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Chapitre 2 Un saint musulman.

Oh ! quand vous passerez à Derbend, voyageur, de quelque pays que vous soyez ; que vous arriviez du Midi, du Nord, de l’Orient ou de l’Occident, allez, je vous en supplie, voir la principale mosquée.

Sans cela, comme disent les catholiques, vous aurez été à Rome sans voir le pape.

Qu’auriez-vous à raconter sur Derbend, je vous le demande, si vous n’aviez pas vu la grande mosquée ?

Tandis que, si vous l’avez vue, alors c’est autre chose.

— La grande mosquée, direz-vous en faisant craquer votre tabatière, si vous êtes un savant, ou en secouant la cendre de votre cigare, si vous êtes tout simplement un fumeur, la grande mosquée, direz-vous, était autrefois une église chrétienne…

Continuez hardiment, je prends tout sur moi.

— C’est une église, ou plutôt c’était une église chrétienne, parce que sa face est tournée vers l’Orient, tandis que les mosquées musulmanes de l’Orient du Nord doivent être tournées vers le sud-est, comme on dit en termes de marine, pour regarder les deux villes saintes : la Mecque, où le prophète est né ; Médine, ou il est enterré.

Cela vous donne tout d’abord un petit air de science qui fait bien. Continuez.

— Vous découvrez, en entrant, une grande cour ombragée par de magnifiques platanes avec un puits au milieu. Trois portes, toujours ouvertes, appellent, symboliquement et matériellement, les musulmans à la prière.

Un verset du Coran attire les yeux au-dessus de la porte principale. Entrez : seulement, en entrant, hors des pieds les babouches ; hors de l’esprit, les souvenirs de la terre. N’apportez dans la maison d’Allah ni la boue de la rue, ni celle de la pensée. Mettez-vous à genoux et adressez-lui votre prière. Ne comptez pas vos revenus, mais comptez vos péchés. La illah il Allah ! Mohammed rassoul Allah !C’est-à-dire : « Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. »

Là-dessus, vous toussez et vous faites une pause : cela en vaut bien la peine. Vous avez l’air de savoir le turc.

Vous reprenez :

— Les musulmans font lentement leurs prières, restent à genoux ou se couchent sur le tapis, selon qu’ils passent de l’adoration à l’extase, et rien alors, surtout dans ce dernier cas, ne peut attirer leur attention.

Alors votre souvenir de narrateur se reporte vers les temps passés, et vous vous écriez :

— Où êtes-vous, chrétiens constructeurs de ce temple ? Se souvient-on encore de vous autre part qu’au ciel ? Vous êtes oubliés, même dans l’histoire de Derbend, et les vers du Coran retentissent aujourd’hui, là où retentissaient autrefois les hymnes du roi prophète.

Et, maintenant que vous avez fait votre récit ; maintenant que vous avez acquis vos droits à être membre correspondant de la section des inscriptions et belles-lettres de l’Académie française, la plus savante, comme on sait, de toutes les académies, je reprends le fil de mon histoire, car ceci, remarquez-le bien, est une histoire véritable.

Je reprends donc, comme je le disais, le fil de mon histoire.

La cour de la mosquée est, chez les musulmans de tous les pays, et particulièrement chez les musulmans du Daghestan, le lieu de réunion habituel. C’est là que les marchands viennent causer de leurs affaires commerciales, et les chefs tatars de leurs affaires politiques. Les premiers n’ont qu’un but, c’est de tromper leurs clients ; les seconds qu’un espoir, de s’affranchir de leur maître. Les uns ont fait à Allah le serment d’être honnêtes ; les autres ont juré à l’empereur d’être fidèles. Mais, en Asie, chose singulière et qui étonnera bien nos fonctionnaires publics, nos juges, nos sénateurs, etc., le serment est regardé comme une simple formalité sans conséquence et qui n’engage pas.

Est-ce que, par hasard, les Asiatiques, que nous croyons en arrière de nous en matière de civilisation, seraient, au contraire, en avance ?

Ce serait fort humiliant, et, dans ce cas, il faudrait nous hâter de les rattraper.

Vous comprenez bien qu’à cette époque d’effroyable chaleur que nous avons essayé de peindre, la cour de la mosquée, le seul endroit où il y eût des arbres, par conséquent de l’ombre, par conséquent quarante degrés de chaleur seulement, – était pleine de monde. Les effendis à la barbe blanche, les muftis à la barbe rouge, parlaient au milieu de cercles plus ou moins étendus, selon qu’ils étaient plus ou moins éloquents ; mais la science des uns et la sainteté des autres ne faisaient pas suer au ciel la plus petite goutte d’eau, et les barbes, de toutes les longueurs comme de toutes les couleurs, étaient impuissantes même à inventer un équivalent. On parlait beaucoup, on discutait encore davantage ; mais, enfin, discours et discussions se terminèrent par ce mot :

— Nedgeleikh (que ferons-nous donc) ?

