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Intérieur d’une Ferme bretonne.
Clocher de Kreisker.
Nous voici, cette fois, au milieu de la basse Bretagne ; nous allons enfin retrouver, dans toute sa pureté, le vieux costume, le vieux langage, la vieille nation. Il ne s’agit plus du pays de Tréguier (Côtes-du-Nord), qui a accepté, sans trop de violence, les mœurs, les coutumes, les usages même de la civilisation française. — Qui dit le Finistère (Finis terræ), dit le vrai pays de Bretagne, la terre celtique du roi Morvan. C’est la terre des belles églises, des traditions poétiques, des montagnes hautes et solennelles. Ceci ne ressemble en rien à ces parties françaises : la Loire-Inférieure, l’Ille-et-Vilaine. En vain, du pays de Léon et de Cornouailles a-t-on composé un département français, cette terre obstinée et fidèle n’a pas cessé d’être le sanctuaire des antiques traditions, le berceau des druides, la vieille Armorique.
Le département du Finistère comprend les anciens évêchés de Léon et de Cornouailles ; l’un sur le versant septentrional, l’autre sur le versant méridional des montagnes d’Arré. Brest, Morlaix et Quimper sont les villes principales du Finistère et composent la partie la plus peuplée et la plus riche de ce département. Belles régions, riches campagnes, riantes collines, fertiles vallées ; regardez, que de fleurs ! regardez, que de beaux paysages ! Les croix te saluent, les cloches te sonnent l’angelus, les frais sentiers te couvrent de leur ombrage, le soleil envoie son bonjour amical, l’oiseau chante, abeille bourdonne, la mer gronde en jouant ; c’est la grande fête de la campagne, de la jeunesse et du soleil ! — Mais quoi ? avant d’aller plus loin, visitons Brest. Brest ce n’est pas la Bretagne, mais c’est la France ; c’est le port ouvert aux nations pacifiques, fermé aux nations conquérantes. Brest est plutôt un port qu’une ville, plutôt un arsenal qu’un port. À peine êtes-vous entré dans ces rues turbulentes où se heurtent les soldats, les marins, les étrangers, les marchands, les voyageurs de tous les pays du monde, vous ne songez plus que vous êtes en Bretagne. Vous voilà, certes, bien loin du premier fondateur de Brest, Conan Mériadec. Pour vous, hommes du dix-neuvième siècle, le vrai fondateur de Brest c’est Richelieu, c’est Louis XIV ; vous ne songez qu’à pénétrer dans les mystères de cette force placée au bord de l’Océan : — l’arsenal, le bagne, les canons, les vaisseaux, « armées et millions, la force de la France entassée au bout de la France, tout cela dans un port où l’on étouffe entre ces deux montagnes chargées d’immenses constructions. » C’est un historien, ou, si vous aimez mieux, c’est un poëte qui parle ainsi, c’est M. Michelet. — Brest est le point de départ et le point d’arrivée ; qui arrive là vient d’une tempête, il y va, ou il y retourne ; on n’entend dans ces rues stridentes que le cri des travailleurs, le bruit des marteaux, la chaîne des forçats ; on n’y sent que l’odeur du goudron, de la poudre et de la mer. Brest, comme ville maritime, date de l’an 1630. Il y avait bien le proverbe : Qui n’est pas maître de Brest n’est pas duc de Bretagne ; mais avant Brest on comptait le port de Vannes, de Nantes, d’Aleth (Saint-Malo), et d’ailleurs le port militaire était encore à créer. — La ville est posée sur le bord d’une rade immense ; cette rade est d’un mouillage solide, fortement abritée, fermée de toutes parts. La nature avait préparé le travail de M. de Vauban d’une façon formidable. Sa position à l’extrémité de la France, tout en face de l’Angleterre et de cette Amérique dont le rôle s’agrandit de jour en jour, ajoutait à l’importance de ce rempart. On songea donc à fortifier la passe étroite, le goulet qui forme l’unique issue de cette rade ; on creusa le Penfeld pour en faire un port ; on construisit, sur les deux rives, des arsenaux, des magasins ; enfin quand tout fut prêt (1683), M. de Vauban lui-même vint à Brest pour diriger les fortifications du port et de la ville.
Àla seule annonce de ces grands travaux, la Bretagne s’agite et s’inquiète. Quoi donc ! on creuse le port, on enlève les terres, on apporte des canons, donc la liberté de la Bretagne est menacée ! En conséquence, le parlement de Bretagne fait défense aux maires de forges de fondre des canons ; il fait défense aux propriétaires des forêts du Faou et de Cranou, de livrer leurs bois à la marine royale. — Le roi de France fut plus fort que le parlement de Bretagne ; on fit venir des canons du Nivernais ; on prit, de force, tout le bois nécessaire ; pour élargir le Penfeld (tête du camp), il fallait briser des masses de granit, elles furent brisées ; en même temps, dix vaisseaux de ligne et six frégates se construisaient sur ce formidable chantier, sous l’inspection de maître Laurent Plubac, charpentier du roi. — On ne résistait pas à Richelieu, de même qu’on ne résistait pas à Louis XIV. Recouvrance, qui était jadis une ville à part, fut réunie avec Brest dans l’enceinte fortifiée des mêmes murailles ; rien ne fut négligé de ce qui pouvait ajouter à l’ensemble de ces remparts. On menait de front le port à creuser, les forteresses à bâtir, la formation des équipages ; la côte fut étudiée et sondée de Belle-Isle à Saint-Malo ; on dressait en même temps la carte de Brest ; on bâtissait l’hôpital, on forgeait des ancres, où armait de canons le Goulet et les côtes du Conquet. Des ingénieurs français furent envoyés dans toutes les places fortes de l’Angleterre et de la Hollande pour étudier l’art difficile de la construction navale. — Les murailles bâties, le port creusé, les canons armés sur les hauteurs, les navires achevés, la Bretagne, un peu par force, beaucoup par instinct et pour la gloire, fournit les équipages de ces vaisseaux, de ces frégates. — À Brest même, dans cette ville naissante et bien établie, se prépara la campagne de 1690, quand le roi de France eut résolu de replacer le roi Jacques, son hôte, sur le trône de ses pères. — L’infortune du roi Jacques fut plus forte que la puissance même de Louis le Grand et le courage de Tourville ; — et cependant quelle campagne mieux combinée ? quelle flotte plus nombreuse ? c’était le vrai témoignage de notre puissance maritime : Nous marchions sur l’Angleterre à la tête de cent vaisseaux de ligne et de six cent quatre-vingt-dix autres bâtiments de guerre ; nos généraux s’appelaient Duquesne, Tourville, Forbin, Jean Bart, Duguay-Trouin, Cassart !
Plus que jamais la ville de Brest, ce port immense admirablement défendu, soulevait les violentes jalousies de l’Angleterre. Ils avaient occupé Brest si longtemps, malgré les rois de France, malgré les ducs de Bretagne ! Aussi bien, les voilà qui veulent en finir avec cette forte citadelle de l’Océan. À ces causes, les Anglais se préparent à tout entreprendre. L’amiral Barclay arrivé avec quarante-neuf vaisseaux de guerre, quatorze brûlots et dix mille hommes de troupes, menaçant la ville de la flamme et du fer, menaçant l’arsenal, les remparts, le port. L’affaire commença le 16 juin 1614 ; l’attaque fut rude, la défense courageuse ; les femmes même voulurent partager ce danger et cette gloire. L’amiral ennemi y laissa la vie, l’Anglais y laissa son drapeau, et les deux flottes s’enfuirent à toutes voiles, aux acclamations de la Bretagne et de la France.
