22
Une nuit !
Celui-là, Régina l’a rencontré au moment où il descendait d’auto et où elle entrait au Rat-Mort. En gagnant le premier, un inconnu qui la suivait lui a demandé poliment si elle était seule, et s’il pouvait lui offrir à souper.
Elle l’a regardé et, comme il est grand et svelte, qu’il lui rappelle Léon — Léon qui n’a seulement plus donné signe de vie — et qu’il a des yeux très doux dans une face un peu glabre, elle a accepté en souriant ce compagnon de quelques heures. Souvent, elle tombe plus mal.
Dans ses amoureuses excursions, elle n’est plus Mme Régina Goder, mais une « Nina Lenormand, veuve de guerre, qui se distrait. Elle ne peut avoir d’amant attitré parce qu’elle a un enfant auquel la famille de son mari s’intéresse de trop près ». Cette fable est simple et pourquoi n’y croirait-on pas ? On continue à lui donner dans le monde où l’on s’amuse le surnom de Veuve Joyeuse. D’abord, parce qu’elle rit à tout propos et de tous propos et, le plus souvent, hors de propos, ensuite, parce qu’elle danse bien.
Ils se sont attablés tous les deux non loin de l’orchestre nègre. Son nouvel ami a déposé près de lui une petite sacoche de voyage. Il arrive d’Évian, prétend-il, se nomme Jack Fuller, est Anglais d’origine et Suisse de nationalité. Nina Lenormand est enchantée, elle est, déclare-t-elle, également Suissesse d’origine, du canton de Vaud. Tous deux sont calvinistes, comme il sied. Heureux de s’être rencontrés, ils dansent, soupent, et s’amusent ensemble jusqu’à quatre heures du matin.
Les voici sur le boulevard de Clichy. Jack Fuller lui fait une cour discrète, cependant que le plus naturellement du monde il l’emmène au Royal-Hôtel. Les formalités remplies, le garçon les prie de monter au cinquième. Chambre spacieuse avec balcon donnant sur la place. Le garçon affirme qu’« ils seront très bien ». Dans le ciel, tout au fond, il y a une grande tache rose, d’un rose fait de sang et d’eau. Jack Fuller paye ; son pourboire est important. La porte de la chambre se ferme. Ils sont dans les bras l’un de l’autre. Cependant « Nina Lenormand », après avoir étalé son petit attirail hygiénique sur la table de toilette, ferme les rideaux, procède à ses ablutions et se couche. Ils ne dorment pas, ils s’aiment… Ils se sont aimés. Nina Lenormand est satisfaite. Pendant qu’elle prend les précautions d’usage, Jack Fuller a allumé une cigarette et s’est approché de la fenêtre. Il ouvre les rideaux.
« — La belle matinée, ma chérie. Si tu veux, nous déjeunerons ensemble par ici et puis nous pourrons aller faire un tour au Bois. Ah ! pendant que j’y pense…
Il va prendre son portefeuille dans la poche de son veston, en tire deux billets de cent francs et, en véritable gentleman, les dépose sur la cheminée.
Elle les lui rend gracieusement, en souriant… Elle a l’habitude.
Il s’étonne… veut discuter, mais, énergiquement, elle refuse quoi que ce soit.
Il a ouvert la fenêtre pour jeter sa cigarette, se penche et se redresse tout pâle.
— Écoute, dit-il, très calme, à présent, il est six heures moins vingt, il faut que je m’habille, que j’aille à la gare de l’Est, oui, à cause de mes bagages, le train arrive à sept heures. Je te laisse ma valise. Viens me retrouver à la Brasserie Heidt à midi… Si tu peux…
Il explique où se trouve cette brasserie, il parle pour parler surtout. Il sait qu’il a une demi-heure devant lui, mais il vaut mieux se presser. Il reprend ses deux cents francs. Le voici prêt. Il se penche sur Nina Lenormand, l’embrasse, et tout bas :
— Je cache la valise dans la cheminée. Si l’on vient… ne dis rien, n’ouvre pas… moi, je sors par là. D’un geste brusque, il a désigné la fenêtre.
Le voici sur le balcon. Avec stupéfaction, Régina le voit se hisser sur le toit et disparaître…
Affolée, ne comprenant rien à ce qui vient de se passer, elle saute à bas du lit, s’habille à la hâte, avec cette seule idée : sortir, s’en aller de ce guêpier, car c’en est un. Elle ne s’explique rien, elle ne cherche plus à savoir qui est l’Homme. Est-ce un assassin ? un voleur ? Il l’a tenue dans ses bras !… Certes non, elle ne lèvera pas le tablier de la cheminée. Elle ne veut pas apprendre. Un anarchiste peut-être ? Qu’importe… ce qui importe c’est fuir, fuir au plus vite… quitter ces lieux alors qu’il en est encore temps et disparaître, se fondre dans la foule… où elle redeviendra Mme Régina Goder. Elle se hâte de s’habiller.
Trois coups forts, nets, à la porte, puis un :
« Au nom de la Loi, ouvrez. »
Elle hésite une seconde ; une seule seconde aussi, elle a l’idée de sauter par la fenêtre, d’en finir ; elle s’écrasera sur le pavé. Comme elle n’a pas de papiers sur elle… Non, il ne viendra à personne l’idée d’identifier Mme Régina Goder dans Nina Lenormand…
Elle a fait un pas.