Les épaules se soulevèrent jusqu’aux oreilles, les sourcils jusqu’aux papaks ; les rumeurs diverses se réunirent dans un seul cri :

— Amani ! amani ! (Sauve-nous ! sauve-nous !)

Enfin, un prince prit la parole.

Il était non seulement prince, mais encore saint : deux choses qui se sont vues autrefois en Russie et en France, mais qui ne se voient plus aujourd’hui qu’en Orient.

Il est vrai que sa sainteté, comme sa principauté, lui venait par héritage ; il était parent au soixante-deuxième degré de Mahomet, et tous les parents de Mahomet, à quelque degré que ce soit, sont, comme on le sait, des saints. Il chauffa son éloquence à la fumée du kabam, et sa parole d’or se fit jour à travers la fumée du tabac turc.

— Amani ! amani ! criez-vous à Allah, et vous croyez qu’Allah sera assez niais de vous pardonner pour ce seul mot et de croire ainsi à votre repentir, sans autre preuve ? Non ! on ne baise pas le Coran, les lèvres encore grasses de chair de porc ; non, vous ne trompez pas Dieu avec vos flatteries et vos voix plaintives. Ce n’est pas un gouverneur russe ; il vous connaît depuis longtemps. Vos cœurs sont couverts de plus de souillures que le livre où l’ange Djebrael écrit les fautes des hommes n’est couvert de péchés ! Ne pensez pas laver, du jour au lendemain, vos cœurs par la prière et le jeûne. Dieu voit votre reflet pendant le jour dans le soleil, et la nuit dans les étoiles ; il connaît chaque pensée de votre esprit, chaque battement de votre cœur ; il sait que vous entrez dans les pharmacies et que, sous prétexte d’acheter du baume, vous vous faites servir de l’eau-de-vie avec une fausse étiquette. Mais ce n’est pas Dieu que l’on trompe par de pareils moyens. La parole de Mahomet est positive : « Qui a bu dans ce monde le vin de la vigne, ne boira pas dans l’autre le vin des jouissances. » Non ! vous n’aurez pas de pluie pour vos moissons, attendu que vous avez tari la source des eaux du ciel, en épuisant la patience du Seigneur ! Allah est grand, et vous êtes, vous-mêmes, la cause de votre misère !

L’orateur se tut, leva les yeux au ciel, serra sa barbe rouge dans sa main, et, dans cette pose, il ressemblait à Jupiter prêt à laisser échapper de sa main toute-puissante un faisceau d’éclairs.

Et il faut dire la vérité, c’était un savant très distingué que Mir Hadji Festahli Ismaël Ogli. Dès qu’il avait commencé à parler, c’était comme si l’on eut entendu murmurer un ruisseau ou chanter un rossignol. Chacune de ses paroles faisait aux assistants l’effet d’une pastille fondante, et il n’y avait pas, dans tout le Daghestan, un seul effendi qui comprît la moitié de ce qu’il disait. L’interprète du commandant de Derbend lui-même, Mirza Aly, qui avait avalé, digéré et rendu commentés tous les poètes du Farzistan, après avoir parlé longuement avec lui pendant plus de deux heures, avait fini par dire :

— Je n’y peux rien.

Ce qui, en langue tatare, correspond à cette locution russe, que je crois en même temps quelque peu française : « Je donne ma langue aux chiens. »

Cette fois, notre orateur s’était donné la peine d’être clair, de sorte qu’il avait été compris par tout le monde, comme il convenait dans une conjoncture de cette importance : aussi son discours avait-il fait le plus grand effet. On l’entoura avec un respect mêlé de crainte, et l’on entendait de tous côtés murmurer ces mots : « Il a raison, il a dit la vérité » ; et chacun, comme l’abeille, le régalait du miel de ses louanges.