Brest occupe une place immense dans nos annales maritimes : du port de Brest est partie la frégate qui portait la reconnaissance des États-Unis par le roi de France ; la Belle-Poule, qui commença le feu contre l’Angleterre, sortait du port de Brest, — la flotte du combat d’Ouessant (27 juillet 1778) sortait du port de Brest ; blessé à mort ; du Couëdic revint à Brest pour y mourir ; la Boussole et l’Astrolabe, commandées par La Peyrouse, sont parties du port de Brest. En pleine révolution française, durant cette grande famine qui s’ajoutait à toutes les terreurs, la France, affamée, avait envoyé chercher du blé, même aux États-Unis. Notre flotte revenait chargée de l’abondante moisson, lorsque entre Brest et les navires chargés de blé vint se poser la flotte de l’amiral Howe. Au-devant des Anglais se porta, de notre côté, M. Villaret de Joyeuse. — On se rencontra à quelque distance de Brest, et comme il s’agissait, pour la France, de gloire et de pain, M. de Joyeuse se battit avec le sang-froid d’un homme qui veut réussir. Longtemps le combat fut égal de part et d’autre, longtemps la victoire fut incertaine : — puis les Anglais reçurent un renfort de six vaisseaux, puis la mer se couvrit d’un nuage épais. — Séparées par un brouillard, les deux flottes de France et d’Angleterre mirent quatre jours à se chercher, à se rejoindre, — et enfin elles se heurtèrent tout à l’aise ; vingt-six vaisseaux de la France contre trente-cinq vaisseaux de l’Angleterre, trois mille canons anglais contre deux mille ! — On se battait, à bout portant, navire contre navire, à coups de boulets et de mitraille. — Les ponts se couvrent de cadavres, les mâts sont brisés, les manœuvres sont rompues. Ce n’était pas un combat, c’étaient vingt combats meurtriers, sanglants, acharnés. Les navires restaient accrochés, feu contre feu, fer contre fer, les matelots se battaient corps à corps. M. de Joyeuse, debout sur son banc de quart, suivait d’un regard attentif cette bataille furieuse. Rude combat dans lequel la victoire même demeura hésitante et incertaine, à ce point que des deux parts on se demandait, À qui la victoire ? — À nous ! dit la France, car nous avons été les héros du sublime épisode du combat de Brest ; à nous la victoire ! car l’amiral anglais a reculé devant nos soldats triomphants dans l’abîme ! — Prêtez l’oreille ! l’Océan nous apporte encore leur cri de gloire et de menace ; à nous la victoire ! car c’est nous qui montions le Vengeur !
Les enfants de la Bretagne sont naturellement portés à aimer la mer ; ils aiment à se laisser bercer par cette rude nourrice. Le Breton, c’est l’homme du vaisseau ; rien qu’à le voir on reconnaît l’enfant de la mer : Brest, Lorient, Concarneau, Locmariaker, Bréhat, Saint-Brieuc, Saint-Malo, toutes les villes, tous les villages de la côte donnent à la marine française ce rude et énergique matelot, violent, passionné, intrépide, dévoué, furieux dans ses joies et poussant l’ivresse jusqu’au délire. Dans l’inscription maritime de la France, le tiers et plus des matelots est représenté par les habitants de ces rivages. Moins vigoureux que les Normands, mais résistant mieux et plus longtemps, les Bretons passent pour les premiers matelots du monde. Le matelot breton, rien ne l’étonne, rien ne l’effraie, rien ne le fatigue, le soleil brûlant et les glaces du Nord, la tempête et la bataille ; blessé à mort, il se résigne, il fait un vœu à quelques-uns des saints de la patrie, il meurt en recommandant à Dieu son âme chrétienne. M. de Chateaubriand rend toute justice au matelot breton : « Vous avez vu que je me suis embarqué à Saint-Malo. Nous sortîmes de la Manche, et l’immense houle venant de l’Ouest nous annonça notre entrée dans l’Atlantique. — Il y a dans la vie périlleuse d’un marin une indépendance qui tient de l’absence de la terre : on laisse sur le rivage les passions des hommes. Les matelots de Bretagne ont la rudesse du loup marin et la légèreté de l’oiseau. On ne voit point, sur leur front, les soucis de la société ; les rides qui le traversent ressemblent aux plissures de la voile diminuée, et sont moins creusées par l’âge que par la bise. Ainsi que dans les flots, la peau imprégnée de sel de ces créatures est rouge et rigide comme la surface de l’écueil battu de la lame. »
LANDERNEAU.
Du Cours d’Ajot, admirable promenade qui domine la ville de Brest et que domine le château, on découvre toute la rade, et c’est là un grand spectacle. À l’ouest s’étend, menaçante, imprenable, la presqu’île de Quélern, au sud Lanveau, à l’est la presqu’île de Plougastel et l’embouchure de l’Aulne et de l’Élorn ! — Au milieu de tant de révolutions et d’intérêts si divers, même quand la Méditerranée semble vouloir jouer de nouveau le rôle qu’elle a joué dans l’antiquité romaine, Brest, reine de l’Océan, est restée notre plus formidable rempart contre les forces de l’Angleterre et de l’Amérique. — Sur les bords de l’Élorn se rencontre une cité toute bretonne, Landerneau, la ville des tanneries, jolie petite ville assise dans une vallée fraîche et riante, bornée de tous côtés par ces charmantes hauteurs d’où tombent mille ruisseaux limpides, infatigables travailleurs. De ces hauteurs, le regard enchanté domine les campagnes de Léon, et la rade de Brest, et les ruines de Landévénec, et les pierres de l’abbaye Saint-Matthieu, et tout au loin les flots azurés de l’Océan. Dans le château de Landerneau vivaient les princes de Léon : leur regard s’étendait aussi loin que leur empire ; Morvan, s’il vous en souvient, était roi de Léon. — Morlaix, situé au confluent du Jarleau et du Kerlent, par son importance commerciale est la seconde ville du Finistère. Morlaix occupe de son activité une vallée profonde ; son port, que remplit la marée, est vaste et sûr. Ce fut une des villes importantes de la Bretagne durant tout le moyen âge, et elle s’enrichit avec l’Espagne. Tant que l’Espagne resta la maîtresse souveraine de l’industrie, de la fortune et des villes de la Flandre, les vaisseaux de l’Espagne faisaient leur relâche à Morlaix. C’est à Morlaix que se rendait tout gentilhomme breton qui voulait tenter la fortune du commerce. Le gentilhomme venait à l’hôtel de ville, et là il déposait, confiée à la bienveillance des magistrats, son épée et ses Litres de noblesse. — Il partait, puis quand sa fortune était faite, ou bien si le commerce avait trompé son espoir, il revenait reprendre son épée, sa noblesse, son orgueil, le nom de ses enfants, le passé et l’avenir de sa maison. Ceci est raconté à merveille dans le Voyage sentimental : « Il tira son épée du fourreau, — il y vit une tache de rouille, — une grosse larme tomba sur cette tache ! » Morlaix a eu l’honneur d’exciter, tout comme Brest, les inquiétudes de l’Angleterre. L’an 1187, le roi Henri II, au nom d’Arthur son pupille, s’empara de Morlaix après un siége de trois semaines. Sous le règne de