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En écrivant la Bourgeoise Pervertie, j’ai eu le désir d’abord, puis la certitude d’avoir écrit un roman de haute moralité humaine.
Tel n’a pas été l’avis des quelques éditeurs auxquels cet ouvrage fut soumis. Mais les éditeurs, heureusement, ne détiennent pas l’exclusivité de la critique et le droit absolu de la censure. Leur jugement, plus d’une fois, s’est trouvé en défaut. Il m’a donc fallu, non seulement me substituer à eux, mais encore, me substituant à eux, faire mieux qu’eux, quitte à gagner plus qu’eux, ce qui est presque une revanche en même temps qu’une protestation.
Je me suis décidé à faire cette édition de haut luxe, à tirage restreint.
Mon ouvrage a été tiré à neuf cent quatre-vingt-dix-neuf exemplaires.
Mes lecteurs, presque tous bibliophiles ou amis, y gagnent, en ce sens qu’ils ont une édition prise sur « l’original » ce qui, étant donné les mœurs littéraires actuelles, constitue une rareté pour ceux qui n’ignorent point la part de collaboration aussi étrange qu’imprévue que pas mal d’éditeurs imposent un peu trop souvent aux auteurs.
Les amateurs de livres et les bibliophiles ont donc entre les mains un livre d’une grande tenue typographique, tiré sur papiers luxueux, indestructible.
Pour des raisons qui sont, je crois, tout à mon honneur, J’ai refusé la collaboration d’artistes célèbres qui s’offraient à embellir mon ouvrage de traits et de couleurs. Je n’ai pas voulu « raccrocher » le lecteur.
Il ne s’agit donc point ici d’une édition dite « sous le manteau ».
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La Bourgeoise Pervertie est le roman d’une nymphomane — mais non l’œuvre d’un érotomane.
Messieurs les docteurs en médecine ont assez excursionné dans la littérature pour que nous nous permettions quelquefois d’aller nous promener sur leurs terres. Ne vend-on pas, depuis de longues années, toujours avec le même succès, en toute liberté et à des prix très modiques, des livres dont les titres seuls ne peuvent manquer d’attirer et de retenir le chaland ?
N’aurions-nous pas, par hasard, les mêmes droits ; et le titre de docteur suffirait-il à permettre seulement à quelques-uns de faire certaines investigations dans le domaine psycho-physiologique ? N’aurions-nous pas, nous aussi, littérateurs, le droit de relater, de consigner ce que nous croyons être des vérités ?
Je ne le pense pas.
Je le pense d’autant moins que j’ai observé, non sans quelque étonnement, chez presque tous les médecins une acceptation absolue des morales courantes qu’ils devraient, au contraire, combattre de toutes leurs forces et de tout leur savoir au nom de la Morale Naturelle, la seule qui soit logiquement humaine.
Certainement, il faut excepter les médecins qui s’occupent très sérieusement de psycho-physiologie, comme le docteur Pierre Vachet, par exemple, pour lequel les questions sexuelles sont, avec raison, de tout premier ordre.
Cependant, je n’ai pas encore constaté, de la part des médecins en général, le grand geste courageux, le geste qui libère. Ils acceptent comme N’importe-Qui la morale chrétienne qui est à la base de la morale sociale dans tous les pays dits civilisés. Ils conviennent toutefois que la morale courante s’éloigne de plus en plus de la morale naturelle, que celle-ci varie encore selon les pays et les climats, mais aucun d’eux n’a l’audace de s’élever — surtout en ce qui concerne les questions sexuelles — contre la morale existante, si antinaturelle, et qui ne saurait vivre une heure si l’Hypocrisie n’était là pour couvrir toute cette marchandise aussi désuète qu’avariée, et plus ridicule après tout qu’odieuse.
Rappellerai-je qu’un Président de la République, invité à une manifestation contre le « terrible fléau », menaça de s’abstenir de paraître si le mot « syphilis » n’était rayé du programme ; qu’un Ministre de l’Hygiène sociale, défendit l’emploi de ce même mot dans des affiches officielles et qu’enfin un Ministre des Postes refusa tout dernièrement l’autorisation de faire de la propagande contre le mal dont ne se gênent guère pourtant de mourir des Présidents de République et des Ministres ?
Pauvres Tartufes ! Comme si on ignorait le nom de leurs hétaïres, les menus de leurs fins soupers et la désinvolture avec laquelle la majeure partie de nos conducteurs de peuples traitent ordinairement la morale courante.
Que Barras soit roi, sénateur ou député, Mlle Lange est toujours la Reine. Heureux encore, estimons-nous, que des cataclysmes ne naissent plus des rivalités de nos maîtres.
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Quoi qu’il en soit, à l’heure présente, la question de l’Amour est pourtant assez grave pour que l’on s’en occupe loyalement, à visage découvert et non masqué. Il y a un fait ; et, ce fait, il ne faut point le perdre de vue : Il existe un homme pour dix femmes. Avec la morale courante qui n’admet que la monogamie, il y a donc neuf femmes qui seront privées durant leur vie et d’amour et de maternité. La morale courante a senti tellement son épouvantable injustice qu’elle-même relâche ses nœuds et absout déjà les filles-mères et acquittent les bigames. Mais alors, pourquoi ne pas franchement mettre le fer rouge dans la plaie et admettre d’un coup le matriarcat d’abord, la polygamie ensuite ? Les sociétés s’arrangeront comme elles le voudront ; mais, du moins, dans son principe, le droit humain d’aimer et de procréer comme il sied, triomphera.
