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De la boue, de cette boue froide, gluante et hideuse due à la neige fondue, il y en avait plein les rues étroites et tranquilles de Chaville, rues toujours mal balayées, mal entretenues — comme d’ailleurs, depuis 1914, toutes les rues des petites communes de la banlieue parisienne. — Ce qui restait de neige sur les toits faisait comme des cols d’hermine posés. Le ciel de ce matin de mars était terne, humide, embrouillardé à tel point qu’on avait dû conserver l’éclairage électrique sur les voies publiques à cause des tramways et surtout des autos rendues prudentes comme des aveugles. Et sur toute la campagne s’étendait l’odeur très spéciale de la neige.
Morose, lugubre, le front barré, toussotant à intervalles presque réguliers, Régina, assise sur un matelas encore roulé regardait avec lassitude tous ces paquets, qui s’amoncelaient et gisaient sur le sol comme des morts après la bataille, tous ces paquets qu’il lui faudrait défaire, tous ces objets emballés avec soin par un mari trop méticuleux et qu’il lui faudrait ranger. Sur les parquets, pleins de paille et de foin, elle apercevait des points noirs bien symétriques : les clous des souliers sales des déménageurs allant et venant, montant et descendant sans répit. Cette entrée dans une presque obscurité en la nouvelle demeure l’accablait. Le jour s’était annoncé sinistre. Il avait fallu se lever tôt, au petit jour, s’habiller à la hâte dans le froid de l’appartement de la rue du Bac qui ressemblait à la consigne d’une gare. Et Régina était partie deux heures plus tard en tramway, lorsque tous les meubles, les paniers, les paquets avaient été enfouis dans la grande caisse noire. Gustave, par obligation, était resté à Paris. Un service chargé le retenait à l’Intendance. Jeannot était au Collège. Sur son matelas mal ficelé et qui faisait comme un pouff, Régina se désespérait, tandis que, dans l’escalier, résonnaient toujours les pas lourds et les voix rudes des gars au torse rayé de blanc et de bleu, des gars qui continuaient leur écrasant labeur.
— « C’est ici que sera le salon, pensait-elle… Un salon ! Pour la première fois, elle sentit tout le ridicule bourgeois de cette pièce inutile. Pourtant, elle y placerait son piano — probablement désaccordé par ce voyage brutal — son piano dont personne ne jouerait plus jamais ; il y avait belle lurette qu’elle, elle ne l’ouvrait plus !… Sur la cheminée on poserait les deux vases chinois, certainement fabriqués à Limoges ou à Rouen, cadeaux de la Saint-Nicolas. Comme deux grenadiers, ils garderaient la vieille pendule, une Cérès dédorée dont la corne d’abondance semblait lâcher péniblement les heures. Tout cet or, dans l’instant, lui apparaissait terne, terne comme son cœur, comme son corps, comme son âme, comme ce ciel qui tombait en plomb sur la villa, et sur toute cette campagne qu’elle détestait et qui ne lui avait jamais paru plus affreuse.
… « À côté serait la salle à manger, en chêne clair, les huit chaises, les deux buffets, le petit dressoir, et le cartel qui sonnerait les heures soutenues par le carillon obsédant… En haut, au-dessus du salon, serait sa chambre. Elle la voulait moderne, sans bois de lit, à l’artiste, pareille à celles qu’elle avait vues dans des expositions : un divan, des pouffs, des coussins en quantité, des paravents, tout cela en deux tons : jaune foncé et noir. Deux ou trois tableaux ultramodernes, des tableaux qui lui auraient semblé hideux si la mode ne s’était pas mêlé de les mettre en faveur. Mais discutait-on avec la mode ?
Régina songeait qu’un grand voile était tombé sur toute sa vie. Le Passé commençait même à se cacher derrière ses souvenirs. Loyalement, depuis neuf mois, elle faisait tout son possible pour se régénérer. C’était Jude qui, à sa prière, lui avait donné sa dernière nuit d’amour. Le premier, il l’avait possédée et elle avait voulu qu’il fût aussi le dernier. Goder, par bonheur, était revenu avec une fringale d’amour et elle avait suppléé par des moyens industrieux, voire même industriels, au surplus. Elle appréhendait beaucoup ces petites toux qui la prenaient matin et soir et qui étaient pour elle comme des petits adieux. Elle se savait atteinte. Elle s’était gorgée d’hémoglobine et s’était piquée à l’Azotil. Elle espérait tout de même encore un petit peu dans ce printemps qui venait et dont les frêles floraisons jaillissaient déjà autour d’elle. Mais que Chaville était triste, triste et humide ! Elle rêvait de Nice… de soleil ! Elle attendait aussi que la pension de Goder fût liquidée, car la vie était de plus en plus chère, horriblement chère — si chère !
