‹ La Bourgeoise ou Les Cinq aubergesChapitre 4 sur 58 · SCÈNE VIII. BONAVENTURE, puis ANDRÉ et STANISLAS.

SCÈNE VIII. BONAVENTURE, puis ANDRÉ et STANISLAS.

BONAVENTURE. V’là ce qui m’étonne, moi… c’est que ce vieux père Valentin ait fait une fille comme ça !… J’vas fermer.

ANDRÉ, entrant. Entrez, l’ami…

BONAVENTURE, à part. Tiens, tiens, v’là encore du nouveau !… (Un homme entre drapé dans son manteau et le chapeau sur les yeux.)

ANDRÉ. Du vin !… L’ami, prenez place…

BONAVENTURE, mettant le vin sur la table. Voilà !

ANDRÉ, amicalement. Laisse-nous, mon garçon.

BONAVENTURE, sortant, à part. Au moins, celui-là, il est gentil, même quand il vous flanque à la porte…

ANDRÉ. Sire, nous sommes seuls… (Il se lève et reste découvert.) Je n’ai pas encore pu rendre mes devoirs à Votre Majesté.

STANISLAS, rejetant son manteau. Ma majesté vous en dispense, chevalier de Rieux… votre main, et trêve d’étiquette.

ANDRÉ, Sire ?…

STANISLAS. M’apportez-vous des nouvelles de ma mère ?

ANDRÉ. La reine votre mère vous envoie par moi mille baisers, Sire.

STANISLAS. Ma sainte mère !… Parlez-moi d’elle !…

ANDRÉ. Sire, je suis venu pour vous parler de vous… Votre royaume, opprimé par Auguste, qui n’est que le lieutenant de Pierre-le-Grand, votre royaume vous attend et vous appelle…

STANISLAS, avec abattement. De si loin, chevalier de Rieux, j’ai beau prêter l’oreille… je n’entends pas la voix de la patrie !

ANDRÉ. Sire, la voix du devoir s’entend de partout…

STANISLAS, offensé. Monsieur !…

ANDRÉ. Pardon, Sire, pardon… Vous savez si je vous respecte et si je vous aime… Écoutez-moi au nom de votre pays qui servit d’asile à mes aïeux proscrits… Le roi Charles XII, le lion du Nord, le héros suédois, le frère d’armes et l’ami de votre père, le roi Charles XII a brisé ses fers…

STANISLAS. Se peut-il ?

ANDRÉ. À ce nom seul de Charles XII, Pierre-le-Grand a tremblé au fond de ses déserts glacés… À ce nom seul vingt mille gentilshommes ont tiré le sabre sous les murs de Cracovie, en criant : Mort aux Moscovites ! vive Stanislas Leckzinski !

STANISLAS. Mes braves gentilshommes ! mon peuple bien aimé !

ANDRÉ. Et Charles XII, qui vient d’entrer en Norvège, a juré que le fils de Leckzinski remonterait sur le trône de son père… il ne vous manque plus qu’un seul auxiliaire, Sire.

STANISLAS. Et cet auxiliaire ?

ANDRÉ. C’est vous-même… Vous êtes captif, je le suis ; mais je viens, moi, vous proposer la délivrance… Il y a loin d’ici à la mer, c’est vrai, mais nos mesures sont prises… D’ici à l’Océan, il y a trente bureaux de poste… Trente gentilshommes dévoués, déguisés en postillons vous attendent… Un seul bureau de poste n’est pas à nous, parce que le maître en est mort… c’est Nonancourt… Mais je m’en charge… à Nonancourt, ce sera moi, André de Rieux, qui prendrai les bottes éperonnées et le fouet de postillon…

STANISLAS. Vous, chevalier ?…

ANDRÉ. Je paye la dette de mon père qui a été l’hôte du père de Votre Majesté.

STANISLAS. Ami… car tu es mon ami, toi, André, je te remercie…

ANDRÉ. Je n’ai pas tout dit, Sire… À Quillebœuf, à l’embouchure de la Seine, un navire vous attend, armé par le marquis de Lauzun, de ses propres deniers… Le navire est monté par vingt-cinq matelots fidèles… En quelques jours, vous aurez franchi la Manche, doublé les côtes de Danemark ; en quelques jours, si vous voulez, Sire, vous trouverez votre patrie réveillée de son sommeil et toute fière à la vue de son roi.

STANISLAS, ébranlé. Ma patrie ! Mes belles campagnes de Varsovie où je voyais, tout enfant, courir et resplendir au soleil les escadrons de nos fiers cavaliers !… Oh ! ne me tente pas, André ! Ne parle plus à l’exilé du sol qui l’a vu naître. Ne vois-tu pas que j’ai besoin de toute ma force pour le résister ?… et ma raison ne suffirait pas, s’il n’y avait là le souvenir de mon père !…

ANDRÉ. Votre père ?…

STANISLAS. À l’heure de la mort, mon père m’a dit : « Enfant, je prie Dieu que tu ne portes jamais le sceptre ni la couronne. »

ANDRÉ. C’était parler en père, car le sceptre est lourd et la couronne a des épines… mais ce n’était pas parler en roi !

STANISLAS. André, je suis résigné. Laisse-moi dans mon repos… Depuis que le czar est retourné en Russie, la France a entrouvert la porte de ma prison… La France généreuse me traite comme un hôte et non plus comme un captif… je suis tranquille… Je serais heureux, André, plus heureux que Pierre sur son trône, s’il m’était donné d’embrasser ma mère chérie…

ANDRÉ. La reine votre mère est au château de Saint-Germain… et le château de Saint-Germain est sur la route qui conduit à l’Océan…

STANISLAS. La reine ne me conseillerait pas…

ANDRÉ, tirant un pli de son sein. J’avais gardé ce message pour dernier argument, Sire… (Il met un genou en terre et présente le pli à Stanislas.)

STANISLAS. L’écriture de la reine !… l’écriture de ma mère !… Le message ne contient que quatre mots… (Lisant.) « En passant, tu m’embrasseras !… » (Il baise le papier avec émotion.) Chevalier, je n’hésite plus : jamais je n’ai désobéi à ma mère…

ANDRÉ, se levant. Vous êtes libre en ce moment, Sire, partons sur-le-champ.

STANISLAS. Soyez tranquille, chevalier, la réflexion ne changera pas mes desseins… mes papiers sont au château : j’ai besoin de quelques heures… Trouvez-vous sous les remparts à minuit.

ANDRÉ. Mes amis et moi nous y serons, Sire…

STANISLAS. Vous me trouverez prêt à vous suivre ; on vient… (Il drape son manteau et rabat son feutre.)

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