SCÈNE II. ROSALIE, BONAVENTURE, PORTEURS, GENS DE L’AUBERGE.
ROSALIE, en colère ; elle a les mains pleines d’ustensiles. Voyons, vous autres… on n’est ni leste ni adroit, dans ce pays-ci. Où sont donc les gens de cette auberge. Les fainéants ! (Avec une colère croissante.) La reine, la reine de Pologne !… ce n’est pas une raison pour éclabousser une femme établie…
BONAVENTURE. Quant à ça, la bourgeoise, elle vous a pas mal éclaboussée ; mais vous n’avez pas voulu vous ranger, aussi !
ROSALIE. Me ranger !… et pourquoi ?… La route n’est donc plus à tout le monde maintenant ?
BONAVENTURE. Je vas vous dire… un carrosse… c’est un carrosse…
ROSALIE. Je n’éclabousse personne, moi…
BONAVENTURE. Calmez-vous… C’est pas sa faute.
ROSALIE, aux porteurs. Allons, voyons, remuons-nous… Ces sacs d’avoine a couvert… me les paierez-vous, s’il fait de la pluie ?
BONAVENTURE. Allons ! voyons ! remuons-nous !… allons ! voyons ! (À Rosalie.) Ça va se faire, la bourgeoise, ça va se faire.
ROSALIE. Il le faudra parbleu bien !… ou nous verrons ! (Les porteurs rangent les sacs et le reste des gens de l’auberge aident)
BONAVENTURE. Asseyez-vous, la bourgeoise.
ROSALIE, s’essuyant le front, à une servante. Voyons, jour de Dieu ! ma vie, est-ce vous ou moi qu’on paie ici pour être servante d’auberge ? Débarrassez-moi de tout ça… et plus vite !
BONAVENTURE. Voyons ! voyons ! de la vivacité, la fille !
LA SERVANTE. On fait ce qu’on peut…
ROSALIE. Pas de répliques… je n’aime pas ça.
BONAVENTURE, à la servante. La bourgeoise n’aime pas ça, quoi ! chacun son goût !
ROSALIE, se calmant un peu. Dieu merci, j’en ai fait des emplettes… ma bourse s’est aplatie… et il me reste tant de choses à acheter !… Ah ! c’est lourd, une poste aux chevaux ! (À un porteur.) Tu vas casser cette poterie, toi, bancroche ! As-tu de quoi me la remplacer ? Où sont nos postillons ? les paresseux !… à la danse, je parie. (À la servante, qui s’est rapprochée.) Eh ben ! quand vous resterez là à nous écouter, la fille !… Vous ne ferez pas de vieux os chez moi, vous, je vous en préviens ! Tenez, portez ceci dans ma carriole. (Elle lui donne des paquets.) Des aiguilles qui ne sont pas meilleures qu’à Nonancourt, mais elles coûtent plus cher… Du pain d’épice pour les enfants… on en vend de pareil chez l’épicier en face de chez nous… Le tabac de la tante Catherine. Ah ! ceci est une surprise pour Minon.
BONAVENTURE. Pour mademoiselle Minon ? (La servante s’éloigne)
ROSALIE, à Bonaventure. La vois-tu d’ici, toi, me montrer ses belles dents blanches en souriant de tout son cœur ?
BONAVENTURE. C’est pourtant drôle !… il me semble que je la vois.
ROSALIE. L’entends-tu me dire avec sa petite voix douce : Merci, sœur chérie !…
BONAVENTURE. C’est que je l’entends, la bourgeoise…
ROSALIE. Ah ! ce n’est pas de l’argent perdu.
BONAVENTURE. N’y a pas à dire… elle devient tous les jours plus gentille.
ROSALIE, le regardant, étonnée. Tu trouves, toi ?
BONAVENTURE. À vue d’œil, la bourgeoise… à vue d’œil.
ROSALIE. Ah ! tu t’es aperçu de ça ?
BONAVENTURE, avec modestie. Ah ! oui… tout de même… quoiqu’on n’en ait pas l’air…
ROSALIE. La gentillesse… ça ne sert à rien… et ça n’arrive que trop vite… (Tirant d’autres objets de sa poche.) Les graines pour le jardin.
BONAVENTURE. Les fleurs que vous aimiez là-bas en Lorraine, la bourgeoise… ça pousse partout, les fleurs.
ROSALIE. On ne craint pas d’être trahi par ces amis-là.
BONAVENTURE, à part. La v’là qui pense à François Picot !… Ah ! si je pouvais la consoler, moi !
ROSALIE. Un pantin… un mirliton… un tambour… pour le coup, gare à mes oreilles.
BONAVENTURE. Êtes-vous assez bonne, au moins, la bourgeoise !
ROSALIE. Je te conseille de t’y fier !… tu ne vois donc pas que je fais tout ça pour moi ?… Va, je ne m’occupe pas des autres, au fond.
BONAVENTURE. Comment ! c’est pour vous le pantin, le mirliton… le tambour aussi ?…
ROSALIE, haussant les épaules. C’est pour les voir tourner autour de moi, quand je vais revenir : Minon, sournoise et toute rouge déjà de curiosité… la tante Catherine branlant la tête et ouvrant ses grands yeux avides… les enfants inquiets, pressés, gourmands comme des petits loups, s’embarrassant dans vos jambes, flairant vos poches pour deviner par l’odeur ce que vous apportez… C’est le monde en raccourci, vois-tu, mon pauvre Bonaventure… Enfants, jeunes gens, vieillards, ne vous font la fête qu’à la condition d’avoir leurs étrennes.
BONAVENTURE, riant. Dame ! écoutez donc, la bourgeoise… les petits cadeaux… Hé ! hé ! hé !…
ROSALIE, rudement. Ne ris pas de cela.
BONAVENTURE, coupant son rire. V’là que je ne ris plus.
ROSALIE. Tu as raison de ne plus rire !… C’est triste… c’est désolant !… Voilà pourquoi je suis en défiance contre tout le monde… voilà pourquoi je n’aime personne !
BONAVENTURE. Oh ! personne !…
ROSALIE. Personne… Voyons, qu’ai-je encore à acheter ?
BONAVENTURE. Y a deux chevaux de rechange pour le relais du régent.
ROSALIE. J’ai mon affaire… un Parisien, qui a des biens en Normandie, et qui m’a fait dire qu’il viendrait me trouver ici… C’est une occasion.
BONAVENTURE. Le foin pour la saison…
ROSALIE. Le Parisien a du foin…
BONAVENTURE. Le son, la paille…
ROSALIE. Le Parisien a du son et de la paille… Miséricorde ! aurai-je assez d’argent pour acheter tout ça ?… Heureusement que ces Parisiens sont faciles à retourner ? (À la servante qui revient.) Encore vous ?
LA SERVANTE. J’ venais voir si vous aviez d’ besoin d’ moi.
BONAVENTURE. D’ besoin d’ moi ! Qué langue !
ROSALIE. Allez voir là-bas si j’y suis, la fille !
LA SERVANTE. J’ veux ben ! (Elle s’éloigne.)
BONAVENTURE. Qué langue !
ROSALIE, à la servante. Attendez… il va venir quelqu’un me demander… un monsieur… envoyez-le-moi.
LA SERVANTE. C’est ça !
BONAVENTURE. Mais, qué langue, la bourgeoise ! (La servante sort. Les porteurs sont partis. Tout mouvement cesse sur le théâtre.)