La porte, dans le même moment, saute.
Quatre hommes, revolver au poing, l’entourent, deux autres lui saisissent les poignets. Elle est terrorisée.
— Où est-il ?
Elle balbutie on ne sait quoi et s’affalerait de terreur, si deux gardiens ne la soutenaient pas.
Mais déjà, deux des hommes ont tiré le lit, tandis que les deux autres sont sur le balcon.
— Il a dû partir par les toits… crie l’un…
Aucun, pas même l’homme qui a une écharpe tricolore sur le ventre, n’a idée de regarder dans la cheminée…
— Fouillez-la, dit le commissaire qui s’intéresse plus à ce qui se passe dehors qu’à la prisonnière qu’il juge une maigre capture.
On la tâte, on lui prend son sac. À l’intérieur, il y a cinquante-huit francs, de la monnaie et un carnet de métro.
— Aucune pièce d’identité, Monsieur le Commissaire.
— Parel, vous, emmenez-la au poste et qu’on la garde à vue.
Elle s’est redressée… Au poste !… le scandale !… Elle éclate soudain en sanglots.
— Mais je n’ai rien fait… moi… je ne sais même pas ce que vous me voulez.
Elle a un ton de sincérité qui a frappé le Commissaire.
— Qui êtes-vous ? Inutile de mentir, on le saura. Régina le regarde et baisse les yeux sans répondre.
— Vous êtes la complice de l’homme ?
Elle hoche la tête et doucement répond :
— Je l’ai rencontré hier soir pour la première fois.
— Où habitez-vous ?
Régina se tait.
Le Commissaire de Police a haussé les épaules.
— On le saura, ma fille…
— Je vous dirai tout… réplique-t-elle, mais à vous seul… en particulier.
Pour la seconde fois, il hausse les épaules.
— Menez-la au poste… Parel.
Docilement, elle a repris son sac… s’est inclinée poliment en passant devant le Commissaire qui a l’air de se dire :
« — Qu’est-ce que c’est encore que cette jolie particulière-là ?… Et il la regarde s’éloigner, non sans quelque étonnement.
Tout le personnel de l’Hôtel est au bas de l’escalier, lorsque Régina et le policier passent.
— C’est égal, crie la patronne furieuse, vous auriez pu l’emmener ailleurs… votre miché.
Dehors, trois ou quatre cents personnes attendent. Régina s’est caché la face avec son sac…
Cependant, elle a la force de dire à l’agent qui la tient toujours par le bras :
— Je vous en supplie, prenons une voiture.
— Si vous la payez… je veux bien, réplique l’agent en riant.
… Un chauffeur curieux est arrêté…
… — Rue La Rochefoucauld, Commissariat…
— …core une affaire d’coco… Pas intéressant ! crie un loustic.
En l’absence du Commissaire, le secrétaire essaye de faire parler Régina. En vain. Elle s’entête dans son silence.
— Je dirai tout au Commissaire, à lui seul, à cause de ma famille.
— Enfin, vous ne le connaissez pas, cet homme-là ?…
— Non, je l’ai rencontré cette nuit.
— Où cela ?
— Au Rat-Mort…
— Qu’est-ce que vous fichiez-là ?…
Une autre, toutes celles qu’il connaît auraient répondu : « J’avais rendez-vous avec le shah de Perse », parbleu ou « J’attendais le Prince Charmant. »
Régina baisse la tête et ne répond rien.
— « Une vicieuse, sans doute » pense le secrétaire.
Il lui présente une petite boîte, en forme de tabatière et demande, se croyant très fort :
— Une prise ?
Elle répond « Merci » poliment, et ajoute : « Je ne prends aucun poison ».
Comme le patron, le secrétaire a haussé les épaules.
— Vous vous expliquerez donc avec M. le Commissaire… C’est votre droit.
Il la garde dans son cabinet, mais toujours sous la surveillance de Parel… Cependant, tout en dépouillant le courrier, en donnant des ordres, il cherche quand même à la faire parler. Cette femme l’intrigue.
— Vous vous trouvez, en tous les cas, impliquée dans une sale affaire.
Elle demande très simplement :
— Quelle affaire ?
— Allons, ne faites pas l’innocente, vous le savez bien.
— Je ne sais rien. Ce Monsieur a été très galant avec moi.
— Pour ce que l’argent lui coûte !
— Je ne me fais pas payer…
Elle a lâché cette phrase et voudrait bien la rétablir par une explication.
Elle commence :
— C’est-à-dire…
Mais le secrétaire l’a regardée avec une surprise non jouée.
— Ah ça… Vous vous fichez du monde… Vous ne vous faites pas payer ?… Tiens, tiens… tiens…, alors c’est vraiment par vice… que vous fréquentez tout ce beau monde de Montmartre ?… Je m’en doutais… ce que c’est tout de même que l’intuition !
Elle ne répond plus et éclate en sanglots… C’est demain que doit sortir Jeannot !… Jeannot, son fils… qu’on va lui enlever certainement après ce scandale… et ses pleurs redoublent. C’est la bienfaisante détente qui se produit.