Henri VIII, en 1522, une flotte débarqua au Dourdu. Un traître, nommé Latricle, ouvrit la porte à quelques Anglais déguisés en paysans. Les Anglais mettent le feu à la ville, et l’incendie appelle le reste de la flotte. Le ravage fut grand, les meurtres furent nombreux ; la ville se défendit mal : les bourgeois étaient à la foire de Pontivy, les nobles s’étaient rendus aux montres de la noblesse, que le seigneur de Laval avait assignées à Guingamp. Au premier bruit de la ville envahie, ces braves gens, tout armés, accourent : ils cherchent l’Anglais ; l’Anglais, avant de remonter sur ses vaisseaux, s’était enivré ; il dormait de son dernier sommeil. Toute la contrée était en tumulte, le tocsin appelait aux armes, les villages accouraient, ardents à la vengeance. On s’arme, on trouve le vainqueur prêt à être égorgé, on l’égorge. Pas un de ces hommes ne fut épargné : leur sang rougit une fontaine voisine, c’est Feunteun Ar-Saôzon, — la fontaine du sang anglais. Ce n’est donc pas sans motif que Morlaix a pris pour devise : « S’ils te mordent, mords-les. »
Morlaix, en sa qualité de riche et opulente cité, fut longtemps la ville des élégances, des fêtes et des plaisirs. Marie Stuart, dans tout l’éclat de la beauté et de la jeunesse, traversa cette ville charmante et florissante, quand elle vint pour s’asseoir un instant sur le trône de France. Elle passa la nuit dans la chambre même de la duchesse Anne. Les dames de Morlaix sont belles ; les bourgeois se rappellent les grandeurs du passé, quand ils traitaient de puissance à puissance avec le roi Henri IV lui-même ; la population est active et riche ; plus d’un poëte est né sur les bords du Jarleau ; à toutes ces causes réunies, la ville est restée la ville des poésies, des fêtes, des élégances, l’asile du drame breton. À vrai dire, le théâtre est une grange, mais partout ailleurs la pauvre muse bretonne, sans manteau et sans cothurne, est forcée de dresser en plein air ses échafauds rustiques. C’est tout à fait le tombereau de Thespis, avec les mêmes éclairs soudains de pitié et de terreur. C’est toute une littérature, cette tragédie bretonne ; c’est tout un théâtre. Shakespeare lui-même, ce grand inventeur, n’entasse pas, dans ses drames, plus d’inventions enchevêtrées celle-ci dans celle-là ; de façon qu’il devient presque impossible de suivre l’action dramatique. Figurez-vous une œuvre de patience et de croyance en même temps. Tout s’y rencontre ; les éléments les plus divers se heurtant et se croisant dans tous les sens. L’Évangile, la légende, la chevalerie, les grâces naïves du moyen âge, le blâme et le conseil, l’histoire quelquefois, la fable souvent, la croyance toujours, se sont donné un rendez-vous solennel dans ces vastes compositions qui embrassent la terre, le ciel, l’enfer. Tous les hommes, toutes les histoires, toutes les parties du monde connu et inconnu, sont appelés en témoignage. Pareil à l’enchanteur Merlin, le poëte dramatique de la Bretagne évoque, à son gré, les passions, les paysages, les vices, les crimes, les vertus, la pitié, la terreur ; quoi encore ? le récit, le conte, la vérité, la chose impossible, le miracle, tout lui est bon, tout lui convient. Le caractère religieux du drame antique s’est conservé dans ces grands rêves tragiques pour lesquels se passionne, encore aujourd’hui, le fils naïf des vieux peuples de l’Armorique. La muse celtique, ainsi étudiée avec le respect qu’on ne peut refuser aux vieilles productions du génie d’un peuple, nous apparaît grande, calme, imposante, sérieuse. Cela tient du rêve et de la fantaisie ; l’idéal déborde à pleins bords. Oui, certes, l’inspiration est venue, notre poëte est le maître du monde ; il se perd dans les régions au delà des sens ; il entend résonner, à son oreille charmée, la harpe d’or des séraphins et les mille voix qui chantent hymne divin au plus haut des cieux. Il est le roi, il est le dieu de cet univers de sa création. Il fait comparaître au tribunal de sa justice les rois, les princes, les seigneurs, les belles dames, les jeunes princesses qu’il anime d’un battement de son cœur. — À cette heure solennelle et poétique, le drame breton invoque à la fois les saints du paradis et les dieux de la Fable : Vénus et la sainte Vierge, le Christ et Jupiter, le blasphème et la prière, Luther et le pape. — Cependant, tout en bas et tout au sommet du drame tour à tour, s’agite le peuple, le serf, le vassal, le soldat, le laboureur à sa charrue, le moine qui passe, disant son rosaire, le pêcheur sur le bord de l’Océan, la jeune fille des campagnes, le cloarec insouciant, le caqueux, la honte de sa nation, malheureux paria qui n’a pas trouvé encore son Bernardin de Saint-Pierre qui le protége et qui le sauve ; les uns et les autres ils ont tous leur place marquée dans ce vaste tableau des passions, des grandeurs, des misères, des espérances de tout un peuple. — Et ces tragédies sont nombreuses, et si l’on voulait compter les drames qui se transmettent par la tradition, on arriverait sans doute à un total fabuleux. Saint Guillaume, comte de Poitou, Charlemagne, Pharaon, sainte Barbe, — autant de tragédies rarement représentées, mais célèbres ; en revanche, les Quatre fils d’Aymon sont restés au théâtre, applaudis, admirés comme le Cid ! — Cette composition, qui a toute l’étendue d’un poëme, est divisée en sept journées, à la façon d’une tragédie espagnole. — Le drame des Quatre fils d’Aymon se retrouve dans toutes les mémoires ; mais nous choisirons, pour donner quelque idée fidèle du drame breton, une composition presque inconnue, une œuvre religieuse : le Trépassement de la sainte Vierge. — Dans son prologue, le poëte supplie messieurs du clergé et messieurs de la noblesse de lui être favorables ; que si le reste de l’auditoire n’est pas disposé à entendre le récit édifiant qu’on va lui faire, eh bien ! on se passera volontiers de ses louanges. — Alors paraît la Vierge et paraît l’ange Gabriel, disant l’Ave Maria ! à celle qui est pleine de grâces et lui proposant de la conduire dans le ciel ; mais avant de monter au ciel, la Vierge veut mourir : — « Non, non, dit-elle à l’ange, je veux, à l’exemple de mon divin fils, souffrir les « dures étreintes de la mort. » — Quand la Vierge et l’ange sont partis, vous voyez entrer deux personnages, la Terre et le Ciel. On dirait que le poëte breton a entendu parler de cette belle scène des Nuées d’Aristophane entre le Juste et l’Injuste. La Terre se plaint, en son patois, que le Ciel lui veuille ravir la mère du Sauveur. Ô Ciel ! il faut être juste ! Le Christ est là-haut, laissez, sur la Terre, la sainte Vierge, son Étoile, son Arche d’alliance, sa Tour d’ivoire. — Plus la Vierge veut mourir, et plus la Terre fait entendre sa voix éloquente ; elle invoque à la fois l’Océan, les montagnes, les forêts, les anges et le Christ sauveur. — Ici finit le premier acte. — Le second acte commence