Le mariage temporaire serait aussi un acheminement vers l’union future. En tous les cas, il conserverait la dignité des deux conjoints. Quant à la question de protection et de recours, elle resterait toujours question de contrat. Certainement alors, le mariage temporaire permettrait à pas mal de jeunes filles de convoler, quelque temps, en justes noces — ce qui sauverait encore pour un temps la barque du mariage, si ballottée sur les flots de l’athéisme moderne, si désemparée au vent des nouvelles philosophies et qui fera eau de toutes parts au jour sombre de la prochaine Tempête Sociale.
Toutes les vérités sur l’Amour, le grand savant Charles-Henry les a condensées dans une simple petite phrase : « En amour, le seul maître qui commande, c’est l’instinct ». Toutes les lois sociales, anciennes ou modernes, viennent s’abîmer aux pieds de cette vérité contre laquelle rien ne prévaut. Le désir, le plus violent de nos désirs, est celui qui porte non seulement un sexe vers l’autre, mais encore un sexe vers un même sexe. Toutes les entraves que l’homme s’est données ou qu’on lui a imposées sont vaines. Sapho « qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la raye » ; les Mignons, qui se provoquaient sous les portiques du Louvre ; Onan, qui répandait sa semence par terre, en s’adonnant à leurs penchants n’obéissent qu’à leur instinct : leur seul maître. Entre le vagissement certainement douloureux de l’enfant à sa naissance et le dernier soupir effroyable de l’agonisant, se trouve, ma foi, un temps assez court, puisque limité, que nous sommes en droit d’employer de notre mieux. Que les vaniteux cherchent la gloire et les honneurs et que les simples cherchent l’argent dans le travail, c’est parfait ; c’est leur droit ; mais qu’on laisse donc en paix ceux qui ne trouvent de la joie que dans l’amour et uniquement dans l’amour. L’homme est de moins en moins le jouet de ces adroits charlatans qui, abusant sans pitié de sa crédulité et établissant leur empire sur les qualités surnaturelles qu’ils affectent, mais ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les secrets de l’avenir et connaître ceux que le passé tient cachés dans son sein. Eh bien non, l’homme libre, l’homme libéré, n’entend plus être la dupe de ces jongleurs, qui, tout en l’amusant ou en prenant des attitudes de Croquemitaine, couvrent ses yeux du bandeau de l’ignorance et de la superstition.
Nous estimons que l’immortel ouvrage de la Nature mérite d’être couronné par l’Amour, et l’Amour sous toutes ses formes. Comme l’écrit Pierre Louÿs : « Le corps a ses appétits à lui qu’il lui faut satisfaire, car l’amour pas plus que la faune ne déshonore ». L’amour n’a rien à perdre quand il est libre et nu ; Épicure, qui est le plus sage des hommes, avait raison de s’écrier : « La volupté est et doit être le mobile tout puissant de notre espèce ». Toutes les lois coercitives contre l’Amour sont mauvaises ; à plus forte raison les lois édictées contre ceux qui exaltent l’amour, l’amour et l’amitié ; car entre l’amour et l’amitié, la barrière n’a que l’épaisseur du sentiment humain — si j’ose m’exprimer ainsi, — et non cet infini lumineux dans lequel nos amoureux épris de clair de lune, aux heures passionnées, envoient à tour de rôle et quelquefois ensemble… leur âme.
Les suppositions des Chrétiens, suppositions d’ailleurs toutes gratuites, d’un péché originel qui aurait perverti la Nature de l’homme et d’un Dieu de Toute Bonté qui se serait amusé à mettre du vice dans ce qu’il a créé de plus noble : l’Amour, ne sauraient être comprises et surtout acceptées par les vrais déistes.
La perversion, en amour, est une vertu aristocratique. N’a pas du tempérament qui veut.
La passion est en droit de varier les moyens de donner du plaisir sans que la morale ait à intervenir.
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Mais hélas, le propre des passions étant de devenir plus violentes, en raison de la résistance, il faut plus plaindre que condamner les exagérés et les exagérées de l’amour ; par exemple, les femmes qui sont atteintes — comme Régina Sutter — de nymphomanie ! « Car elles ne gardent plus aucune mesure ; et ce sexe si bien fait pour une molle résistance, pour étaler tous les charmes de la timide pudeur, déshonore dans cette affreuse maladie ses attraits par les plus sales prostitutions ; il demande, il recherche, il attaque ; les désirs s’irritent par ce qui semblerait devoir suffire pour les assouvir, et qui suffirait en effet, si le simple prurit de la vulve sollicitait le plaisir. Mais quand le foyer du désir est le cerveau, il s’accroît sans cesse ; et Messaline plutôt lassée que rassasiée, court sans relâche après le plaisir et l’amour qui la fuit avec horreur ».
Ce n’est pas toujours de gaîté de cœur que le romancier peint les malheurs d’une femme douce et sensible ; mais si du tableau présenté peut résulter, pour celui qui regarde avec fruit une leçon de soumission aux ordres de la Nature, qui veut, en amour, beaucoup plus de liberté mais qui condamne et punit férocement les exagérations ; et si ce tableau peut servir d’avertissement aux libertins et aux libertines qui se laissent aller sans réflexion et avec trop de complaisance sur les routes fatales : le but de haute morale humaine que s’est assigné l’écrivain est atteint.
A. I.