Jude voyageait. M. de Pontarès, après une assez brillante affaire, avait définitivement regagné « ses terres ». Elle le soupçonnait de chercher à se marier. M. de Montbrun ne donnait plus signe de vie. Léon… Ah ! Léon ! Elle avait fermé les yeux. Léon avait été arrêté, il y avait six mois, à Rio-de-Janeiro et son extradition avait été accordée. L’avant-veille, elle avait reçu une convocation du juge d’instruction. Elle la portait dans son sac, cachée dans une vieille enveloppe. La convocation était pour la fin de la semaine et elle ne savait que faire. S’y rendre, était reconnaître avoir eu des relations avec le voleur et si elle ne s’y rendait point, elle n’ignorait pas que la loi la pouvait punir. Elle ne savait à quoi se résoudre. Avait-il parlé ? Avait-on trouvé des lettres au cours des perquisitions effectuées au domicile du prévenu ? Elle était affolée. Certes, on ne pouvait l’accuser de complicité dans les détournements… mais savait-on jamais ? Elle espérait surtout dans la bonté du juge ; il comprendrait ; elle s’efforcerait du moins de lui faire comprendre la gravité de sa situation. Elle ouvrit son sac, prit la lettre de convocation, la lut deux fois : … « … pour être entendue dans l’affaire Léon Barel ». Qu’allait-il sortir de tout cela ? Elle poussa un gros soupir, glissa la convocation dans l’enveloppe et remit le tout dans son sac. Ce faisant, ses doigts touchèrent un petit flacon, enveloppé dans du papier de journal. Elle regarda longtemps le paquet et l’ouvrit. Le petit flacon était bleu et paré d’une simple étiquette sur laquelle le Docteur Gabry avait écrit de sa grosse écriture : Poison violent : CAZK-65.
Elle haussa les épaules et remit le flacon dans son linceul de papier avant de l’enfouir dans son sac.
Elle l’avait volé chez le Docteur, le jour de son arrestation, dans son laboratoire, alors que son sort se décidait à côté, dans le salon… Elle avait eu un moment de dépression bien naturelle en frôlant de si près le scandale, un scandale qui l’aurait séparée et de son mari qu’elle aimait malgré tout et de son enfant qu’elle adorait vraiment. Elle ne se rappelait jamais la fin de l’aventure du Rat-Mort, sans ressentir une sensation de malaise comme une sorte d’angoisse. Elle revoyait ce grand jeune homme si doux, si caressant, si sympathique, la quitter gentiment pour regagner sa liberté, par les toits d’abord, et la rue ensuite. Cinq jours plus tard, la police l’avait pris à la Gare du Nord au moment où il débarquait d’un train arrivant de Hollande. Jusque dans un demi-pain en carton, admirablement conditionné en boîte, il ramenait des stupéfiants ! Sa malle, également truquée, contenait presque deux kilos d’opium ! Il s’était laissé condamner sous le nom qu’on lui prêtait, sans daigner répondre. Le lendemain du verdict, dans sa cellule, il s’était élégamment suicidé. Il lui avait suffi, — rapportaient les journaux — de se mordre au bras gauche où, sous la peau, entre cuir et chair, résidait une minuscule ampoule contenant un poison violent, le même que celui que Régina portait dans son sac, ce jour de déménagement : CAZK-65, le plus foudroyant des poisons.
Le souvenir de ce malheureux, à la fin si tragique, la hantait. Plusieurs fois par jour, elle se le rappelait. Elle avait, chose rare, gardé un souvenir ému de son enlacement. Ils avaient tant dansé ensemble cette nuit-là !
C’était maintenant lui qu’elle voyait en se couchant, car plus que jamais elle était affamée de luxure ; c’est à lui qu’elle pensait le matin quand, les sens allumés, elle se réveillait de ses cauchemars dans la détente douloureuse d’une réalité dont son mari faisait les frais.
Elle aurait voulu connaître son identité, savoir qui il avait été. Son avocat lui-même ignorait tout de son taciturne client. Ce Rolla de contrebande, ce Werther doucereux et criminel, gardait, même dans la mort, son mystérieux incognito. Et chaque fois que Régina pensait à lui, une grande tristesse l’enveloppait, une grande tristesse à laquelle se mêlait un peu de sincère regret. Elle était certaine qu’elle avait été sa dernière maîtresse, comme il avait été son dernier amant (Petit Jude ne comptant pas, étant jugé par elle avec son droit de priorité comme l’amant quasi-légitime). La similitude de la tragique destinée de ce malheureux et de la sienne la troublait. Même le hasard de cette destinée ne leur avait-il pas mis entre les mains le même poison, c’est-à-dire le même moyen de s’affranchir de la vie, à leur gré ?