— Calmez-vous, lui dit le secrétaire, un peu ému tout de même en l’entendant dire : Mon enfant ! Mon petit Jeannot… mon petit chéri…
— C’est horrible… Monsieur… il faut me laisser aller. Je vous jure que je ne connais rien, ni cet homme… ni ce qu’il fait, ni ce qu’il a fait, je vous le jure sur la tête de mon petit.
Àce moment, le Commissaire entre avec Parel.
— Parel, jette-t-il, emmenez-la ; je vous appellerai tout à l’heure.
Quand il fut seul avec son secrétaire, il lâcha :
— Il nous a échappé… il a dû gagner par les toits le 59 de la rue Victor Massé, car nous avons trouvé dans cette maison un carreau du corridor cassé… Dommage, car ce bougre-là, c’est la troisième fois qu’il nous échappe.
— C’est bien Alvenel ?
— Toujours lui, dans toutes ces affaires de coco, lui, Jarguel et Henri Torre, dit le Grand-Thomas. Jarguel, encore, il n’y a qu’à lui dire de passer, il arrive, nous fait rire, nous vante la coco, nous en offre au rabais pour le dimanche suivant, toujours pour le dimanche suivant !… mais jamais rien, ou presque, dans ses poches… l’animal ! Et pas le moyen d’avoir les noms de ses complices et des petits détaillants. Et dire que Jarguel, cet animal-là, fut un de nos meilleurs journalistes ; mais oui, au Gaulois. C’est lui aussi qui a fondé le grand journal l’Auvergnat de Paris ; oui, parfaitement, c’est ce grêlé, ce peleux… enfin… Et la femme ?…
— Elle ne veut parler qu’à vous ?
— Votre avis ?
— Elle n’est rien autre qu’une vicieuse, qu’une pervertie… l’amour seulement… Ne se fait pas payer.
— Il faudra pourtant qu’on la vienne réclamer. Elle n’a sur elle aucune pièce d’identité. Laissez-moi seul avec elle.
Quand le secrétaire fut parti et que Régina fut assise :
— Vous avez promis de me dire, à moi seul, qui vous étiez. Je vous écoute.
Lentement, alors, elle parle :
— Je me nomme Régina Goder, née Régina Sutter, je demeure 37, rue du Bac, je suis mariée et mère de famille. Mon mari est intendant de première classe — grade de colonel. — Il est actuellement en détachement à Damas, en Syrie, et j’ai un fils âgé de 14 ans qui est au Collège Chaptal. C’est tout.
— Je vais envoyer vérifier, répond le Commissaire, tout de même éberlué de ce qu’il vient d’entendre.
— Monsieur le Commissaire, n’en faites rien… Je vous en supplie, c’est à vous et à vous seul que j’ai dit cela… Vous n’avez rien, rien à me reprocher. Cet homme, je ne sais qui il est, je l’ai rencontré hier au soir sur les minuit, en entrant au Rat-Mort. Nous avons soupé, dansé presque toute la nuit et nous sommes rentrés ensemble dans cet hôtel, dont je ne sais même pas le nom… Vous me déshonoreriez… pour quoi ? pour rien…
Le Commissaire était perplexe. Si ce que disait Régina était vrai, il n’y avait aucune inculpation contre elle…
— Il faut pourtant que je vérifie…
— Certainement, je comprends… mais songez, Monsieur le Commissaire, si vous mettez un tiers dans la confidence que je vous ai faite, je suis perdue, je me tuerai… Tout à l’heure j’ai hésité…
— Pourquoi fréquentez-vous les boîtes de nuit ?
Régina baissait la tête.
Il interrogeait à présent.
— Vous prenez des poisons ?
— Non, Monsieur…
— Alors… c’est… c’est…
— Oui, Monsieur le Commissaire, j’ai besoin de l’homme… je suis seule.
— Ça va bien… j’en sais assez… Connaissez-vous deux personnes honorables ou patentées… quoique… enfin… deux personnes qui pourraient vous venir réclamer ?
Elle hésitait.
— Si… cela est absolument nécessaire… oui.
— Je suis au regret, mais je ne puis vous relâcher sans avoir la certitude de votre identité… L’enquête près du concierge vous répugne, je vous offre l’autre.
— Si vous me faisiez accompagner par un agent… chez moi ?… implora-t-elle.
— Te… te… te… D’abord, je n’ai pas assez d’agents pour me permettre… et puis voyez-vous que tous les prévenus veuillent qu’on les reconduise chez eux ?
— Je ne suis pas prévenue… interrompt-elle avec force.
— Vous n’êtes pas prévenue… vous n’êtes pas prévenue… n’empêche que je puis vous juger jusqu’à nouvel ordre comme complice de ce bandit.
— Comment ? cet homme si comme il faut, si sympathique… C’est donc un bandit, ce Monsieur ?
— Dame, ce n’est pas un prix Monthyon, c’est un empoisonneur, c’est Alvenel… un marchand de cocaïne, c’est un gaillard bigrement difficile à prendre et je regrette que vous ne soyez pas sa complice ; par vous, on l’aurait eu. Mais on le repincera.
Et il expliqua alors qu’on l’avait vu en effet sortir du Rat-Mort en sa compagnie, on les avait suivis parce qu’on espérait qu’ils se rendaient à un rendez-vous qui pouvait être intéressant… Il s’était engouffré avec elle dans cet hôtel et ses agents avaient dû attendre six heures du matin, l’heure légale, pour l’arrêter.