naturellement par une prière, car cette réunion ingénue d’auditeurs chrétiens ne sait pas de meilleure façon d’entrer dans l’illusion poétique, et celle-là vaut bien le bruit tentateur des mélodies efféminées de l’orchestre moderne. Quand elle a prié, la Vierge appelle la mort, lui ordonnant de la toucher de sa faux. C’est la mort, telle que là représente Holbein ; c’est la mort des fresques du Campo-Santo de Pise. — À l’ordre de la Vierge, la mort hésite ; elle a peur de porter ses mains violentes sur le beau corps de l’Immaculée ; mais enfin il faut obéir ; c’en est fait, la Vierge va mourir. Elle appelle ses suivantes, qui préparent toutes choses pour la sainte agonie. Ceci est tout rempli d’une tristesse ineffable. Cependant les amis de la Vierge Marie s’occupent de ses funérailles ; la Terre et le Ciel, une fois encore, se disputent ses saintes et chères dépouilles. — Alors le Christ descend du ciel, il frappe à la porte du tombeau qui renferme le corps de la Vierge : — Ô ma mère ! levez-vous et me suivez ! Votre sommeil de mort est achevé sur la terre. La Vierge obéit à la voix divine ; elle sort de sa tombe, brillante et parée, la tête entourée de l’auréole du ciel. — Telle est cette joie poétique de la Bretagne ; par un seul de ces drames on peut les juger tous. — Cependant, par ces frais degrés de collines verdoyantes, beaux sentiers tapissés de la bruyère odorante, au sommet de cette montagne dont la vue superbe domine même les nuages qui couvrent la ville de Brest, dans cet ensemble, varié à l’infini, de baies, de promontoires, de rivières, de vallons, de collines, s’élève, calme et fière, l’antique cité qui fut si longtemps la capitale de la Cornouailles armoricaine, Quimper, aujourd’hui le chef-lieu du Finistère. La voici la cité des comtes et des évêques ; elle a conservé ses clochers et ses remparts ; ses vieilles maisons recouvertes en ardoises sont restées fidèles à l’ombre de ces vieux arbres. On assure que c’est Pierre de Dreux le premier qui a fortifié Quimper. — La cathédrale de Quimper est digne
Cathédrale de Quimper. qu’on l’étudie, c’est une des belles œuvres du quinzième siècle en Bretagne. Saint Corentin ; premier évêque de l’antique cité, lui a laissé son nom : Quimper-Corentin, et avec son nom le souvenir de ses miracles, de sa charité, de ses hospitalières vertus. Il avait construit son ermitage à quelques pas de la mer, sur le bord d’une fontaine ; dans le bassin de cette fontaine, un petit poisson fournissait chaque matin au bon ermite sa pitance de chaque jour ; à peine mangé en partie, le poisson frétillait de plus belle dans ce bassin, où il était heureux comme le poisson dans l’eau. Même un jour ce poisson suffit à nourrir le roi Grallon, roi de Cornouailles, et toute sa suite, qui revenaient, affamés, de chasser dans la forêt de Nevet. — Saint-Pôl-de-Léon n’a pas l’importance
Saint-Pôl-de-Léon. de Quimper ; c’est la ville cléricale, ville de prière et d’étude, de méditation et de silence. L’église de Saint-Pôl est une belle chose. Parmi les nombreux clochers, M. de Vauban admirait fort le clocher de la collégiale de Kreisker ; il trouvait que cela était grand et hardi. — Si vous voulez retrouver le pittoresque, avancez du côté de la mer ; — la mer attire toute poésie, elle est tout l’intérêt, toute la passion de cet admirable paysage ; seule elle s’agite dans cette solitude, seule elle parle dans ce silence. — Ce fort, là-bas, c’est le fort du Taureau, qui veille sur Morlaix. — Dans cette tour furent enfermés La Chalotais et son fils. — Au delà de la baie s’étend la pointe de Primel, hérissée de rochers, et tout au loin, au fond d’une anse, le clocher de Saint-Jean du Doigt. En effet, dans une urne d’argent, on montre le doigt de saint Jean-Baptiste, comme on fait pour le doigt de Galilée, à la bibliothèque Laurentienne. Le digne historien Albert de Morlaix raconte aussi l’histoire de Grallon et de sa fille Dahut, qui avait pris les sept péchés capitaux pour ses pages. Les crimes de Dahut attirèrent les vengeances du ciel, et durant une nuit terrible, la ville d’Is, la ville sans égale, fut engloutie par les flots de la mer. Voilà ce que raconte la tradition ; c’est si facile, de croire, et les légendes chrétiennes ont un si grand charme ! — Plus loin, au nord, s’étend la mer ; l’île de Bas, surmontée de son clocher et de son phare ; Roscoff, aux maisons blanchies par l’air salin de la mer, aux fertiles plaines bien cultivées. C’est le jardin de la basse Bretagne, de la Bretagne bretonnante ; et ce jardin, moitié légumes et moitié fleurs, envoie au loin ses fruits, ses légumes et ses fleurs. — Roscoff, c’est l’abondance champêtre. Chaque parcelle de cette terre fertile, fécondée par l’algue marine, suffit pour nourrir toute une famille. Le Roscovite est un heureux agriculteur ; son champ est une fortune ; peu de travail, et dans l’année plusieurs récoltes assurées des meilleurs légumes de la Bretagne ; une vente facile dans les marchés de Brest, de Morlaix, de Rennes et de Nantes ; la longue charrette des Roscovites, touche même aux marchés d’Angers. Le Roscovite est sobre, discret, le bienvenu partout, il est entreprenant et hardi ; l’un d’eux est venu vendre ses légumes à Paris même, en pleine halle. Depuis qu’un bateau à vapeur mène de Morlaix au Havre, les légumes de Roscoff ont accepté ce nouveau marché. — Toutes ces campagnes sont d’une fertilité admirable ; toutes ces côtes sont terribles et redoutables. Vous êtes sur les plages où le Droit de Bris s’exerçait avec fureur. Là se tenaient, attentifs à la tempête et à la proie, ces hôtes terribles de Kerlouan où de Guisseny, qui ne boivent du vin que quand la mer leur en jette. — Mais les mœurs se sont adoucies, le pillage est devenu moins fréquent, l’épave a été mieux respectée, on a même vu les habitants de cette côte sauvage venir en aide à plus d’un équipage sans s’inquiéter du pavillon.
BRIEC (PRÈS QUIMPER)
(Finistère.)
L’habitant du pays de Léon est le plus religieux de la Bretagne entière ; rien n’égale son respect pour les morts : il s’agenouille à la croix de bois qui lui désigne un cercueil, sans même lire le nom du chrétien enterré à cette place. Dans sa prière, il se rappelle même les générations depuis longtemps ensevelies. Quand il n’y a plus de place dans le champ des morts, le Léonais, fidèle au culte des ancêtres, recueille cette sainte poussière, dans les plus beaux reliquaires de granit, chefs-d’œuvre d’un art naïf et patient. — C’est lui qui élève, aux plus belles places de ses campagnes, ces riches calvaires, en témoignage de la passion de Notre-Seigneur, — drame sincère taillé en kersanton ; rien n’y manque, depuis le clou de la croix jusqu’à l’éponge imprégnée de vinaigre et de fiel. Les calvaires de saint-Thigonec, de Plougastel, de Clyden, de Guimillau, sont les plus admirables de tous.
PLOUGASTEL (PRÈS BREST)
(Finistère).
