semé dans leurs champs plus de balles que de grains de blé ; le cheval avait piétiné la terre, au lieu de la labourer ; l’incendie avait brûlé les maisons, dont le soleil ne faisait que réchauffer les ruines ; et les montagnards, au lieu de s’occuper de faire les moissons, chevauchaient sous le drapeau de Kasi-Moullah, ou se cachaient dans les cavernes ou dans les forêts, pour échapper aux Russes, ou plutôt pour leur tomber sur le dos au moment où ils y pensaient le moins.

La conséquence de tout cela, il n’était pas difficile de la prédire : c’était la famine. Les semailles n’ayant pas été faites, la moisson manquait. Tout ce qu’avait épargné la guerre, la vaisselle d’argent, les riches armes, les beaux tapis, se vendait pour rien au bazar. On eût eu le plus beau collier de perles de Derbend pour un sac de farine.

Celui qui n’avait ni vaisselle, ni armes, ni tapis, ni perles, entamait ses troupeaux, mangeant ce qu’en avaient laissé les amis et les ennemis, c’est-à-dire les Russes et les montagnards. Les pauvres commençaient à descendre des montagnes et à demander l’aumône dans la ville, en attendant qu’ils prissent au lieu de demander.

Enfin, des vaisseaux chargés de farine étaient arrivés d’Astrakhan. De gré ou de force, les riches avaient aidé aux pauvres ; le peuple s’était calmé pour un temps.

La nouvelle récolte pouvait encore tout arranger.

La fête du Khatil était venue, et les habitants de Derbend l’avaient célébrée.

Le Khatil est un souvenir religieux du sort de Schah-Hussein, le premier calife, martyr de la secte d’Ali. Ils s’étaient réjouis pendant le temps qu’il avait duré, avec cette gaieté enfantine des Orientaux.

Grâce à cette fête, la seule distraction du peuple pendant toute l’année, ils avaient oublié peu à peu la récolte et la chaleur, ou plutôt ils n’avaient rien oublié, non : ils avaient tout simplement remercié le ciel que la pluie ne s’opposait point à leurs plaisirs. Mais, lorsque la fête fut finie, qu’ils se retrouvèrent en face de la réalité, qu’ils se réveillèrent la bouche desséchée, qu’ils virent leurs champs rôtis par le soleil, ils perdirent la tête.

Il était curieux alors de voir se remuer les barbes rouges et les barbes noires ; il était curieux d’entendre le bruit que faisaient les chapelets en roulant entre les doigts.

Toutes les figures s’allongèrent, et l’on n’entendit plus que des murmures.

Ce n’était pas chose gaie, en effet, que de perdre une récolte et de payer sa farine deux roubles la mesure, sans savoir ce qu’on la payerait plus tard.

Les pauvres tremblaient pour leur vie, les riches pour leur bourse. Les estomacs et les poches se serraient à cette seule pensée.

Ce fut alors que les musulmans se mirent à prier dans la mosquée.

La pluie ne vint pas.

Ils prièrent aux champs, pensant qu’en plein air ils avaient deux chances pour une : celle d’être vus et celle d’être entendus.

Il ne tomba pas une goutte d’eau.

Que faire ?

Ils eurent recours à leurs mages.

D’abord, les garçons étendirent leurs mouchoirs au milieu des rues et recueillirent les pièces de monnaie que l’on y jeta. En achetant des cierges et de l’eau de rose, puis en attachant des branches d’arbre au corps du plus beau garçon et en l’ornant de fleurs et en le couvrant de rubans, ils marchèrent avec lui processionnellement dans les rues, en chantant des vers à Goudoul, le dieu de la pluie.

L’hymne se terminait par une strophe de remerciements. On ne doutait pas que Goudoul ne se rendît à la prière de ses adorateurs.

Aussi, pendant trois jours, les jeunes garçons crièrent-ils à tue-tête ce remerciement que nous traduisons, sans avoir la prétention de rendre, sinon bien faiblement, la poésie arabe :

Goudoul, Goudoul, dieu de la pluie,

La sécheresse s’est enfuie ;

L’eau descend du ciel à ta voix.

Allons, la belle, à la fontaine !

Et rapporte ta jarre pleine,

Dusses-tu plier sous le poids.

Et toute la jeunesse de Derbend dansait autour du Tatar enrubanné et couronné de fleurs, si certaine d’avoir de la pluie, que, comme on le voit, on envoyait d’avance les jeunes filles à la fontaine.

Et, en effet, les nuages s’amassèrent au ciel ; le soleil s’assombrit, comme un avare obligé de rendre l’argent qu’on lui a confié. La ville prit cette teinte de tristesse que donne à la terre un temps gris.

Mais plus le ciel s’attristait, plus les habitants étaient joyeux.

Quelques gouttes d’eau tombèrent.

Ils crièrent de toutes leurs forces :

— Sekour Allah !

Mais leur joie ne fut pas longue : le vent souffla du côté de la Perse, aussi chaud que s’il sortait d’une fournaise et emportant avec lui jusqu’au dernier petit nuage, qui s’en alla tomber en neige à Saint-Pétersbourg. Le soleil brilla plus ardent ; les épis craquèrent au soleil ; les fleurs courbèrent leur tête, et les fidèles les plus fidèles commencèrent à douter, non pas de la puissance de Mahomet, mais de celle de Goudoul.

Un nouveau jour se leva : le soleil suivit sa route enflammée, puis s’alla coucher derrière la montagne, comme fait au désert un voyageur fatigué dans les sables brûlants.

C’était pendant cette journée et pendant la matinée qui la suivit qu’avaient eu lieu entre la belle Kassime et son oncle les deux dialogues qui ouvrent ce chapitre.

Le vieux Tatar avait alors adressé aux nuages la prière que nous avons essayé de traduire. Mais, malgré la ferveur de cette prière, la journée, comme la précédente, passa sans une goutte de pluie.

Ce fut alors que le commandant de Derbend constata qu’à l’ombre, le thermomètre marquait quarante-deux degrés, et cinquante-deux au soleil !

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