— Expliquez-moi à présent, Madame, comment se fait-il qu’il s’est vu pister ?
— Je crois qu’il a dû vous voir du balcon… Un moment il s’est penché… Je dis : je crois, car il ne m’a fait part d’aucune de ses impressions. Il s’est habillé en silence et est parti par le balcon et les toits… sans rien dire.
— Sans rien dire ?
— Sans rien dire, sinon « qu’il partait par les toits… », ce qui n’est pas une manière correcte de partir… je le reconnais.
— Et qu’avez-vous pensé ?
— J’ai pensé que cet homme n’avait pas la conscience tranquille, j’ai eu peur, je me suis habillée… et vous avez enfoncé la porte…
— Vous ne m’ouvriez pas !…
— J’étais tellement saisie que je ne pouvais faire un mouvement.
— Enfin, dit après un long silence le Commissaire, admettons que vous soyez en dehors de l’affaire ; reste l’identité.
Elle se fit suppliante :
— Laissez-moi partir !
— N’y comptez pas. J’ai besoin de deux répondants. C’est déjà assez qu’Alvenel…
— Mais que dirai-je à ceux qui vont venir me chercher ?
— Ce que vous voudrez… C’est votre affaire. Ce n’est pas à un Commissaire de Police à apprendre à mentir à une femme, que diable !… Moi, il me faut votre identité. Allons… de qui vous réclamez-vous ?
Elle hésitait toujours… puis lâcha :
— De M. Jude Weiss.
— L’auteur dramatique ?
— Oui, c’est un ami d’enfance ; nous avons été élevés ensemble. Cela doit suffire ?
— Non… et de qui encore ?
— M. de Pontarès, Hôtel de Suède, rue de Rennes, Ingénieur, Officier de la Légion d’Honneur.
— Ces messieurs ont le téléphone ?
— Oui, M. Jude Weiss… 130.340 Louvre ; quant à M. de Pontarès, il y a le téléphone à l’Hôtel de Suède, Rue de Rennes.
— Comme il est tôt, sans doute pourrons-nous les avoir au bout du fil. Croyez, Madame, que je suis désolé d’agir… mais ma responsabilité est en jeu en cette affaire où le coupable m’échappe encore. M. Jude Weiss, que je connais de vue, en conviendra lui-même.
Il sonna sur un timbre.
Parel parut.
— Restez avec Madame, dans le second bureau, et dites au secrétaire de venir et donnez-moi l’album des Téléphones.
… — À présent, Messieurs, nous allons la faire comparaître, dit le Commissaire de Police, en sonnant.
— Dites à Parel de venir avec cette dame, commanda-t-il au planton.
Régina Goder reparut presque aussitôt.
M. de Pontarès se détourna et Jude prit un air grave.
— Vous reconnaissez bien, Messieurs, être en présence de Mme Régina Goder, demeurant, 37, Rue du Bac ?
Tous les deux, en même temps, répondirent :
— Oui, Monsieur le Commissaire.
— S’il en est ainsi, Madame, vous êtes libre… et que cette histoire vous serve de leçon. Vous vous expliquerez avec ces Messieurs. Je leur ai simplement raconté que vous n’aviez pas de papiers d’identité sur vous et ils se portent garants. Je vous salue, Madame.
Quand ils furent dehors, Jude se tourna vers M. de Pontarès.
— Je crois, Monsieur, que nous ne pourrions être nulle part mieux que chez moi pour recevoir les explications de Mme Goder ?… Si donc vous voulez monter dans mon auto…
— Comme vous voudrez, Monsieur.
Jude se tourna vers Régina.
— Monte ici, à côté de moi… Mettez-vous au fond de la voiture, Monsieur de Pontarès.
… Et quand ils furent installés dans le cabinet de travail de Jules Weiss, celui-ci alluma une cigarette et commença :
— Nous allons avoir avec Madame, ici présente, une conversation, ou plutôt une explication d’une grande importance pour elle et d’une certaine gravité pour nous.
Nous avons tous deux été pris tout à l’heure au saut du lit pour aller tirer Madame d’un embarras assez conséquent, puisqu’elle était retenue par un Commissaire de Police — un homme heureusement charmant. — Pas plus pour nous que pour elle il ne faut que pareil fait se renouvelle. C’est bien ton avis, Gina ?
Régina, sombre, inclina la tête affirmativement.
— Il va sans dire, continua Jude, que tout ce qui se dira ici restera entre nous. Peut-être devrons-nous faire exception pour une tierce personne qui est un médecin et que tous les trois nous connaissons et estimons : le Docteur Gabry.
Je vous demande à tous deux la plus grande franchise ! Pour mon compte, je m’engage à parler sans restriction aucune :
Monsieur de Pontarès, je prends sur moi d’avouer que j’ai été l’amant et même le premier amant de Gina… Réponds, Gina, M. de Pontarès a-t-il été ton amant ?
— Monsieur Weiss… protesta M. de Pontarès.
— Tout au clair, Monsieur, réponds, Gina ?
— Oui, M. de Pontarès a été mon amant.