Entre autres merveilles de la patience et du génie de ces intrépides sculpteurs chrétiens, on remarque le bénitier qui est à Lambol, auprès de Landivisiau. Deux beaux anges, assis sur les bords de l’urne sainte, tiennent à deux mains, au fond même du bénitier, Satan en personne, qui se débat comme un beau diable. — Mais qui voudrait compter toutes les belles choses des églises de la terre de Léon ? les ornements, les rosaces, les croix, les calvaires, les autels, les bancs, les chaires sculptées, les riches baptistères, et, dans les plus humbles chapelles, l’orgue qui mêle sa voix formidable aux louanges du Seigneur. — Autant le paysan du pays de Tréguier est vif, emporté, joyeux, autant le Léonais est grave, imposant, recueilli ; il marche à pas comptés, gravement, posément ; son habit est sévère comme son visage ; il a conservé les vêtements noirs, amples et flottants, le manteau clérical, le chapeau aux longs rebords et la longue chevelure des anciens Kimris. Tout est sérieux en lui, même sa joie, même sa danse. Belle race d’hommes, aux traits réguliers, aux yeux fiers et pleins de feu. — Tel est cet immense tableau, et le cadre est digne du chef-d’œuvre : le cadre, c’est l’Océan, la merveilleuse et resplendissante bordure de ces golfes, de ces caps, de ces écueils, de ces sables aux vifs reflets orageux, de ce double et palpitant azur de la mer et du ciel. En même temps, à ces beautés naturelles se réunissent les souvenirs et les enchantements du passé. Voici les ruines de Lambader, la plus belle commanderie des soldats du Temple, en Bretagne. Au bord de la baie formée à l’embouchure de l’Aberwrae’h, reconnaissez la place où fut jadis l’opulente cité de Tollente. Avant l’an 875, année oubliée et perdue dans les nuages d’autrefois, Tollente était une des places les plus importantes de l’Armorique. Les Normands vinrent, qui firent de cette activité une ruine ; après les Normands est venue la mer, qui a tout recouvert de ses sables et de ses vagues. Saluez le château de Trémazan, jadis l’habitation des seigneurs suzerains du bas Léon, le formidable berceau de l’illustre famille de Tanguy ou Tanneguy Duchâtel. Ce château de Trémazan, au quinzième siècle, appartenait à cet ami du roi Charles VII, Tanneguy Duchâtel, qui sauva la vie au roi de France ; c’est le même qui, dans un moment d’indignation imprudente, frappa de sa hache d’armes le duc de Bourgogne à Montereau. Au milieu de ces campagnes, au bord de l’Élorn, sur la crête d’une colline escarpée, se montrent, dans leur manteau de lierre, les ruines féodales du château de la Roche-Maurice. C’est l’antique palais de ce grand roi Morvan qui régnait sur la Domnonée en 819. — Triste et sauvage majesté des souvenirs ! Ces vieux débris des siècles passés ont conservé, même dans leur linceul, quelque chose d’âpre et de sauvage. — Le château de la Joyeuse Garde, sur la lisière de la forêt de Landerneau, rappelle des souvenirs plus anciens encore ; mais la Joyeuse Garde est moins austère et moins brutale que le palais du roi Morvan. C’était le séjour de Lancelot du Lac et de la belle Yseult. Le roi des poëtes et des enchanteurs, le roi Artus, y a tenu sa cour, et les preux et les bardes des deux Bretagnes s’y sont disputé le prix du chant et du courage ! Ô les poëtes ! ô les belles et blanches amoureuses aux flottantes écharpes ! ô les chevaliers du tournoi ! ô les fêtes brillantes, et les chasses qui passent, et les poëtes qui chantent ! Harpes inspirées, écharpes amoureuses, heureuses histoires de ce doux pays de Léon, poëmes chantés d’âge en âge, inspirations dont Arioste lui-même a fait le profit de sa poésie de fête et de joie italienne, vous êtes restés le souvenir heureux de ces campagnes guerrières ; vous êtes le ruban de soie attaché à ces rudes armures, le blanc panache qui flotte au-dessus de ces casques de fer, la parure et l’ornement, la joie et le charme de ces ruines féodales. — Nous avons beau nous hâter, ne quittons pas ces sentiers poétiques sans avoir, tout au moins, cherché à retrouver quelques-unes de ces traces perdues. C’est un grand mot de Roger Bacon, lorsqu’il a dit que l’histoire de l’humanité, séparée de l’histoire littéraire, c’était le géant Polyphème privé de son œil unique. Et d’ailleurs le moyen de ne pas reconnaître la toute-puissance et la valeur historique de ces longs poëmes naïfs qui se retrouvent à l’origine de tous les peuples ! Le moyen âge se présente à nous comme une longue épopée chevaleresque, qui ne s’est arrêtée qu’à l’instant même où l’esprit français a dominé l’imagination et la poésie ; c’est le doute qui est venu à bout de ces longues histoires, c’est la raillerie qui a brisé de sa plume animée et puissante ces interminables épopées. L’Allemagne répète encore ses Niebelungen, l’Espagne chante ses romanceros, et la France, après de longs dédains, revient aussi aux poëmes de la Table ronde, comme fait le vieillard qui se laisse bercer des chants de son enfance. Non, nous ne disons plus que le treizième siècle est un siècle barbare ! Nous ne nous plaignons plus de cette nuit profonde de moyen âge qui s’achève ; au contraire, nous y retrouvons, pleins de reconnaissance et de respect, l’aurore lumineuse de tous les grands arts. À ce moment nous redevenons chevaliers et voyageurs ; le génie poétique éclate et se révèle ; les portes des châteaux forts sont ouvertes aux troubadours qui célèbrent la gloire et les aventures amoureuses ; l’histoire même, pour se grandir et pour atteindre à la populaire auréole, s’abrite sous le manteau de la poésie ; l’une et l’autre elles s’en vont du même pas, moitié vérité et moitié mensonge, semant en leur chemin les consolations et les espérances. De cette curiosité, toute nouvelle dans l’âme des peuples modernes, Charlemagne est naturellement le héros. Il résume, en sa personne, mille grandeurs inespérées ; il est, pour le moins, à la taille des épopées fabuleuses. — Ainsi la poésie se divise, chaque race en a sa part ; chacun célèbre le héros de son choix, de son sang, de ses entrailles : l’Espagne le Cid, la France Charlemagne, la Bretagne célèbre ses comtes et ses ducs. C’est trop juste, les nations tiennent à leur propre gloire ; les peuples s’honorent eux-mêmes lorsqu’ils célèbrent leurs grands hommes. Mais comment se reconnaître dans les romans sans nombre du cycle breton ? Les premières épopées embrassent les deux Bretagnes ; elles adoptent, à la fois, les héros de Pile de Bretagne et les héros de la Péninsule ; ce long récit commence à la ruine de Troie, et s’en va, se perpétuant d’âge en âge, comme une longue complainte à laquelle chaque génie a voulu ajouter son couplet de blâme ou de louange. De la Table ronde, Artus est le héros, Merlin est l’enchanteur ; et pour commencer, le poëte les fait éternels : ni l’un ni l’autre ne peut mourir, car celui-ci c’est le courage qui tient l’épée, celui-là c’est le poëte qui conseille. — Quel est cet Artus ? on n’en sait rien ; il est l’image errante, l’idée vagabonde qui reparaît toujours. C’est l’Achille immortel des peuples du Nord, nul n’oserait dire comment il a commencé, nul n’oserait dire comment il doit finir. — Il domine, de toute sa hauteur, les rudes chevaliers qui s’agitent autour de sa gloire ; il indique le chemin qu’il faut suivre, il nous sert à nous retrouver dans les complications infinies de la Table ronde. — Combien compte-t-on de chevaliers illustres dans les deux Bretagnes ? cent cinquante ! Seuls ils ont le droit de se réunir à certains jours et de s’asseoir autour de l’immense table de la fête d’Artus. Mais que de travaux, que de batailles, que de victoires, avant d’être un de ces chevaliers sans rivaux dans les batailles ! — De tous ces exploits, des combats, des amours, des revers, des aventures étranges de ces cent cinquante chevaliers ou conviés d’Artus, se composent les Romans de la Table ronde. Parmi ces heureux et vaillants chevaliers, la poésie fait encore son triage. Le poëte ne peut pas savoir le nom de tant de héros, il en choisit quelques-uns, sauf à les parer de quelques-unes des gloires environnantes : Ogier le Danois, Lancelot du Lac, et le beau Tristan le Léonais qui représente cette invention moderne que nous avons célébrée nous autres comme une admirable découverte, l’élégie, Tristan, l’amant de la blonde Yseult, c’est le chevalier de Bretagne par excellence. Je vous laisse à penser quel grand nombre d’exploits ont signalé cette première association des plus grands courages !
Les deux Bretagnes sont fières d’avoir servi de théâtre aux exploits des chevaliers de la Table ronde ; souvent notre forêt de Brocéliande fat le séjour des chevaliers, des belles dames, des enchanteurs. — La vaste forêt occupait tout le centre de la Bretagne armoricaine.