Àce moment, la pluie, une pluie de lances, se mit à tomber et la pièce devint encore plus sombre.
— Vous allez attraper froid, ma petite dame… Voulez-vous que je vous allume un peu de feu ? Il y a de la paille ici et, justement, dans le vestibule, j’ai vu une vieille caisse… C’est que vous toussez vraiment et que l’air de cette chambre n’est pas sain… vous savez, l’humidité suinte tellement sur les murs de la cuisine et du couloir que le sol en est inondé.
— C’est vrai, il fait un temps sinistre et je suis gelée, transie…
Le déménageur alla quérir la caisse, de ses fortes mains la brisa en morceaux, puis, s’étant baissé d’un grand geste large, il ramassa le foin et la paille qui traînaient sur le parquet.
Comme il s’était accroupi, pour allumer, Régina regarda le torse, en trapèze, émergeant de ses fortes fesses.
Àla lueur de la première flamme, elle le jugea beau dans sa force placide de brute au repos et, par habitude, malgré elle, par la pensée, elle le déshabilla en songeant :
— « Celui-là doit être un vrai mâle… »
Elle avait fermé les yeux… le désir de cet homme tout à coup l’avait prise. Elle se sentait toute chose, toute brûlante. D’un geste habituel, elle avait déjà glissé sa main sous sa robe et allait, en le regardant, s’adonner à son vice quand le sens de la réalité la reprit.
— « Je suis folle… Je suis folle… » murmurait-elle.
La trappe aux deux tiers baissée, les combustibles flambèrent avec un bruit de ronflement de machine, le bois pétilla, craqua avec des claquements répétés d’amorces, et l’homme restait toujours là, accroupi, semblant, comme ses ancêtres troglodytes, prendre plaisir à contempler le feu.
Àce moment, un peu de fumée se répandit dans la pièce et Régina se mit à tousser sans parvenir à s’arrêter.
— Faut vous soigner, ma petite dame, fit le déménageur. Voulez-vous que je vous fasse une bolée de vin chaud ?
Elle remercia, un peu émue, indiqua un petit paquet qui contenait son déjeuner.
— Merci, j’ai là tout ce qu’il me faut… Aurez-vous bientôt terminé ce déménagement ?
— On finit de vider les paniers… Dans un petit quart d’heure on vous quittera… Mes camarades, pour l’instant, sont à côté, chez le bistro.
— Et vous ?
— Moi, vous voyez, j’ai… allumé le feu… Puis, je venais pour la note, je suis le chef de l’équipe.
Ce disant, l’homme qui était encore accroupi se dressa, tira un vilain calepin sale et noirci de crasse, chercha la note et la lui présenta en disant :
— Cinq cent cinquante francs… et le timbre…
Régina avait ouvert son sac, en avait tiré six billets de cent francs et les lui présenta en souriant.
— Tenez, je n’ai pas de monnaie, vous prendrez le timbre sur les cinquante francs de pourboire.
Comme le pourboire était conséquent, le chef de l’équipe acquiesça :
— C’est bon…
Tout en rangeant ses billets dans le mauvais calepin, il la regardait avec un sourire équivoque…
— Plus je vous regarde, Madame, plus je suis sûr de vous avoir déjà vue, oui… avec Cheunot, le député… Tenez, la dernière fois, c’était à la salle Wagram… Oh ! je me souviens, car vous m’aviez rudement tapé dans l’œil, vous savez… révérence parler… Oui…
— Oh ! vous vous trompez… protesta Régina.
— Non… non, interrompit le déménageur en hochant la tête, je ne me trompe pas… Il vous a même appelé Régina… Or, c’est bien vous… puisqu’il y a R. G. sur votre sac et Régina Goder sur la quittance, et puis j’vous dis que je vous ai bien contemplée et admirée… allez…
L’hommage de ce rustre la fit sourire. Régina le vit si fort, si grand devant elle toujours assise sur son matelas — son matelas qui avait fini par se dérouler sous son poids — qu’elle sut mal cacher son contentement de l’hommage reçu et son admiration.
— Vous croyez ?… fit-elle.
— Alors, comme ça, vous êtes une camarade ?
Elle éclata de rire… voulut protester, mais le géant la regardait si drôlement que, prenant soudainement peur, elle se dressa à son tour.