Alors, s’adressant de nouveau à ses auditeurs avec la confiance que lui donnait un premier succès :

— Écoutez, frères, dit-il, nous sommes tous coupables aux yeux d’Allah, et moi tout le premier : nos fautes ont monté jusqu’au troisième ciel ; mais, heureusement, il y en a sept, et il nous en reste quatre, où s’est réfugiée la miséricorde de Dieu. Il punit les innocents avec les coupables ; mais aussi, parfois, pour un seul saint, il sauve tout un peuple. Eh bien, je vais vous proposer un choix. L’accepterez-vous, je n’en sais rien ; en tout cas, le voici. – Ce n’est pas la première fois que le Daghestan demande de l’eau ; eh bien, nos pères et nos grands-pères, qui étaient plus sages que nous, avaient coutume, en pareille circonstance, de choisir dans la jeunesse musulmane un garçon pur d’âme et de corps, et ils l’envoyaient, avec la prière et la bénédiction de tous, sur le sommet de la montagne la plus rapprochée d’Allah, par exemple, à la cime du mont Chakh-Dague. Là, il devait prier avec ferveur, comme un homme qui prie pour tout un peuple, prendre de la neige immaculée de la montagne, en faire une boule de la grosseur de sa tête, l’enfermer dans un vase, puis, sans qu’elle touchât la terre, l’apporter à Derbend. Enfin, à Derbend, il devait verser cette neige fondue dans la mer. Dieu est grand ! À peine l’eau de la neige du Chakh-Dague s’était-elle mêlée à l’eau de la mer Caspienne, que les nuages s’amassaient au-dessus de l’endroit où le mélange s’était opéré, et que la pluie, tombant à verse, rendait la vie à la terre desséchée.

— C’est vrai, c’est vrai ! crièrent toutes les voix.

— Je l’ai entendu dire à mon père, disait l’un.

— Moi, à mon grand-père, disait l’autre.

— Et moi, je l’ai vu, dit en s’approchant un vieillard à la barbe blanche, dont l’extrémité seule était teinte en rouge.

On s’écarta et l’on écouta.

— C’était mon frère, continua le vieillard, qui était allé chercher la boule de neige ; le miracle se fit : l’eau de la mer Caspienne devint douce comme du lait ; les gouttes de pluie étaient de la largeur d’un rouble d’argent ; jamais, de mémoire d’homme, il n’y eut si belle récolte que cette année-là.

Le vieillard se tut.

Alors il n’y eut qu’un cri :

— Il faut choisir le messager, le choisir à l’instant même, l’envoyer au Chakh-Dague, sans perdre une minute.

— Au Chakh-Dague ! au Chakh-Dague ! crièrent toutes les voix.

Comme une traînée de poudre, le mot gagna la ville, et tout Derbend cria d’une seule voix, comme un écho de la mosquée :

— Au Chakh-Dague ! au Chakh-Dague !

Le mot de la grande énigme était donc découvert ; on savait donc enfin le moyen d’avoir sûrement de la pluie. Tout le monde bondissait de contentement et hurlait de joie.

Les riches surtout paraissaient enchantés que l’on eût trouvé un moyen qui ne coûtait pas un kopeck.

Il n’y a rien de tel que les riches pour apprécier les moyens économiques.

La jeunesse disait avec fierté :

— On choisira parmi nous ; c’est de l’un de nous que dépend le sort du Daghestan.

Mais où trouver ce jeune homme pur d’âme et de corps ? Chez tous les peuples, c’est difficile ; mais chez les Asiatiques !…

En y réfléchissant, les habitants de Derbend furent fort embarrassés, et l’effervescence de la première joie se calma.

Où trouver, en effet, cet innocent jeune homme qui ne connut encore ni la saveur du vin ni la douceur du baiser ?

On se mit à causer sérieusement de la chose ; à désigner celui-ci, puis celui-là ; mais l’un était trop jeune, l’autre trop expérimenté. Le premier n’avait pas encore de moustaches, le second en avait de trop longues. C’était une terrible affaire à mener à bien.

Ce que nous disons là n’est pas tout à fait à l’honneur des habitants de Derbend ; mais, je le répète, c’est une histoire que j’écris : la vérité donc avant tout.

Si c’était un roman ! ah ! pardieu ! mon héros serait déjà trouvé.

— Il faut prendre Sopharkouli, disaient les uns ; il est timide comme une jeune fille !

Si timide, qu’ayant eu peur on ne sait de quoi, on l’avait vu, trois jours auparavant, sauter, au point du jour, de la terrasse de sa voisine dans la rue, rentrer immédiatement chez lui et fermer sa porte à double tour.

— Ou Mourad-Annet : il vit tranquille et solitaire comme un lis !

Mais on affirma qu’il n’y avait pas un mois qu’à la suite d’une visite chez le pharmacien, après être rentré chez lui, tenant une bouteille de baume de chaque main, le lis immaculé avait chanté des chansons que les diables eux-mêmes en eussent mis les mains sur leurs oreilles.

