SCÈNE VII. BONAVENTURE, ROSALIE, puis MINON.
ROSALIE, entrant. Te voilà enfin ! C’est heureux ! Il y a une heure que je t’appelle. (Regardant sortir Champagne.) Je n’aime pas ces vagabonds.
BONAVENTURE, à part en soupirant. Oh ! oui, c’est celle-là qu’est la plus belle !
ROSALIE. C’est le voisinage de ce prisonnier qui nous attire tous ces gens-là !… Prisonnier pour rire qu’on laisse se promener et courir le cerf dans la forêt… L’as-tu vu quelquefois, toi, ce prince, ce Stanislas Leckzinski ?
BONAVENTURE. Je ne sors pas souvent de l’auberge…
ROSALIE. C’est juste… On dit que c’est un tout jeune homme… presque un enfant… qui parle souvent de sa mère absente… Essuie donc les verres.
BONAVENTURE. Oui, la bourgeoise.
ROSALIE. Mais il y a des gens qui veulent se servir de lui pour faire la guerre… Le czar Pierre-le-Grand prit son royaume pour le donner à un autre… on m’a conté cette histoire ! mais moi, je ne me souviens que de ce qui me regarde… et en attendant, ces figures nouvelles qui rôdent dans le pays me font peur… Tu vas veiller à ce que tout soit bien fermé.
BONAVENTURE. Oui, la bourgeoise.
ROSALIE. Ne m’appelle pas comme ça… je te l’ai déjà dit… C’est mon père qui est ici le bourgeois… Moi, je ne suis que sa première servante… (Elle tricote avec activité en parlant.) Il dort, le pauvre vieux père…
BONAVENTURE. Sans ça, vous n’auriez pas quitté le chevet de son lit…
ROSALIE. Sans doute, c’est tout simple…
BONAVENTURE. Mais reposez-vous donc un petit brin, la bourgeoise !… c’est-à-dire mademoiselle Rosalie… vous travaillez par trop aussi, ça n’a pas de bon sens…
ROSALIE. Il faut bien que je travaille… j’ai des gens à nourrir…
BONAVENTURE. Oui, oui, vous en avez… vous ne prendriez pas un sou à votre papa pour l’entretien de la vieille Catherine votre tante et des petits à défunt votre frère… et de Minon votre petite sœur d’adoption.
ROSALIE. Tu ne peux pas dire mademoiselle Minon ?
BONAVENTURE. Si fait, la bourgeoise… c’est-à-dire mademoiselle Valentin… je dirai mademoiselle Minon, puisque ça vous plaît mieux… Je voudrais ben savoir ce qui vous plaît pour le faire… mais je n’ai point beaucoup d’esprit, à ce qu’on dit.
ROSALIE. Tu n’en as pas du tout…
BONAVENTURE. Ah ! mademoiselle Rosalie, ça ne me fait point tant de chagrin quand les autres me le disent… Si vous saviez…
ROSALIE. Chut ! est-ce mon père qui m’appelle ?…
BONAVENTURE. Non… il n’a pas appelé… Tout de même, quand je vous vois travailler comme ça, je le trouve un petit peu trop regardant, moi, le bourgeois…
ROSALIE. Il sait le prix de l’argent.
BONAVENTURE. On peut être économe.
ROSALIE. Ce n’est pas assez, quand on est pauvre ; il est avare ; il a raison.
BONAVENTURE. Mais vous…
ROSALIE. Je suis plus avare que mon père.
BONAVENTURE. Bah ! laissez donc ; vous dites ça et vous faites du bien à tout le monde.
ROSALIE. Ce n’est pas vrai ; c’est pour moi, pour moi seule que je travaille, et jamais pour les autres.
BONAVENTURE. Jamais ? elle est bonne celle-là ! quand vous avez pris mademoiselle Minon pour votre sœur…
ROSALIE. Eh bien, c’était à moi, à moi seule que je voulais faire plaisir.
BONAVENTURE. Ah ! bah ! à vous seule ?…
ROSALIE. J’étais presque enfant… je crois que j’avais dix ans ; mon père se plaignait d’avoir à peine de quoi vivre ; il est comme moi, mon père, parce que les hommes l’ont souvent trompé. Un soir que je revenais des champs, je trouvai un berceau au seuil de notre porte ; mon père, qui vint m’ouvrir, me dit : Porte cela sur les marches de l’église. Il y avait dans le berceau un enfant qui dormait, un enfant d’un an et demi…
BONAVENTURE. C’était mademoiselle Minon.
ROSALIE. L’enfant se réveilla… il appela sa mère ; quand il m’aperçut… à travers ses larmes il se mit à sourire. C’était une belle petite fille entourée de langes fins ; je dis à mon père : « Je ne la porterai pas sur les marches de l’église, nous l’élèverons à la maison. » Et comme mon père se récriait en parlant de la dureté du temps et de la misère, je lui dis : « L’enfant ne vous coûtera rien, je le nourrirai. »
MINON, qui est sortie de sa chambre et vient se jeter dans les bras de Rosalie. Et tu as tenu parole, ma sœur.
ROSALIE. Ah ! Minon !
MINON. Toute enfant tu étais déjà mère.
ROSALIE. J’ai bien travaillé dans ma vie… mais tu grandissais, tu m’appelais par mon nom ; le soir, mes pauvres yeux me brûlaient, mais j’entendais ton souffle heureux dans ton berceau. Quand la fatigue m’accablait trop, je m’asseyais à ton chevet ; rien qu’à te voir, je sentais comme un baume qui me coulait dans le cœur et je reprenais courage, et je travaillais encore… C’est bon, vois-tu, fillette, ces souvenirs-là !
BONAVENTURE. Et vous dites que vous n’êtes pas bonne, la bourgeoise !
ROSALIE. Tais-toi.
BONAVENTURE. Mais, bourgeoise…
ROSALIE. Tais-toi… cette fois, c’est bien lui, c’est mon père qui m’appelle… Viens avec moi, Minon.
MINON. Oui, ma sœur. (Elles sortent.)