— Oui, oui… je vous reconnais, continua-t-il en s’avançant vers elle… c’est bien vous… Je me disais ce soir-là : « Veinard de Cheunot, il les a toutes. Toutes les femmes, dans les cellules, raffolent ! » L’animal m’a même soulevé une poule… Oh ! il a eu raison, puisqu’elle était… consentante ; mais… j’ai bien envie à mon tour de bécoter sa poule, moi…
Il essayait de rire, cependant que Régina tentait de gagner la porte. Soudain, l’homme, d’un bond, la devança et ferma la porte à clef, et comme Régina était près de lui, de sa rude poigne, il la saisit en s’esclaffant :
— On va se venger ensemble… pas ? Eh quoi, je ne veux pas vous faire du mal, au contraire… Tenez, ça va vous remuer le sang, vous réchauffer…
Régina, terrifiée, n’osait plus bouger. Toute sa protestation consistait dans un faible : « Laissez-moi », ou dans un : « Vous vous trompez ».
— Je ne me trompe pas… Je vous dis que c’est vous… Je vous ai bien regardée chaque fois que je vous voyais, car vous me plaisiez…
Àprésent, il la tenait dans ses bras robustes et penchait sa face luisante et grasse sur la figure toujours épouvantée de Régina.
— Et puis, conclut-il, vous êtes une bourgeoise, j’aime cela… Je m’expliquerai avec Cheunot, dont je me fous par parenthèses comme de ma première paire de bottes.
Dans un geste caresseur, il descendit ses grandes mains le long de la robe courte de Régina, se saisit d’elle et la renversa sur le matelas…
D’abord, elle se débattit avec force, mais soudain, à l’idée qu’elle allait être, cette fois, vraiment violée sans qu’il lui en coûtât d’autre mal, elle se tranquillisa et ses efforts pour se dégager devinrent plus faibles…
… Lorsqu’elle se vit prise, pour la forme encore, elle repoussa l’homme un peu, jusqu’au moment, où, soudain, matée par le vrai viol, elle attrapa le cou du mâle et se donna avec rage, poussant soudain des cris, râlant de plaisir…
… Il la secouait, la meurtrissait de ses phalanges noueuses et fortes comme des pinces de fondeur, l’écrasant de plus en plus. Tordue par la volupté, elle rythmait le balancement de son bassin dont elle accélérait quelquefois brusquement l’allure. Pour la première fois en amour, cette passive, parce que longtemps privée sans doute, devenait active. Le gars entonnait ses souffles chauds, qui puaient le vin et le tabac, dans la bouche de cette amoureuse d’occasion — entr’ouverte et juteuse comme un fruit à l’automne — et laissait, dans le délire de sa jouissance, couler sur la langue de cette femelle à présent en rut, ces filets de salive sucrée que la sécrétion des muqueuses rendait plus liante. Le cœur de Régina battait la charge, sa respiration s’avivait jusqu’à l’essoufflement. Ses jambes frémissantes, tendues en arc, luttaient contre les coups de reins de l’homme. Tout à coup, elle tomba dans un spasme vertigineux, oubliant tout, engluée par toute cette salive impure, malsaine peut-être, qui dégoulinait sur sa face jusqu’au cou qu’il refroidissait. Ce viol imprévu, si souvent désiré, la comblait enfin…
… À ses farouches miaulements, succédèrent bientôt de longs et plaintifs murmures de vaincue, des murmures qui sortaient de ses poumons exténués, qui n’en pouvaient plus. Dans sa gorge, lui montait le goût âcre du sang…
Longtemps, ils restèrent prostrés… puis, sans une caresse, sans un baiser, l’homme se dégagea brutalement, d’un geste dur, se dressa, toussa, cracha, ouvrit la porte et disparut…
Régina gisait maintenant sur le matelas, telle que l’avait laissée l’homme parti, son désir satisfait. Exorbités, ses deux grands yeux bleus de poupée fixaient le feu. Que ses résolutions étaient faibles ! Que sa sagesse était illusoire ! C’était navrant à constater. Quelques mois… quelques semaines de sagesse et toute cette retenue, ce désir de remoralisation venaient de sombrer dans les bras d’une brute qu’elle avait désirée — car elle l’avait désirée, cette brute ! — dont, animalement, elle avait joui. C’était sale, bête, ignoble ; c’était à se tuer, oui, c’était à se tuer, cette éternelle faiblesse toujours éprouvée devant le mâle. Qu’allait-elle devenir ? Désormais, il lui faudrait compter avec sa veulerie, même ruine immobile et toussante, dès qu’une virilité s’érigerait devant elle !