— Bien, nous allons donc être plus à l’aise pour nous expliquer sur ton cas… Gina est une malade ; Monsieur, nous nous trouvons en face d’une grande malade et vous n’en douterez certes pas lorsque vous saurez qu’elle ne pourrait elle-même vous dire le nombre, même approximatif, des amants qu’elle a eus depuis… depuis moi.
— Mais, pardon, interrogea M. de Pontarès… comment pouvez-vous savoir tout cela ?
— Je le sais, je le sais, je ne veux point ni ne puis mettre une tierce personne en jeu, cette personne étant morte. Gina sait que je ne mens point.
— Non, répond Gina. Jude ne ment pas… j’ajoute que tout ce qu’il peut savoir est encore au-dessous de la vérité… étant donné que ladite personne, jadis, ne savait pas encore toute la vérité.
— Remarque, interrompt Jude, que nous ne te demandons aucun compte. Nous ne te jugeons point non plus ; nous cherchons, purement et simplement, un moyen de te guérir. Tu sais le nom de ta maladie, n’est-ce pas ? En bas, dans le peuple, on appelle ça… de l’hystérie ; un peu plus haut, c’est de la nymphomanie. Ma chère Gina, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de prolonger cet entretien ; sur ce terrain, du moins. Nous allons aviser à ta guérison, car je ne sais si Monsieur a été un de tes amants comme tant d’autres ou… s’il t’a réellement aimée, ce qui est fort possible, puisqu’il ne paraît rien connaître de ta vie.
— Non, je ne connais rien de sa vie et je l’ai profondément aimée, répond assez piteusement M. de Pontarès.
— Tu le savais, Gina ?
— Je le savais, réplique Gina en allant vers M. de Pontarès et en lui tendant la main :
— Vous me pardonnez, Monsieur de Pontarès ?
— Oui, Gina, mais je veux aider, dans la mesure du possible, votre guérison. Et il ajoute en se tournant vers Jude :
— Que faut-il faire ?
— Nous parlerons de cela plus tard. Gina, peux-tu nous dire, ou plutôt veux-tu nous dire pourquoi tu étais au Commissariat ?
Un instant, Régina a hésité.
— Ne pourrait-on m’éviter tous ces détails… je veux bien me laisser soigner…
— Non, Gina. Dans cette histoire-là, nous sommes des comparses si, malheureusement, tu en es l’héroïne ; et puis, te l’avouerais-je, il me tarde de connaître ce qui t’est arrivé. Galant homme, le Commissaire n’a rien voulu dire ; et, pour mon propre compte, je lui en sais un gré infini. Mets-toi à l’aise, veux-tu une cigarette ? Allons, parle. Une seule aventure racontée bien posément, bien franchement, cela est un bon document. Encore une fois, nul ici ne plaide coupable. Ce n’est pas de ta faute, si, à certaines heures, le « démon de la chair » comme disent les religieux, le démon de la chair te possède. Ma foi, il est préférable d’avoir une maladie comme la tienne qu’un kyste aux ovaires ou qu’un lupus à la face. Ta maladie n’est qu’une exagération du plaisir recherché par tous, après tout, et nous t’envierions bien sincèrement si nous vivions dans un paysage à la Puvis de Chavannes et si nous n’avions pas l’esprit encombré de préjugés sociaux et religieux. Peu de maladies, en tous cas, présentent la particularité d’en tirer de la jouissance. Parle donc ; nous partons du principe suivant : l’Homme est absolument nécessaire à ta vie, le spasme est obligatoire à ton existence… Ceci admis, nous t’écoutons.
Alors, d’une voix blanche, dans un silence impressionnant, Régina commença son étrange confession. Elle avoua que, depuis des années et des années, elle menait la plus dissolue des existences, toujours poussée vers l’aventure amoureuse par une force contre laquelle réagir lui était impossible, étant donné son manque de volonté et sa passivité naturelle. Elle raconta ses sorties nocturnes, son désir continuel et effréné du mâle qui faisait d’elle une bête à plaisir. Elle avoua des moments cruels. Certains l’avaient volée et d’autres frappée. Elle montra son existence double depuis une vingtaine d’années ; elle étala son hypocrisie devenue obligatoire et qui était sa sécurité même ; puis, enfin, elle ne cacha rien de l’affaire qui l’avait conduite au commissariat. M. de Pontarès l’écoutait avec ahurissement, poussant à certains moments des « ah ! » et des « oh ! » de réprobation, ce qui amenait un « chut » énergique de la part de Jude Weiss, toujours impassible…
Et quand elle eut fini, elle éclata en sanglots. L’image de son fils se dressait de nouveau devant ses yeux et elle s’imaginait le pauvre Goder, à côté d’elle, entendant aussi l’étrange et douloureuse confession.
— Oui, fit enfin Jude… tout cela est lamentable, mais nous sommes là, Monsieur et moi, pour te sauver et nous te sauverons de toi-même et malgré toi. Remarquez, ajouta-t-il en s’adressant à M. de Pontarès, que si, à sa place, c’était un homme qui nous avait fait cette confession, nous dirions presque d’un air d’envie… : « Quel gaillard, bigre, c’est un as de l’amour ! Don Juan, à côté de lui, c’est de la gnognote… ». Oui, eh bien, c’est comme cela qu’il faut un peu prendre notre satyrianisme, car, à peu de chose près, j’ai eu, quant à moi, toute ma vie, une conduite analogue à celle de Régina, cherchant à placer mes désirs à la brune et à la blonde, chassant sur toutes les terres, attelant à deux, trois ou quatre, et je ne me trouve ni déshonoré, ni malade pour cela… Et vous, Monsieur ?
