‹ La Bourgeoise pervertieChapitre 2 sur 24 · 01

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Son sac de livres et de cahiers à la main, gantée, une voilette noire attachée coquettement à sa toque de fourrure, l’air d’une élégante petite Parisienne, la jeune Régina Sutter, fière de ses douze ans fêtés cérémonieusement la veille en famille, se dirigeait, en pressant le pas, vers l’institution Bouillon-Lecreux située, à quelques cents mètres de chez elle, au 19 de la rue Meslay. Tout en regardant les fiacres, les omnibus à impériale et les camions qui sillonnaient avec un bruit de ferraille la Place de la République, la gamine ressassait à mi-voix sa leçon d’Histoire contemporaine :

— « L’Indépendance des États-Unis fut reconnue par l’Angleterre par le Traité de Versailles… 1783, 1783, 1783, 1.7.8.3. dix-sept cent quatre-vingt-trois : Je ne me rappellerai jamais cette sale date… du reste les dates et moi ?… 1783… Tant pis, Mlle Tranquille-Colette Arnoult me soufflera… « Enchaînons », comme dit Papa, quand il sort du théâtre de la Porte Saint-Martin où nous allons quand le Père Brolais nous donne des places, le pauvre vieux !…

— « La France, par ce glorieux traité, reconnaissait ses possessions aux Indes, aux Antilles et… et… », et puis : Zut, zut, pas moyen de me souvenir ; il y a un nom de tabac après… Je m’en fiche, Colette me soufflera le reste… 1783, 1783 — sale date ! — Si je suis punie, Colette se fera punir aussi. Ce sera bien fait pour elle… comme ça, nous pourrons nous amuser ensemble et on s’embrassera comme l’autre fois. C’était si bon ! Mon Dieu, pourvu qu’il ne pleuve pas et que les copines aillent jouer dans la cour ?…, mais il n’y a pas de danger, il fait beau.

En effet, la matinée printanière était claire, quoique quelques gros nuages au ciel, légèrement grisonnants dans les dessous, roulaient à vive allure. La fillette, malgré le soleil dont elle avait plein les yeux, s’était arrêtée pour regarder la statue de la République dont on avait, quelques années auparavant, envoyé à New-York un exemplaire colossalement grandi et que les Américains venaient splendidement d’inaugurer. Machinalement, elle répétait inlassablement son : 1783, sans même se douter de la coïncidence de sa leçon avec la grande statue de bronze.

La rue Meslay montée, au moment où elle allait franchir la porte de l’institution, elle aperçut Colette qui, le nez en l’air, arrivait tout doucement, de son petit pas léger et lent.

Régina lui fit signe de se presser.

Treize ans, brune, des traits fins, des yeux bleus, presque verts au soleil et pleins de paillettes d’or, Colette était d’un abord sympathique.

Elles s’embrassèrent, se prirent par le bras pour entrer dans l’institution.

— Tu sais ta leçon ? interrogea tout de suite Régina.

— Moi ?… et toi ?

— Pas eu le temps d’apprendre, ma chère. Hier au soir, toute la famille réunie pour fêter mes douze ans. Je me suis couchée à onze heures. Aussi, ai-je compté sur toi pour me souffler sérieusement ma leçon d’histoire ; n’oublie pas surtout le : 1783, cette sale date que je ne puis faire entrer dans ma caboche. 1783 et aussi les colonies des Antilles… voyons : Ta… Taba… gie… non… Tabago… c’est cela. « Tobago, Sainte-Lucie, les îlots Saint-Pierre et Miquelon et le droit de pêche à Terre-Neuve ; en Afrique, Corée et le Sénégal… L’Espagne ».

Colette l’interrompit :

— Cela suffit. Tu sais bien, Gina, que Mlle Bouillon ne nous laisse dire — ou lire — à chacune d’entre nous que quelques lignes… de sa fameuse Histoire Contemporaine.

— Allons, Régina Sutter et Colette Arnoult, pressons-nous, vous n’êtes pas en avance ; dépêchez-vous ou gare ! Vous savez, il y a une retenue pour les deux dernières retardataires.

C’était Mlle Bouillon qui, du pas de la porte, les interpellait en tapant dans ses mains.

Les deux gamines prirent le pas de course et franchirent la porte de la classe, non sans recevoir une amicale bourrée de la directrice.