Machinalement, elle se leva pour mettre quelques morceaux de caisse dans le feu et baisser la trappe, puis elle retourna s’asseoir sur le matelas, souillé par les chaussures de l’amant. Elle eut à ce moment une forte quinte de toux. L’exaltation et la satisfaction érotiques de tout à l’heure avaient consumé sa dernière puissance ; elle n’était plus qu’une chose lasse, brisée, une matière morte. À sa poitrine qui brûlait depuis des mois, une douleur suraiguë la lancinait dès qu’elle toussait, la perforait de la base de l’omoplate à la paroi externe des côtes, une douleur soudaine comme une contraction continue de toutes ses fibres. Elle se rappela ses nuits où ses cheveux, quoique courts, se mouillaient de transpirations et son haleine qui sifflait…
Au lointain, une heure sonna et elle entendit de la musique : quelque haut-parleur dans le voisinage. La matinée avait été grise, l’obscurité s’épaississait dans ce midi noyé de brumes. Dans le foyer, le bois craquait ; il fallait aller rouvrir la trappe, — ce qu’elle fit. Des flammes rouges et bleues apparurent. Des lueurs jouaient sur les meubles déposés pêle-mêle, dansaient dans une psyché et ondulaient sur les murs.
Et puis, sans qu’elle sut comment, le mot « bronchite » obséda sa pensée. Oui, ce dont elle souffrait avait commencé par une « bronchite » et maintenant elle était la proie de la maladie effrayante dont on meurt, dont elle mourrait bientôt. Mourir ! La Mort la délivrerait vraiment. Tout à coup, elle se souvint qu’elle était telle que l’homme l’avait laissée après son approche… Elle était folle ! Elle, ordinairement si pressée de recourir aux soins hygiéniques !… D’un bond, elle fut à la cuisine. L’eau ne coulait pas au robinet ! Elle se rappela alors qu’elle attendait ce jour même le fontainier pour ouvrir la conduite. Désespérée, elle regagna le salon. Pourtant, l’idée que la brute pouvait l’avoir engrossée et peut-être même lui avoir communiqué une maladie vénérienne — savait-on jamais ! — lui devint insupportable. D’ailleurs, il était trop tard, l’irrémédiable était fait… Subitement, un grand désespoir s’empara d’elle. Ce viol, ce viol dont elle avait tiré un plaisir si intense !… cette possibilité d’être enceinte, cette autre possibilité d’être atteinte d’une maladie, son dégoût d’elle-même, de son mal qui ne pardonnait pas, la convocation du juge d’instruction, son arrestation peut-être, le scandale possible, et cette vie à la campagne qu’elle détestait d’avance, enfin, tout s’en mêlait… Décidément, il valait mieux en finir, disparaître sans que son mari se doutât… se doutât jamais… sans que son fils ait un jour à rougir de sa mère…
En une seconde, elle résolut de se tuer sur-le-champ.
Ces résolutions sont les seules qui s’accomplissent.
Comme excuse et pour se donner du courage, elle murmura :
— « Comme je ne guérirai jamais… Un peu plus tôt, un peu plus tard !… »
Vivre lui apparut vraiment comme un long supplice dont le but était le même, après tout. Elle se vit, les mains pâles et longues sur la couverture, entourée de fioles, attendant la visite de médecins qui n’arriveraient jamais qu’à prolonger une souffrance inutile.
Oui, seul, le suicide arrangeait vraiment tout… Elle se « condamnait ». Son aventure de tout à l’heure lui soulevait maintenant le cœur de dégoût.
Elle porta la main à sa tête et la sentit brûlante.
— J’ai la fièvre, se dit-elle, tant mieux… de cette manière, j’aurai l’énergie nécessaire.
Elle ne cabotina point. Elle ouvrit son sac, prit son stylo, une feuille de papier, écrivit une douzaine de lignes, mettant son suicide sur le compte de sa maladie « qu’elle jugeait incurable et coûteuse… », fit quelques recommandations à son mari et à son fils ; puis elle se leva, mit bien en évidence le « testament olographe » ; après quoi, sa main arracha fiévreusement le papier qui enveloppait le poison mortel… Courageusement, elle le déboucha et le porta à ses lèvres.
Dans la vie de cette « passive », il n’y eut qu’une seule seconde d’énergie et elle l’employa à mourir.
⁂
Selon la coutume protestante, au bas de la lettre de faire-part se détachait une citation biblique :
Cette longue citation, Goder, malgré son immense chagrin, ressentait quelque fierté de l’avoir trouvée.
Villemomble, janvier 1925-mars 1927.
FIN