Il n’y avait ni forêt de Rennes, ni forêt de Paimpont, ni la forêt de Lorges ou de Duault ; il y avait comme une immensité de vieux arbres, remplie d’antres, de mystères, de terreurs. C’était comme un entassement effrayant de bruits, de murmures, de ténèbres. Dans cette ombre, agitée par les vents du nord pleins de tempêtes, se perdaient, en murmurant, le Frion, l’Élorn, le Blavet, autant de rivières connues seulement des fées et des druides. Dans cette forêt de Brocéliande s’élevait un palais de marbre et d’or, où la fée Vivianne enferma Lancelot du Lac. — Non loin de cette maison des fêtes sans fin, s’élevait l’austère prison du vice-roi de Gaël. — Fantastique forêt ! On dit que l’enchanteur Merlin, cet enfant de la Grande-Bretagne adopté par l’Armorique, est encore enchaîné dans la forêt de Brocéliande. — Là s’élevait le château ténébreux, là se trouvait le val sans retour, où venaient s’égarer les amants infidèles. — Belles histoires, rêves merveilleux ! Ils ont été l’enchantement et la passion des vieux âges ; l’Italie elle-même, la florissante et chantante Italie, a disposé à sa façon ces poésies généreuses toutes remplies de l’amour des dames et du courage des héros. — Bien plus, dans ce grand livre, l’honneur et le commencement de l’épopée chrétienne, qui s’appelle la Divine comédie, lorsque Dante nous raconte la mort de Paulo et de Francesca, le livre que Dante met entre les mains de Françoise de Rimini, c’est un poëme du cycle breton, Lancelot. « Nous lisions Lancelot (Lancilotto) pour nous distraire. Nous étions seuls, — la page était brûlante, — nos fronts baissés. — À un passage de ce récit d’amour nos deux lèvres amoureuses se rencontrèrent… et nous n’avons pas lu plus avant. »
Àl’extrémité du pays de Léon, dans la haute mer, se trouve un archipel qui dentelle au loin l’horizon. Ce sont les îles Molènes, l’île de Béniguet, et l’île d’Ouessant. L’île d’Ouessant, à elle seule, renferme une population de près de trois mille âmes. Rien n’égale la tristesse de ce séjour sans cesse battu par les vents ; pas un arbre, pas un abri, sur cette terre de granit. Les hommes seuls grandissent et se développent au milieu des orages ; les femmes surtout sont de haute taille et d’une beauté antique ; la robe est flottante, les cheveux d’une rare beauté ; la coiffure rappelle la belle grâce des Napolitaines. — Emprisonné par l’Océan et par l’hiver dans son île, le Breton d’Ouessant doit renoncer, pendant les mauvais jours de l’année, à toute communication avec la terre ferme. Un prêtre, un maître d’école, un médecin payé par l’État, un syndic des gens de mer, voilà leurs autorités et leurs magistrats ; quant aux impôts, l’impôt est inconnu : l’île d’Ouessant donne à l’État, non pas de l’argent, mais des hommes. L’île fournit à notre marine des matelots intrépides, élevés de bonne heure à la vie austère ; sur ce roc perdu, on n’a jamais entendu parler d’un mendiant, d’un larron ou d’un homme riche, et on n’y trouve pas même un cabaret.
Ces îles sont séparées des côtes du Conquet par une mer terrible et semée d’écueils. Ce passage du Conquet est un des plus redoutables de ces parages. Le phare de l’île d’Ouessant, dont les feux se croisent avec ceux du phare du cap Saint-Matthieu, sert à guider pendant la nuit les navires qui tentent l’entrée du goulet de Brest et le passage de l’Iroise, Sur le cap même de Saint-Matthieu, à côté de ce phare élevé, aux feux mobiles et à ellipses, se trouvent les débris d’un antique monastère. L’église appartient à la fois à l’art roman et à l’art ogival ; la voûte est crevassée de toutes parts, mais elle a résisté, triomphante, à cette lutte acharnée, furieuse, de huit cents ans de tempêtes et d’orages.
Si vous suivez l’étroit sentier tracé le long des falaises entre le cap Saint-Matthieu et le Conquet, vous marchez au milieu des surprises et des émotions. Ces grèves déchirées, ces rescifs à fleur d’eau où la mer jaillit en écume aussitôt brisée ; ce bondissement et ce chaos qui se livrent en ce lieu un duel éternel, voilà une de ces émotions poétiques auxquelles on ne résiste guère. Le Conquet était, au temps de jadis, une place importante. Après toutes les dévastations du temps et de la guerre, le Conquet est encore aujourd’hui une très-jolie bourgade. Dans l’église de Lochrist, l’église paroissiale du Conquet, se trouve le tombeau de Michel de Nobletz, le dernier apôtre de la Bretagne. Éloquent par le courage, par la charité, il eut l’honneur de porter, au nom de l’Évangile, le dernier coup à la religion des druides ; il fut l’apôtre de la basse Bretagne. De l’île de Saint, qui était un repaire des plus affreux pirates, il fit une terre chrétienne et pacifique. La basse Bretagne a conservé le nom de son bienfaiteur, et ce nom-là reparaît souvent dans les exhortations du prêtre, que sa paroisse écoute avec respect. — Ici s’arrête
Le Sermon. le pays de Léon ; il nous faut maintenant pénétrer dans une région nouvelle. Nous entrons dans la Cornouailles, et nous y entrons non pas par le midi, par le côté fleuri et charmant, mais par le côté sévère, par les montagnes d’Arré : landes, bruyères, solitude, abandon, misère, voilà le funeste sentier qu’il faut suivre. — Au milieu de ces montagnes, sur les confins des Côtes-du-Nord, se rencontre la ville de Carhaix. — Carhaix, c’est le centre des régions d’alentour. Ici venaient aboutir les voies militaires, les voies romaines, pour aller de ce point de départ à Vannes, à Saint-Malo, à Brest, à Poitiers.
Carhaix, ville triste, mal pavée, placée entre les montagnes Noires et les montagnes d’Arré ; à peine si l’on y sent quelque peu de mouvement et de vie. La gloire de cette ville vouée à l’ennui, c’est d’avoir donné le jour à ce héros, l’honneur des armées françaises, Théophile Malo Corret de Kerbeauffret, ou, pour mieux dire, La Tour d’Auvergne, né dans ces murs le 23 décembre 1743. Ce fut d’abord un Jeune et beau et studieux gentilhomme qui prit en grand amour l’histoire de sa province natale. Sa première belle action la voici : il va chercher au milieu du feu et de la mitraille un soldat blessé et il Je ramène sur ses épaules. Puis il revint à Carhaix, il se remit à l’étude, il écrivit ce très-curieux livre, Recherches sur la ville de Carhaix. Cependant la révolution grondait au loin, la France était menacée, elle criait, Aux armes ! La Tour d’Auvergne reprit l’épée, et, avec son grade de capitaine (il n’en voulut jamais d’autre), il se mit à commander la colonne infernale, une compagnie de grenadiers. — Ainsi il allait, et, chemin faisant, il achevait son livre Des Origines gauloises ; et en effet il a indiqué, le premier, le chemin qu’il fallait suivre pour arriver à quelque certitude sur les origines de ce grand peuple, père de tant de nations. — Parti capitaine, La Tour d’Auvergne revint soldat. Ce lâche gouvernement de la France avait rayé de l’armée ce vaillant gentilhomme ; mais qu’importe ? ce digne enfant de la Bretagne n’a pas besoin d’épaulettes pour bien servir. Il avait cinquante-cinq ans lorsqu’il partit, pour la troisième fois, le fusil au bras et le sac sur le dos, pour l’armée de Rhin et Moselle. — Enfin, la première année de ce siècle, quand le premier consul eut remis un peu d’ordre et de reconnaissance dans l’âme de cette France bouleversée, La Tour d’Auvergne était nommé premier grenadier de la république. Il a payé de tout son sang ce grand titre, le 27 juin de la même année : il mourut enveloppé dans un drapeau ennemi qu’il venait de conquérir ! Mais, tout mort qu’il était, son nom resta gravé sur la liste de cette compagnie, dont il était l’honneur et l’orgueil. Chaque jour, à l’appel des grenadiers, l’officier disait : La Tour d’Auvergne ? et les grenadiers de répondre : Mort au champ d’honneur !
Au sortir de Carhaix, vous traversez la petite rivière d’Hière, et bientôt se rencontre Poulaouën (le village de la peur), situé sur un vaste plateau. Au milieu d’une lande retentissent les fonderies et les machines énormes qui servent à l’exploitation des mines de plomb argentifère ; des roues à l’immense circonférence, à moitié enfouies dans la terre, servent à épuiser l’eau qui suinte dans les profondeurs de la mine. L’aspect de cette plaine est triste, silencieux, monotone ; toute l’activité est dans les entrailles de la terre. — Les mines d’Huëlgoat sont voisines de Poulaouën, elles sont plus riches. Cette dernière mine produit annuellement 4 600 000 kilog. de minerai brut, que l’on réduit à 370 000 kilog. de minerai pour la fonte. Huëlgoat occupe une gorge profonde, au milieu d’un site véritablement alpestre. Les montagnes boisées sont couvertes d’édifices perdus dans la verdure ; le paysage s’anime du bruit des cascades et de la voix des femmes qui, les bras nus, lavent le minerai en chantant les chansons du pays.
