SCÈNE III. ROSALIE, BONAVENTURE.
ROSALIE. Tu vas voir comme je vais retourner le Parisien !
BONAVENTURE. Oui… nous allons voir ça, la bourgeoise.
ROSALIE. Maintenant que nous voilà seuls, Bonaventure, causons… Assieds-toi près de moi… plus près… J’ai une idée, et je veux te demander un conseil.
BONAVENTURE, étonné. À moi ?
ROSALIE. Ne te mets donc pas sur le petit coin de la chaise… campe-toi comme un homme… là !… Penses-tu que tu ne vailles pas ceux qui sont plus orgueilleux que toi ?
BONAVENTURE, tremblant. Ah ! la bourgeoise… merci bien, tout de même…
ROSALIE. Je veux te demander conseil, parce que tu as du bon sens et de la bonne foi… C’est rare par le temps qui court… Écoute-moi bien… moi, vois-tu, mon garçon, je vivrai très-vieille, j’en suis sûre.
BONAVENTURE. Que Dieu le veuille, la bourgeoise !…
ROSALIE. Dieu le voudra… Chez moi, comme on dit, la lame n’use pas le fourreau… Je ne me fais pas de mauvais sang… Je mange bien, je dors bien… Pourquoi ? parce que je ne songe qu’à moi… du matin au soir.
BONAVENTURE, souriant. Et bien vous faites, da !
ROSALIE. Ça me fait grand’pitié quand je vois celui-ci ou celle-là se rompre la tête en s’occupant des autres… Faut-il être innocent !
BONAVENTURE. Faut-il être bête, quoi… et même godiche.
ROSALIE. Mon pauvre père le disait bien : Chacun pour soi !
BONAVENTURE. Après moi, la fin du monde !
ROSALIE. Il est donc entendu que je vivrai très-vieille.
BONAVENTURE. C’est convenu, la bourgeoise.
ROSALIE. En conséquence, quand je vais me marier…
BONAVENTURE, tressaillant. Hein ?… Oh ! est-ce que vous songez à vous remarier, la bourgeoise ?
ROSALIE. Comment, me remarier ?… Tu me crois donc veuve de François Picot, qui n’est pas mort, et que je n’ai pas épousé !… Ne m’interromps plus, bavard !
BONAVENTURE, tristement. Non, la bourgeoise.
ROSALIE. Quand je vais me marier, je veux prendre un tout jeune homme… parce que je me dis (toujours égoïste, vois-tu, c’est mon caractère ; on ne se refait pas…) parce que je me dis : Si tu prends un mari plus âgé que toi, ma fille, quand tu approcheras de la soixantaine, tu auras autour de toi un vieux barbon qu’il faudra soigner…
BONAVENTURE. C’est certain, ça !… v’là ce que c’est que d’avoir du raisonnement !
ROSALIE. Tandis qu’au contraire, c’est moi qui veux être soignée, choyée, dorlotée…
BONAVENTURE. Et vous avez fichtrement raison !
ROSALIE. Pas vrai, c’est une bonne idée ?
BONAVENTURE. Ah ! oui, la bourgeoise… quant à ça, c’est une fameuse idée !
ROSALIE, confidentiellement. Dis donc, Bonaventure.
BONAVENTURE. De quoi, la bourgeoise ?
ROSALIE. As-tu remarqué ce beau postillon ?
BONAVENTURE. L’ancien braconnier… monsieur André ?
ROSALIE. Un joli nom, je trouve, moi… André !
BONAVENTURE. Ça dépend des goûts… mademoiselle Minon aussi trouve ce nom-là gentil… quant à ce qui est de moi…
ROSALIE, le regardant. Eh !… te voilà tout triste… qu’as-tu donc à soupirer, mon pauvre Bonaventure ?
BONAVENTURE. Moi ?
ROSALIE. Dieu me pardonne, tu as la larme à l’œil !
BONAVENTURE, s’essuyant les yeux. Ah ! la bourgeoise… si vous saviez.
ROSALIE, souriant. Parbleu ! ce n’est pas difficile à deviner, mon garçon… Je ne suis pas faite d’hier ! Tout à l’heure, tu disais que Minon devenait un joli brin de fille.
BONAVENTURE. Ai-je dit ça ?
ROSALIE. Maintenant, tu dis d’un air pincé que Minon trouve le nom d’André à son goût… Tu l’aimes, mon ami, c’est clair comme le jour…
BONAVENTURE, avec reproche. Ah ! la bourgeoise !… voilà qui n’est pas bien.
ROSALIE. Quel mal y aurait-il à cela !
BONAVENTURE. Si vous saviez, la bourgeoise…
ROSALIE, regardant, à part. Il est si bon ce garçon-là… il rendrait Minon si heureuse…
BONAVENTURE. Mademoiselle Minon.
ROSALIE. Pour en revenir au bel André.
BONAVENTURE. Tenez, la bourgeoise, voulez-vous mon avis, là, bien franchement ?
ROSALIE. Sans doute !
BONAVENTURE. Et bien !… (il hésite) si vous saviez…
ROSALIE. Si je savais…
CHAMPAGNE, dans l’auberge. Je demande madame Valentin !
ROSALIE. C’est le Parisien !… nous reparlerons de cela.
BONAVENTURE, à part. Jamais je n’oserai lui dire que ce mot-là… si vous saviez…