Mlle Bouillon, excellente vieille fille, se donnait volontiers des airs méchants. Personne foncièrement placide de cœur et d’âme que Mlle Bouillon. Au bout de ses lèvres très charnues, elle envoyait, à tort et à travers, à ses élèves, des punitions, en insistant sur la réalité intangible de ces punitions jamais maintenues malgré sa cruelle affirmation qu’elle ne faisait jamais grâce. Certainement, elle ne voulait jamais faire grâce, mais voilà, comme elle omettait de coucher sur papier le nom des délinquantes, celles-ci, après la classe, s’en allaient ; et, si, par hasard, Mlle Bouillon les arrêtait et leur demandait le nom des élèves punies, toutes se regardaient avec une innocence parfaitement jouée, si bien jouée que Mlle Bouillon affectait de n’être plus très certaine d’avoir puni… et disait :

— Tiens, je croyais avoir puni…

Toutefois, si le temps était à la pluie ou si le froid était trop intense, alors, toutes les élèves, d’un commun accord, levaient la main, s’accusaient, donnaient des détails sur la cause de la punition, tellement de détails, que Mlle Bouillon, d’abord abasourdie, n’insistait pas.

Elle voulait bien oublier mais jamais pardonner — affirmait-elle malgré tout.

Seulement, en souriant, elle quittait la classe en laissant tomber :

— Vous savez, quelques instants avant le prochain cours, vous êtes toutes autorisées à aller prendre un peu d’air, l’Hygiène avant tout.

Et, très digne, elle sortait.

Curieuse personne que Mlle Bouillon, l’associée de Mme Lecreux. Fille unique, d’un de ces vieux savants officiels bornés, égoïstes aussi, qui passent leur vie en pliant tous ceux qui les entourent à leurs idées et à leurs manies, elle avait vécu, après la mort de sa mère, près de ce père, historien quelconque, le servant et comme une domestique et comme un secrétaire. Angèle Bouillon avait été gratifiée à sa naissance d’une laideur assez visible pour écarter d’elle tout amoureux. Aussi, sa trentième année passée, au moment où le « Maître » s’éteignait sans honneur, presque ruiné par ses livres d’histoire qu’il s’obstinait à faire éditer à ses frais, avait-elle pris le très sage parti de réaliser ce qui lui restait de fortune et d’aller s’associer avec sa vieille amie Mme Lecreux, toujours malade.

— De cette façon, avait-elle pensé avec philosophie, j’aurai toujours des enfants et sans avoir l’inconvénient de les fabriquer.

Au temps où elle était secrétaire de son père, elle avait également composé un Précis d’Histoire Ancienne et Moderne en 150 pages ; et, comme son père, elle l’avait édité ; seulement, elle en trouvait, elle, l’immédiat écoulement près de ses élèves. Quoique munie de son certificat de grammaire, cela ne l’empêchait point de professer en dilettante.

Elle avait dit à ses élèves :

— « Voilà, j’ai écrit un petit livre d’Histoire Ancienne et Moderne… un abrégé, un résumé. C’est mon cours. Il est donc naturel qu’il soit entre vos mains. Il se trouve à acheter d’ailleurs sur la liste des livres de la pension.

Mlle Bouillon s’était assise, avait ouvert un livre et, une plume à la main, commença à écrire. Sans lever la tête, elle dit :

— Colette, votre leçon ?

Debout, Colette, commença :

« Le bailli de Suffren s’immortalisait en 1782, par quatre victoires navales sur les flottes anglaises qui avaient perdu leur renom d’invincibles…

Puis, Colette, très naturellement, prit le Précis d’Histoire Ancienne et Moderne, l’éleva à la hauteur désirable pour ses yeux, et continua, cette fois, en lisant :

— « Cependant, le Comte de Grasse, attaqué par des forces supérieures, perdit une bataille… »

— Assez, c’est bien, à la suivante, trancha Mlle Bouillon.

Une mignonne blondinette, sans même se lever, le livre sous les yeux, continua d’une voie séraphique :

— « Cependant le Comte de Grasse, attaqué par des forces supérieures, perdit une bataille près de l’île des Saintes, contre l’amiral Rodney (1782). Les troupes franco-espagnoles avaient assiégé vainement le rocher de Gibraltar. Des deux côtés, on était las de la guerre, qui, à cette époque de piraterie, désolait le commerce. L’indépendance des États-Unis était désormais assurée.