M. de Pontarès songea à Mme Géraldys et à E. N… qu’il gardait, alors même qu’il aimait Régina et laissa tomber un « Évidemment » qui sentait sa loyauté… Évidemment, il aurait bien voulu ajouter un : « Ce n’est pas la même chose », mais la logique et la hardiesse de Jude Weiss lui en imposaient et il craignait, dans la discussion qui suivrait, de n’avoir pas le dessus.
— Nous n’avons pas le temps, ma chère Gina, de traiter ici de la polyandrie. L’heure n’est pas aux controverses, l’heure est à l’action. Ton plus grand malheur est d’être mariée et mère de famille. S’il en était autrement, tu serais une grande courtisane, une grande amoureuse, probablement une grande comédienne et aussi une grande et noble putain, comme l’écrit Brantôme ; on te recevrait, on chanterait tes louanges… tu aurais ta statue, ton portrait dans les journaux et tu irais dans les salons officiels avec le ruban rouge sur la poitrine — cela va de soi. — Malheureusement, — et c’est à ça que j’en reviendrai toujours — tu es Madame Régina Goder, épouse de M. l’intendant Gustave Goder, qui porte au côté une épée alors qu’un stylo lui suffirait ; tu es mère d’un gamin qui est élevé dans la morale, ta morale, qui est une morale fausse peut-être, mais qui est la morale courante. Dans chacune de tes aventures tu risquais de perdre ton mari, ton enfant qu’on t’aurait arrachés, sans compter les gales, les blennorragies, les chancres et la syphilis que tu aurais pu attraper ; tu es heureusement « vernie… », tant mieux pour toi… mais ma petite, tu as quarante-quatre ans, trente-neuf pour tout le monde depuis cinq ans, c’est entendu… tu as donc quarante-quatre ans et tout cela devient grave, car ton… prurit, loin de diminuer — je te l’annonce — va aller en augmentant de jour en jour… et toi, de chute en chute, tu ne peux savoir où tu tomberas. Ton hypocrisie, jusqu’ici, a pu te sauver la mise ; tant que tu pouvais conduire ta barque, tu la conduisais, d’ailleurs fort bien, mais ta vue va faiblir, ta force s’amoindrir ; bientôt, tu ne seras plus que le jouet hideux de tes passions, car ta maladie va se faire tyrannique, cruelle. Demain, les hommes n’iront plus à toi… c’est toi qui les suivras à la piste, indifférente à leur rang, à leur caste, tu ne verras que le plaisir que tu penseras tirer d’eux, même en les payant. Il y a comme cela, sur les boulevards et au Bois, des vieilles nymphomanes repoussantes, hideuses… dont on s’écarte. Tu sais de quelle façon ces pauvres malades finissent ? Fais un tour à la Salpétrière, à Maison Blanche, à Vaucluse, à Clermont, enfin dans les asiles d’aliénés… Ou bien par un amant peu scrupuleux, un soir, un jour, une nuit, tu seras volée ou bien tu seras tuée, car la plupart du temps, ces bizarres amoureuses finissent dramatiquement : on les tue et on les vole… Voilà…
— Il faudrait d’abord, je crois, voir Gabry, dit enfin M. de Pontarès, plus ému qu’il ne voulait le paraître.
— C’est mon avis. Nous allons donc voir Gabry cet après-midi… Voulez-vous même faire une chose Monsieur de Pontarès. Déjeunez avec Gina ; moi, de ce pas, je vais trouver Gabry, je lui explique le cas… afin d’éviter à notre amie — car tu restes notre amie, — les ennuis d’une longue et douloureuse confession… et vous viendrez nous rejoindre à trois heures… Cela te plaît-il, Gina ?
Régina acquiesça.
— Mais, pourquoi ne nous rejoindriez-vous pas, demanda M. de Pontarès, à qui la perspective de ce tête à tête faisait peur.
— Je crains que Gabry me garde ; il ne lâche pas ses clients, et encore moins ses invités, car… quelquefois, je fais partie de ses « dîners », répondit Jude en souriant.
— Moi aussi, j’ai été quelquefois, jadis, convié à ses « dîners », où les menus sont si extraordinaires… Enfin, nous allons déjeuner à côté d’ici, à la Gare Saint-Lazare, chez Garnier. Si le docteur vous rend votre liberté, vous viendrez nous rejoindre ; en tous les cas, vous pourrez nous y téléphoner. Je remettrai mon nom à la caisse en entrant.
Régina implora :
— Jude… je voudrais bien… rester seule une demi-heure chez toi. J’ai besoin de faire ma toilette… Monsieur de Pontarès ne pourrait-il m’attendre au Garnier ?
— Mais, volontiers, répliqua M. de Pontarès.
— Tu es ici chez toi,… tu le sais bien, ajouta en souriant Jude.
— Le Docteur Gabry avait fini son auscultation et réfléchissait, cependant que Régina se réhabillait lentement, triste, toujours sombre, les yeux obstinément fixés à terre.
