‹ La Bourgeoise ou Les Cinq aubergesChapitre 55 sur 58 · SCÈNE IX. ANDRÉ, ROSALIE, BONAVENTURE, MINON.

SCÈNE IX. ANDRÉ, ROSALIE, BONAVENTURE, MINON.

MINON. Ma sœur !

ROSALIE. Viens ici.

ANDRÉ. Laissez-moi vous expliquer, madame…

ROSALIE, à Minon. Viens ici, et dis-moi sur-le-champ, dis-moi… Non, non, embrasse-moi d’abord… je te gronderai ensuite… Je n’ai douté de toi qu’un seul instant… une minute de plus, je devenais folle.

MINON. Ma sœur !…

ROSALIE, la repoussant doucement et marchant vers André. Quant à vous… vous êtes un homme… vous avez joué votre rôle méchant et lâche.

MINON, s’élançant. Oh ! ma sœur !

ROSALIE. N’est-ce pas lui qui t’a enlevée ? Qu’il réponde.

ANDRÉ. Je vais répondre, madame, et vous regretterez vos paroles… J’aime Minon…, mais je sais qu’elle vous appartient, parce que vous avez été pour elle plus qu’une mère… Je savais que d’autres avaient fait dessein de vous ravir votre chère enfant.

ROSALIE. Est-il possible ?

ANDRÉ. J’avais entendu le plan, j’avais vu briller l’or qui était le prix du marché… Mon serment me commandait de partir… Minon restait sans défense contre l’homme qui l’avait vouée d’avance au déshonneur.

ROSALIE. Dans tout marché, il y a celui qui achète et celui qui vend.

ANDRÉ. L’acheteur a nom Cornil, le vendeur est ce Champagne.

ROSALIE. L’infâme !

ANDRÉ. J’ai rassemblé tout mon courage… car il fallait braver les pleurs de celle que j’aime ; je l’ai enlevée, madame, je l’ai enlevée pour lui garder son honneur et son bonheur… je l’ai enlevée pour vous la rendre pure, sans tache… et si vous êtes maintenant dans les bras l’une de l’autre… toutes deux souriantes… heureuses toutes deux, c’est que je ne suis ni méchant ni lâche, comme vous le dites, madame, et que j’ai eu le bonheur de jouer mon rôle d’homme, mon beau et simple rôle d’honnête homme.

ROSALIE. Qu’en dis-tu, toi, Bonaventure ?

BONAVENTURE. Dame !… je dis que…

ROSALIE. Tu dis que j’ai tort, n’est-ce pas ? J’ai tort partout, c’est clair ! Jour de Dieu ! je sauverai désormais le prince ou j’y perdrai mon nom ! Le temps passe… Savez-vous quelque chose ?

ANDRÉ. Beaucoup de choses… D’abord, Champagne a présenté au bailli un faux ordre de la cour, et le bailli fera pendre le prince si on le lui commande.

ROSALIE. Comment savez-vous que l’ordre est faux ?

ANDRÉ. Le prince Stanislas de Pologne est l’hôte de la France… en quelques mains que soit le pouvoir, la France ne se déshonore jamais.

ROSALIE. Et l’intention de Champagne ?

ANDRÉ. Je la connais et puis vous la dire. Sur la route, à quelques centaines de toises d’ici, nous avons été attaqués par deux coquins de sa bande : Morel et Robin. Ils avaient été à la solde du prince, autrefois. Le premier a pu s’enfuir, mais j’ai tué l’autre… et il m’a dit en mourant : « Ce n’est pas un prisonnier que nous avions vendu au prix de deux millions, c’est un cadavre. »

MINON. Ah ! mon Dieu !

ROSALIE. Est-ce ainsi ?… Ils ne l’ont pas encore, le cadavre !

ANDRÉ. Hélas ! madame, au point où nous en sommes…

ROSALIE. André de Rieux, vous êtes brave ?

ANDRÉ, avec ardeur. Si je n’avais pas les mains liées… si j’étais libre !…

ROSALIE. Que feriez-vous, si vous étiez libre ?

ANDRÉ. Je courrais au rivage… J’aperçois d’ici les mâts de notre sloop qui fait ses signaux de partance ; un bon petit navire… rapide comme un oiseau !… À bord du sloop sont douze matelots bretons… douze diables incarnés, choisis par moi, un à un, parmi nos marins de Bretagne ! Si j’étais libre, j’irais chercher mes douze matelots… je reviendrais avec eux… le sabre au poing, les pistolets à la ceinture… Nous serions treize… c’est présage de mort. Par le sang de mon père, les morts seraient ceux qui essaieraient de nous barrer le passage !

ROSALIE. André de Rieux, vous êtes libre…

ANDRÉ. Est-il possible ?

ROSALIE. Vous êtes libre… Allez ! et faites comme vous avez dit.

ANDRÉ. Mais… pendant mon absence… le prince…

ROSALIE. Je réponds du prince pendant une heure… cela vous suffit-il ?

ANDRÉ. Avant une demi-heure, je serai de retour. (Il sort.)

ROSALIE, à Bonaventure. Laisse passer celui-là, il est des nôtres. (À Minon.) Cette porte conduit à la prison où est le prince ; j’en veux la clef… Viens, Minon.

BONAVENTURE. Et moi, la bourgeoise ?

ROSALIE, à Bonaventure. Toi, à la maréchaussée… Que tout le monde soit sur pied… Va ! (Elle le pousse dehors.)

BONAVENTURE. Je ne fais qu’un saut jusque-là !… Laissez-moi passer, je suis des nôtres. (Il sort. Rosalie entraîne Minon par la porte de droite. Le bailli rentre au fond, avec Champagne.)

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