— Assez, c’est bien, à la suivante.

D’autorité, Régina Sutter se leva. Sans prendre le fameux résumé, elle poursuivit :

— « L’Angleterre le reconnut au traité de Versailles… au traité de Versailles.

— 1783, souffla Colette.

— 1783…

— Ouf ! 1783… La France, par ce glorieux traité, recouvrait, ses possessions aux Indes, aux Antilles… aux Antilles…

Elle se tourna vers Colette :

— Aux Antilles ?…

Colette lui mit le livre sous les yeux.

De la même voix, Régina continua :

— « Non, je ne veux pas, non, je ne veux pas, j’ai promis à maman de ne jamais lire… mes leçons, mais je n’ai pas promis de ne pas me les laisser souffler ; si l’on ne me souffle pas, je ne saurais pas ma leçon voilà tout, j’en serais quitte peut-être pour attraper une retenue et tout sera dit, mais ce n’est pas bien… Aux Antilles… un nom de tabac…

Sans lever la tête, sans doute toute à ses écritures, Mlle Bouillon laissa tomber :

— Assez, c’est bien, à la suivante :

La suivante, le livre à la main, sans se lever non plus, énuméra les îles des Antilles. Comme la leçon n’allait pas plus loin que la Constitution Fédérale qui, en 1787, avait organisé sur des bases libérales la République des États-Unis, elle continua à son tour de la même voix monotone par raconter sa petite histoire :

— « Comme j’ai tout lu, ma pauvre Demoiselle, je vais aller me promener avec Washington au Parc Monceau, mais vraiment je préférerais y aller jouer avec mon petit cousin qui est en ce moment à la maison. La suivante n’a qu’à recommencer la leçon. Moi, je ne la sais pas ; avant l’entrée en classe, je n’avais pas même ouvert votre livre.

— Assez, c’est bien, à la suivante, conclut Mlle Bouillon, plus que jamais l’air absorbé par son travail.

Et les récitations s’égrenèrent sur toutes ces petites lèvres, sans que celles-ci aient même esquissé un sourire.

L’habitude !

Il n’en était rien. La veille des grandes vacances, cette année-là, au moment où toutes les élèves se préparaient à partir, Mlle Bouillon demanda soudain un peu de silence :

— Mes bonnes petites amies, leur dit-elle, c’est la dernière fois que je vous ai fait la classe. Je pars, et pour toujours, dans le Midi me reposer. J’ai pris cette détermination hier après avoir consulté mon médecin. Je suis très fatiguée. Je n’ai jamais été bien sévère avec vous, mes enfants, car je vous aimais toutes beaucoup, beaucoup. À présent, je vais vous faire un aveu. Mes pauvres petites, j’ai tellement souffert durant ma jeunesse par l’Histoire, à cause de l’Histoire, que je voudrais bien avoir écrit la dernière. C’est pourquoi, je vous ai toujours laissé lire vos leçons dans mon petit livre et c’est avec intérêt que j’écoutais ce que vous vouliez bien y ajouter de votre cru. Je suis sûre, hélas, que malgré toute ma bonne volonté à ne pas vous avoir voulu enseigner l’Histoire, vous la connaissez quand même aujourd’hui. Vous l’avez tellement lue ! Je le regrette.

Les élèves s’étaient regardées avec un étonnement muet dans les yeux. Pas une n’avait compris la leçon de grande bonté et de sagesse que venait de leur donner Mlle Bouillon.

— Elle est toc-toc, avait déclaré Colette à la sortie.

Et Régina Sutter qui laissait volontiers les autres penser pour elle, avait ajouté cette fois :

— Tout de même, elle n’aurait pas dû nous dire ça. Moi, par exemple, j’ai toujours appris mes leçons.

Régina, même enfant, n’aimait pas le scandale et la conduite de Mlle Bouillon, payée pour donner des leçons et les donnant mal avec l’intention manifeste que celles-ci ne profitassent pas, lui semblait une action excessivement répréhensible.

Par contre, elle ne se blâmait point de se prêter aux caresses cachées de Colette, — de Colette qui faisait d’elle tout ce qu’elle voulait.

Cela, au moins, personne ne le savait et ne le saurait jamais.

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