Gabry ne lui avait posé aucune question. Pendant plus de trente minutes, il l’avait retournée pour l’examiner dans tous les sens. Il n’avait eu que des commandements brefs, des « couchez-vous », « mett’vous sur le côté droit », « sur le vent’e », « n’bougez plus », « seyez-vous, toussez, comptez ». Toussez… etc. Même, à la mise du spéculum, Régina n’avait pas bronché.
Quelquefois, sur son calepin, il avait pris une note hâtivement.
— Voulez-vous m’attendre ici… une dizaine de minutes. N’touchez à rien… Si v’ vous ennuyez, il y a dans cet’ bibliothèque — et il lui désignait un petit meuble rempli de livres — d’quoi v’ s’intéresser.
Et le Docteur Gabry était sorti, emportant son calepin.
Dans le salon, Jude et M. de Pontarès attendaient, un peu anxieux, la fin de la consultation et trompaient leur énervement en parlant politique. Le Docteur entra au moment où ils concluaient :
— Les classes d’en haut, parties d’en bas, et qui possèdent actuellement, ont tout pourri ; les classes d’en bas, trompées par les meneurs qui leur font miroiter une ère possible de bonheur, se pourrissent elles-mêmes. Les coupables sont les Parlementaires vaniteux et impuissants et l’État surtout, l’État dont le rôle a pris une telle ampleur qu’il est devenu l’Ogre de la Nation…
Le Docteur les interrompit :
— Asseyez-vous tous les deux et ess’yez d’me comprendre. Parlons d’abord d’la, d’la, d’la maladie qui v’ s’occupe.
— Allons-y. En avant, pour ou contre le Freudisme, dit Jude, souriant, en allumant une nouvelle cigarette.
Le Docteur lui lança un regard mécontent et tout de suite, en grognant, déclara :
— Le Freudisme ! le Freudisme !… Vous en parlez tous sans savoir seulement ce que c’est. Et d’abord, le Freudisme c’est votre Sade arrangé à la sauce allemande. Nul n’ignore que le scientifisme allemand est le plus lourd et le plus prétentieux des scientifismes. Alors que votre divin marquis, génial philosophe naturiste, est honni chez vous pour avoir oser avancer quelques-unes de ces vérités dont chaque individu en particulier reconnaît la valeur et le bien-fondé, mais repousse, en général, par hypocrisie, bêtise ou ignorance, les Allemands se sont emparé de son œuvre, l’ont commentée en des centaines de volumes. C’est dans votre Sade que Nietzsche a puisé son Nietzschéisme, Marx, son Marxisme et Freud, son Freudisme. Ce dernier, plus malin, employa la méthode sophistique — la meilleure ! — pour arriver à démontrer la véracité des affirmations de Sade, celle de « l’instinct sexuel gouvernant le monde », par exemple. Qui oserait nier sincèrement que l’instinct sexuel gouverne le monde, qu’il a toujours gouverné le monde, l’instinct sexuel étant la seule raison d’être de ce monde ?… Mais Freud, sorte de Mangin médical, se noya dans ce qu’il appelait la « science de l’âme ». Cet âne bâté s’attarda à des tas de niaiseries, tel son complexe d’Œdipe. Tant qu’il s’était tenu dans le domaine de l’inconscient, ses remarques étaient assez judicieuses, mais dès qu’il voulut se spécialiser dans des explications métaphysiques, et quelle métaphysique !… vieille comme la lune !… ce savant moliéresque dérailla avec cette superbe qui a rendu célèbres tous les herr professor. Il confondait, par exemple, rêve et rêverie parce que, à l’analyse du rêve endormi, il substituait les éléments d’analyse du rêve éveillé, ce qui l’amènerait à dire par exemple : « On rêve ce qu’on désire ; la vie est la réalisation symbolique d’un désir !… » Exactement, car il entend se servir de termes exacts : « Le rêve est un moyen de suppression d’excitations psychiques venant à troubler le sommeil, cette suppression s’effectuant à l’aide de la satisfaction hallucinatoire ».
Quel charabia ! De quelle manière une satisfaction hallucinatoire peut-elle supprimer l’excitation ? Biologiquement, en effet, « toute hallucination, toute représentation, est de nature à provoquer, non pas une suppression, mais une surexcitation, une augmentation du désir, par suite de l’activité des glandes sécrétoires que va provoquer l’hallucination ».
Ce qu’il y a de comique dans le bonhomme Freud, c’est la non-compréhension du freudisme. Admettant comme base de son système la question sexuelle, il devait logiquement en accepter les conséquences. Mais il s’en garde bien. Ce charlatan supérieur soigne ; il a des remèdes, il a des idées morales, des idées ridicules bien entendu. De plus, il exige des patients une foi aveugle en lui. Bref, c’est un sophiste dont les inductions et déductions sont impossibles à contrôler.
Je ne veux pas vous embêter plus longtemps à vous parler de ce toqué.
Certainement, nous portons en nous des désirs inavoués, principalement des désirs sexuels et ce, depuis la plus tendre enfance. C’est la loi naturelle qui s’impose et qui s’impose inconsciemment avec toute sa cruauté et son implacable logique.