PLOUNÉOUR-TREZ (PRÈS LESNEVEN)
(Finistère.)
Rien de charmant et de pittoresque comme le sentier qui mène de la mine au bourg de Huëlgoat. Figurez-vous, serpentant le long de la montagne, une chaussée large et bien sablée qui sert à conduire les eaux ; ces eaux donnent le mouvement aux machines obéissantes. Au-dessus de votre tête s’élèvent des chênes gigantesques ; l’acacia sauvage, les mélèzes, les frênes, les sorbiers chargés de leurs baies éclatantes forment, de leurs feuillages entrelacés, une voûte impénétrable aux rayons du soleil. Sous vos pieds le sol abrupt se précipite brusquement dans une vallée sonore, profonde, pleine de grands arbres ; à travers le feuillage complaisant, l’œil charmé peut entrevoir mille échappées du ciel, de la lumière et de la terre, des montagnes arides ou boisées, des vallées plantureuses, des rochers énormes, debout comme des fantômes, riche ensemble entremêlé du murmure argentin des fontaines, que les oiseaux accompagnent de leurs mille chansons. Et pourtant ce n’est pas encore toute la joie qui vous attend, il est encore d’autres enchantements qui se préparent, des surprises nouvelles, des magnificences inattendues, car à la limite du sentier s’ouvre, béant et furieux, le gouffre du Huëlgoat, dont la cascade écume, éclate, jure et se précipite brisée par les rochers, qui étincellent, sous l’effort ; étourdissant pêle-mêle du bruit qui tombe, de l’écume qui blanchit, du rocher qui tremble, — chaos, confusion, merveille, épouvante, attrait tout-puissant de l’inconnu ! Cependant que devient cette onde violente ? où est-il ce torrent qui jetait sa poussière et son bruit jusqu’au ciel ? — Soudain tout s’engloutit, tout disparaît, plus rien ne reste de ce bruit, de cette tempête ; seulement, à cent pas de là, une source infinie de mille petits ruisseaux limpides, s’en vont chacun de son côté, où le pousse le caprice, où l’appellent la verdure, l’ombre, le repos, la rêverie et le soleil !
Tout-au-dessous de cet abîme, au bord de son bel étang, est situé le bourg de Huëlgoat. À quelques lieues plus loin, entre la Feuillée et Gourin, non loin de Saint-Derbot, admirable chapelle perdue au milieu du désert, on rencontre une cascade plus remarquable peut-être que la cascade du Huëlgoat. Les eaux de l’Elez se précipitent de ces hauteurs dans une étroite vallée ; pendant un quart de lieue vous suivez l’eau bondissante sur son lit de rochers. À chaque pas, dans ces montagnes, la nature change d’aspect : précipices, rochers, sentiers glissants, vallées charmantes pleines de repos et d’ombrage, prairies, métairies, moulins ; au fond de la vallée les gras pâturages et les grands bœufs dont il est parlé dans Virgile. — Puis, peu à peu, à mesure que s’élève la montagne, paraissent les bruyères, se montrent des ajoncs stériles ; la terre est nue, le quartz étincelant a remplacé les herbes verdoyantes ; parfois, et surtout vers le printemps, sur la pente inclinée de ces montagnes, s’élève une épaisse fumée : c’est le paysan de Bretagne qui brûle les ajoncs dont la cendre servira à féconder la moisson prochaine. — Sur les bords de la Douphine au lit de rochers, la poudrière de Pont-de-Boisse cache sous d’épais ombrages. Cette poudrière fournit les arsenaux de Brest. Un peu plus loin la petite ville de Châteaulin, fraîche bourgade ; Châteaulin occupe le penchant de la colline ; l’autre moitié de la vallée, coupée en deux par un canal, montre dans son cercle énergique des montagnes pelées et des rochers stériles. Châteaulin est posé sur un banc de schiste. Le sol, c’est de l’ardoise, la muraille des maisons est en ardoise, les toits des maisons sont des toits d’ardoise, la borne des champs est un morceau d’ardoise. — Où s’élève l’église aujourd’hui fut jadis la citadelle d’Alain le Grand (Allan Rebras, 907).
Faut-il vous dire encore le Faou, ce joli bourg, ce joli port ? À l’odeur du goudron, on pressent déjà le voisinage de Brest. Plus loin, tout là-bas, à cette place où les montagnes s’abritent comme affaissées sur leur propre poids, fleurissent les jardins de Plougastel. C’est ici la véritable patrie des chevaux bretons. — « Ils ont la tête anguleuse, les membres sont secs et nerveux, le sabot bien conformé, la corne est dure. Ces chevaux sont en général sobres, peu maladifs, légers à la course et infatigables… Par leur conformation et leurs
Le Faou. qualités, ils rappellent plus que toute autre la race orientale, type primitif de l’espèce. » C’est la race du pays de Léon et du pays de Tréguier. Cette race de chevaux est très-ancienne ; dans le moyen âge, au temps des tournois, des batailles et des chevaliers, quand les dames même n’avaient pas d’autre monture que le palefroi (palestræ fractus), le cheval breton était recherché pour son bon service. La Bretagne fournissait également le destrier du chevalier et le roussin pour porter son bagage : au cheval, aussi bien qu’au chevalier, on pouvait appliquer cette louange de Guillaume le Breton dans sa Philippide, quand il parle des travaux de la paix et des prouesses de la guerre. Tot bene gesta domi, tot militiæ probitates. Aujourd’hui encore, le montagnard breton aime le cheval et les courses de chevaux. Il y a peu de fêtes, dans le pays compris entre Corlay, Châteauneuf et Gourin, sans une course de chevaux. Ces courses sont vives, animées, pittoresques ; elles sont, pour ainsi dire, une préparation aux grandes courses de Saint-Brieuc, où le cheval breton, malgré sa petite taille, entre fièrement et légèrement en lice avec le cheval anglais de pur sang. Par un décret impérial du 4 juillet 1806, furent installées les courses de Saint-Brieuc ; l’année suivante les courses commencèrent. L’arène s’ouvrit dans les grèves superbes de Lannion ; les collines, les dunes du rivage forment un immense amphithéâtre autour de cet hippodrome, dont la mer lave, deux fois par jour, l’arène blanche et sablée. Ces courses de Saint-Brieuc composent un curieux spectacle et des plus pittoresques ; c’est fête dans la province entière ; là se rencontrent, dans leur variété piquante, les différents costumes de la vieille province : les larges basques du Léon et les coiffures élancées de Tréguier, les belles filles de Lamballe aux cheveux noirs, fièrement drapées dans la cape italienne, les fins corsages de Lannion, les beaux hommes et les belles femmes de Fouësnant, au costume pittoresque (la fille de Fouësnant, corset brun aux manches rouges, la coiffe relevée qui laisse voir d’épais cheveux bruns, un air de nymphe qui marche sur les nuées !), les matelots, les laboureurs, les meuniers, les tailleurs ; mille cantons différents dans leurs divers costumes, ceintures rouges, culottes bleues ou rouges, bas gris ou violets, le peuple bariolé, viennent prendre leur part de cette fête nationale. L’Océan remplit le fond du tableau de sa majesté turbulente, la tour de Cesson domine de sa hauteur sévère tout cet ensemble d’une grâce imposante. L’habitant des montagnes est petit, trapu ; il a la peau brune et les cheveux noirs. Offensez-le, si vous l’osez, vous aurez affaire à une forte vengeance, il vous frappera sur votre baptême ; le baptême, c’est la tête. Plus la race bretonne se rapproche du soleil, et plus les hommes sont grands et beaux, plus les costumes sont riches et variés. La Cornouailles est le pays de la Bretagne joyeuse ; là on aime les fêtes, les danses, les longs festins, les chansons à boire ; ce sont des poëtes qui obéissent à l’appel du plaisir. Tout est fête en Cornouailles. Ils ont des poëtes, ils ont des musiciens : Mathelinn, par exemple, le Rossini aveugle de ces campagnes. Les côtes de la Cornouailles sont plus désolées, plus déchirées même que les côtes du Léon ; les campagnes d’alentour sont aussi plus stériles et plus abandonnées. Ses baies et ses golfes fournissent, chaque printemps, des myriades de sardines : c’est la moisson abondante et facile de ces parages ; les baies de Camaret, de Dinant, de Douarnénez, de Concarneau, emploient au delà de quatre mille barques de pêcheurs.