Il y avait bien encore Mohammed-Rassoul ; certes, de celui-là on ne pouvait pas dire de mal ; seulement, on pouvait en penser. Il avait dans sa maison une charmante Lesghienne qu’il avait achetée chez son père ; il ne l’avait payée que vingt-neuf roubles, et, depuis, il en avait refusé cent. Il était homme après tout : le sabre qui est d’acier prend lui-même quelquefois la rouille.

On cherchait inutilement : on parlait trop de celui-ci ; celui-là parlait trop de lui.

La mélancolie commençait à s’emparer des habitants de Derbend, et, dans ces sortes de circonstances, de la mélancolie au désespoir, il n’y a qu’un pas.

— Et Iskander-Beg ? dit une voix dans la foule.

— Iskander-Beg, c’est vrai ! Très bien ! Iskander-Beg ! parfait ! Comment avions-nous oublié Iskander-Beg ? C’est incroyable ! c’est incompréhensible ! Autant oublier une rose dans un bouquet, une grenade dans un plat de fruits ! Allah ! Allah ! c’est la chaleur qui avait desséché notre cerveau !

— Eh bien, dit une voix, grâce à Allah, nous avons trouvé notre homme ! Appelez Iskander-Beg.

— Appelons Iskander-Beg ! s’écria la foule.

— Iskander-Beg ! Iskander-Beg, holà ! Iskander-Beg, holà !

— Mais c’est qu’en vérité nous sommes sauvés, disait-on de tous côtés. Ce cher Iskander-Beg ! cet honnête Iskander-Beg ! ce brave Iskander-Beg ! Mais c’est qu’il mange à peine ! c’est qu’il ne boit pas ! Il n’est pas en amitié avec les giaours. On ne se souvient pas de l’avoir jamais rencontré au jardin. Qui l’a vu regarder une femme ? Est-ce vous ?

— Non.

— Et vous ?

— Ni moi non plus. Il vit seul comme la lune.

— Eh bien, mais courez donc chez Iskander-Beg ! crièrent plusieurs voix.

— Mais c’est qu’on ne va pas chez Iskander-Beg comme cela.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est tellement sérieux, qu’on ne sait comment l’approcher ; tellement fier, qu’on ne lui parle que pour lui répondre ; tellement silencieux, qu’on dirait que chaque parole lui coûte un rouble. Qui de vous l’a jamais vu rire, hein ?

— Pas moi.

— Pas moi.

— Pas moi. Il faut y regarder à deux fois pour aller chez lui.

— Il n’y a qu’un homme qui puisse courir ce risque, dit une voix.

Et toutes les voix répondirent :

— Cet homme, c’est Mir Hadji Festahli Ismaël Ogli.

Il était bien juste que celui qui avait donné le conseil achevât ce qu’il avait commencé.

— Va, Hadji Festahli, va, crièrent les assistants, prie Iskander au nom de nous tous. Obtiens cela de lui ; cela ne te sera pas difficile, tu es si éloquent !

Hadji Festahli n’était pas fou de l’honneur qu’on lui faisait ; mais, à la fin, il consentit à se charger de la commission. On lui donna deux begs pour l’accompagner : le gros Hussein et le maigre Ferzali.

La députation partit.

— Ah ! dit la foule, tout va bien.

— Moi, je suis tranquille maintenant, dit une voix, c’est comme si Iskander avait accepté.

— Si Festahli veut, il est certain qu’il réussira, dit une autre voix.

— Il obtiendrait la moitié de la barbe d’un pauvre.

— Il est plus rusé que le diable.

— Un homme bien respectable !

— Il a tant d’esprit !

— Il ferait danser un serpent sur la queue.

— Et quelle éloquence ! quand il parle, ce ne sont pas des paroles qui tombent de sa bouche…

— Ce sont des fleurs !

— On n’a pas même le temps de les ramasser avec les oreilles.

— Il vous tromperait, qu’il vous ferait condamner pour avoir été trompé par lui.

— Seulement, ce n’est pas lui que l’on aurait pu envoyer chercher la boule de neige.

— Il n’est pas assez chaste pour cela.

— Ni assez sobre.

— Ni assez brave.

— Ni assez…

Que l’on nous permette de nous arrêter là des éloges de Mir Hadji Festahli. Nous ne sommes pas de ceux qui, après avoir lavé les yeux d’un homme avec de l’eau de rose – comme disent les Tatars – lui donnent, pendant qu’il se les essuie, un scorpion à manger pour une cerise, ou une fleur d’aconit à respirer pour une branche de jasmin.

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