Alors il expliqua que la nymphomanie, en réalité, n’était pas une maladie locale mais une psychose, que c’était le cortex cérébral qui commandait et que les organes génitaux lui obéissaient… La nymphomanie pouvait en effet évoluer au cours de la démence précoce et aller jusqu’à la paralysie générale… Certes, jadis, on aurait tenté chirurgicalement l’opération de la clitoridectomie, mot créé par le savant opérateur Docteur Louis Dartigues, mais cette opération n’était pas à conseiller parce qu’elle était cruelle et… logiquement, inutile, le cerveau seul agissant. L’amputation des petites lèvres pouvait être aussi pratiquée pour la nymphomanie, mais le résultat était hypothétique, le centre sexe restait quand même le clitoris. D’ailleurs aussi l’hyperlabisme, selon toujours Dartigues, n’était pas toujours une conséquence de la masturbation ou de la nymphomanie, mais une disposition anatomique anormale comme le tablier des Hottentotes qui ont une hypertrophie extrêmement accentuée des petites lèvres qui descendent comme des ailes de grands papillons entre les cuisses. Dans un but esthétique, — car le sexe intime avait sa beauté, — on faisait assez souvent cette opération…
Le Docteur hochait la tête.
— … Bien s’vent, on s’étonne d’voir un’ jolie femme délaissée… on dit du mari : « Ah ! l’idiot, comment peut-il tromper un’ si exquise créature ?… » Ceux-là n’ savent pas qu’ la vraie raison peut être un sexe inattirant, voire même répulsif ».
Bref, Gabry déconseillait les opérations, la première, la clitoridectomie, parce que cruelle et inefficace ; la seconde parce qu’elle ne pouvait donner de grands résultats et surtout le résultat qu’on en voulait attendre, la psychose résidant, encore une fois, dans le cerveau. Bien au contraire on risquait de faire d’une Messaline objective une Messaline subjective qui s’orienterait à peu près certainement vers le masochisme, le sadisme et peut-être même les cruautés génitales. En somme, toutes les aberrations du sens génital, toutes ces perversions se trouvaient sous la dépendance d’un déséquilibre cérébral… et tout ce qu’on pouvait tenter c’était une sorte de rééducation… disons : morale, faute de mieux, renforcée au besoin, soit de la crainte des conséquences, soit de la crainte de la mort…
— Cependant, s’écriait tout à coup le Docteur, s’il n’y pas moyen de guérir la nymphomanie ; il existe le moyen de l’atténuer par les massages, les massages hindous principalement, et les bains tièdes. La plus grande partie de nos maladies, de nos défauts physiques, — même la vieillesse prématurée, avec les infirmités qui l’accompagnent — proviennent de la mauvaise circulation du sang, du manque de souplesse des muscles, des adhérences et, principalement d’une nutrition trop échauffante. Relisez la sonate à Kreutzer. Tolstoï donne à ce sujet d’excellents conseils. Un docteur hindou m’a affirmé qu’en agissant sur le « plexus sacré », il obtint la guérison complète d’une nymphomane. Il se peut. Peut-être plus tard, par l’électricité… aurons-nous de ce côté, comme dans bien des côtés, des résultats intéressants… Pour l’instant, massages, bains, grand air, régime végétarien ou presque… oui, mais… mais… voilà ce n’est pas possible… pas possible…
Et comme le Docteur Gabry lisait la consternation sur les visages de Jude Weiss et de M. de Pontarès, il eut un triste sourire.
— Non, ce n’est pas tout, mes chers amis, il y autre chose.
Et à ce moment, il regarda dans son calepin, sur lequel figuraient, en latin probablement, des notes fatidiques…
Régina, dans ses sorties tant diurnes que nocturnes, passant du chaud du lit au froid de la rue, sans doute, avait dû attraper plusieurs bronchites qu’elle n’avait jamais soignées, car chacun des poumons, à son sommet, présentait des lésions assez conséquentes et qu’on devait tâcher de cicatriser au plus tôt. Outre cela encore, le cœur, soumis à des émotions continues provoquées par des spasmes trop souvent répétés, était en très piteux état… Il importait donc avant tout d’obtenir de la malade un sérieux engagement de sagesse et un repos non moins sérieux…
Jude Weiss et M. de Pontarès étaient atterrés.
Le Docteur Gabry continua :
— Faudrait fair’ rev’nir l’ mari d’ là-bas… c’la seul est urgent présent’ment… Pour l’reste, il y a le mari… et puis, des appareils, oui, des chos’, des machins… Vaudrait mieux autr’chose…
Jude alla chercher Régina.
Il trouva celle-ci en train de lire. Elle avait la même barre sur le front. Mais le sourire, sur les lèvres s’était fait énigmatique. Jude s’étonna de la trouver si docile, si tranquille, si résignée. Il ne remarqua point — pas plus que le Docteur lui-même ne devait le remarquer — que la porte d’une petite armoire était ouverte. Régina, dans sa précipitation et dans son émotion, n’avait pas songé à refermer la porte de la petite armoire aux poisons.
Dans l’après-midi même, M. de Pontarès faisait agir quelques influences et obtenait le rappel de M. l’intendant Goder, tandis que Régina, sur les instances de Jude, faisait sortir l’élève interne Jean Goder du Collège Chaptal et le mettait près de sa mère, comme garde de corps, en attendant que celle-ci fît ses préparatifs pour se rendre à Marseille au devant de son mari.