FOUESNANT ET LE GRAND-ERGUÉ.
(Finistére.)
La baie de Crozon, fermée par la pointe de la Chèvre, est la plus remarquable de toutes les baies que l’Océan a creusées sur les plages occidentales de la Bretagne. Cette baie est entourée de hautes falaises, d’un schiste veiné de quartz, percées de grottes profondes, arcades hardies, à travers lesquelles vous pourrez embrasser, dans son ensemble, cette baie immense, encore agrandie par l’éclat des stalactites, et le jour douteux qui vous environne de clartés tremblotantes. À cette baie de Douarnénez se rattachent d’ailleurs de grands souvenirs ; car sous cette immense nappe d’argent existait, aux temps jadis, cette ville dont nous avons déjà parlé, cette riche et puissante cité d’Is, engloutie par les vagues vengeresses. — Par un temps calme, les croyants ont vu, disent-ils, au fond de la mer limpide les vestiges de la ville disparue. Sur ces côtes déchirées, l’on voit aussi le Passage du Raz, l’Enfer de Plogoff, et cette Torche de Penmarc’h, où le flot se brise avec un bruit qui s’entend à plusieurs lieues. La Torche est un amas de roches énormes, séparées de la terre par un étroit espace appelé le Saut du Moine. « Tout ce que j’ai vu dans mes longs voyages, dit Cambry (Voyage dans le Finistère) la mer se brisant sur les rochers d’Aitarelle, les côtes de fer à Saint-Domingue, les longues lames du détroit de Gibraltar, la Méditerranée près d’Amalfi, rien ne m’a donné l’idée de l’Océan frappant les rochers de Penmarc’h pendant la tempête. Ces rochers noirs et séparés se prolongent jusqu’aux bornes de l’horizon ; d’épais nuages de vapeurs roulent en tourbillons ; bruit et lames se confondent, vous n’apercevez dans tout ce sombre brouillard que d’énormes globes qui s’élèvent, se brisent et bondissent dans les airs avec un bruit épouvantable ; on croit sentir trembler la terre, et l’on est tenté de fuir ; un étourdissement, une frayeur, un saisissement inexplicables, s’emparent de toutes les facultés de l’âme ; les flots amoncelés menacent de tout engloutir, et on n’est rassuré qu’en les voyant glisser sur le rivage et mourir à vos pieds, soumis aux lois immuables de la nature. » Voilà pour la terreur ; mais le calme, le repos, le charme des heureuses campagnes, la paix du voyageur, les richesses modestes, le labeur récompensé par la terre féconde, les doux aspects que l’on emporte dans son souvenir pour y placer les scènes diverses des honnêtes passions et des beaux rêves que tout homme de bon lieu apporte avec lui en venant au monde, vous retrouverez toutes ces émotions charmantes dans l’Arcadie de Quimperlé, parmi les hommes de Fouësnant, de Pontaven, la patrie des belles personnes, dans les frais paysages du Scaër, de Lothéa, d’Arzano, de l’Ellé, du Laïta, de l’Isole, de l’Aven, doux pays, noms sonores, mélodies presque italiennes, qui vous font rêver à cette patrie que chante Goëthe : Connais-tu la terre où croissent les orangers et les myrtes en fleur ?
QUIMPERLÉ.
La joie du Breton, bien qu’un peu grave et solennelle, admet ce pendant plus d’un jeu ami du bruit et du rire. Chaque dimanche, après la messe, à la porte même de ces belles églises ogivales, se forment des groupes de jeunes gens, de jeunes filles ; on joue aux noix, on joue à la galope ; la galope, c’est le jeu des garçons ; le plus heureux c’est le plus adroit ; qui jette son palet le plus près de l’enjeu a gagné, tel qui est vainqueur à la galope, s’en va perdre gaiement aux noix ce qu’il a gagné au palet ; — perdre aux noix, quand on a une belle fille pour partenaire, c’est jouer au grand jeu de qui perd gagne. — Le jeu de crosse, c’est une autre bataille, c’est bel et bien de la bonne bataille. — Il s’agit de conduire à coups de bâton une bille de bois ou de pierre que se disputent les deux camps opposés. Les coups tombent, drus comme grêle, sur la bille convoitée ; ainsi frappée, elle franchit d’immenses espaces, on la pousse de ci, on la pousse de là, et plus d’une crosse retombe sur le pied des joueurs. On dirait les deux côtés de la chambre des députés se disputant, à grand renfort de violences oratoires, un malheureux projet de lois. — Le curé du village est le personnage le plus important de la paroisse ; il est le conseiller, l’instituteur de ces campagnes ; — il enseigne le catéchisme à ces rudes têtes, et comme il parle de Dieu et de la Providence, il est éloquent et écouté. Il parle comme un père à ses enfants ; son langage est simple et vrai ; il corrige les défauts et les vices par des raisonnements tirés de la vie de chaque jour ; il sait à qui il parle ; il connaît par leurs noms ceux qui l’écoutent, il passe avec eux son humble vie ; plus d’une fois il se permet le petit trait de satire et de moquerie, ce qui ne l’empêche pas de parler terriblement des peines de l’enfer.
PONT-L’ABBÉ
(Finistère).
Le gentilhomme de Bretagne est resté l’honneur de ces campagnes. Les vieux manoirs sont restés debout, respectés par les démolisseurs et protégés par la présence du maître fidèle, au souvenir des ancêtres. Le gentilhomme breton a porté les armes, sa jeunesse guerrière s’est passée à l’armée ou sur un navire ; puis sa tâche accomplie, il est rentré dans sa maison pour n’en plus sortir. Le manoir est flanqué d’une tourelle dont le toit bleu se détache du milieu des châtaigniers et des chênes ; un petit bois de haute futaie abrite la noble maison et la protège contre les vents de la mer ; une avenue de grands arbres annonce le château ; le jardin est vaste, austère, bien cultivé. Les deux pièces habitées de cette maison, c’est la cuisine d’abord, et ensuite la salle où sont restés accrochés les portraits de famille. — Le châtelain passe sa vie à la chasse ; la dame châtelaine veille sur le ménage, élève les enfants, reçoit les hôtes nombreux ; bienveillante et calme compagne d’un galant homme, elle ne sait rien des bruits du dehors, elle est heureuse de cette existence champêtre ; elle est abordable à tous ; les paysans l’appellent leur maîtresse ; souvent ils prennent place à sa table ; elle est la marraine des enfants, elle est la garde-malade des vieillards. La famille du manoir est nombreuse, car les enfants sont acceptés comme une bénédiction du ciel. Plus d’une maison, parmi les nobles maisons, renferme telle jeune fille qui, par sa beauté et son blason, eût été, aux temps jadis, l’honneur et l’orgueil de la cour du grand roi ; rare esprit, ferme courage, pieuse résignation aux décrets de la Providence, la noble jeune fille se console de cette humble vie entourée de louanges, par la charité, par la bienfaisance, par toutes les grâces de la piété chrétienne ; dans les instants d’orgueil, quand elle retrouve dans l’histoire les souvenirs des grandeurs de sa maison, la jeune Bretonne sent en elle-même une voix qui lui crie : Honneur et respect aux vaincus !
Fontaine de Saint-Jean-du-Doigt.