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La Rance aux eaux fortunées sépare le département d’Ille-et-Vilaine du département des Côtes-du-Nord, la haute Bretagne de la moyenne Bretagne. Rien de plus frais et de plus pittoresque, pas de variété plus charmante que les limpides rivages de la Rance. À chaque marée, la mer se fait sentir dans ce canal, que protége la colline puissante de Livet. En aval de l’écluse, la Rance est large comme une mer ; figurez-vous une suite murmurante et pittoresque de baies ombragées de grands arbres et dominées par des roches gigantesques. De chaque côté de ce beau sentier, moitié monuments, moitié verdure, le printemps d’hier protégeant les vieux siècles épars, s’élèvent, charmants villages aux aspects variés, Taden, Saint-Julien, Saint-Samson. À chaque pas qui vous rapproche de Dinan, le lit du canal se resserre ; alors vous apparaissent menaçantes, comme l’ombre repoussée de ces frais paysages, les carrières taillées perpendiculairement dans ces collines resserrées. Bientôt Dinan, la ville des ducs, se présente, fièrement posée sur sa rude colline de granit. Au temps de César, Dinan, capitale des Curiosolites, donnait le mot d’ordre aux villes armées de la confédération gauloise ; quand les Romains furent les maîtres, les Romains placèrent la ville conquise entre quatre longs sentiers qui portaient l’ordre des vainqueurs à la Bretagne septentrionale. — La ville antique a disparu sous le ravage des Normands. — Depuis longtemps déjà, quand vinrent les compagnons d’Harold le Saxon ; les Romains s’étaient enfuis, chassés par les barbares qui redevenaient les maîtres de leur terre. Nominoé passe pour le fondateur de cette cité du moyen âge ; plus tard, Dinan fut reconnue une des positions importantes de la duché de Bretagne. Elle eut pour ses maîtres les vicomtes de Dinan : Roland, Riwallon, Alain, Olivier, tous ces hommes que nous avons rencontrés au conseil, à la bataille, à la suite de Guillaume le Conquérant, en Palestine, et, plus tard, à la suite des rois de France. La méchante femme qu’avait épousée le prince Gilles de Bretagne, le frère du duc François I, elle était l’héritière de ces puissants comtes de Dinan. — Tous les grands capitaines de Bretagne ont passé dans ces murs. — Duguesclin, vous l’avez vu, Duguesclin, protecteur de ces remparts, a bien mérité qu’une statue de bronze lui fût dressée dans cette ville qui fut témoin de sa vaillance, dans les murs, hors des murs, dans la bataille et en champ clos. — Dinan s’élève entourée de sa ceinture de murailles que surmontent les hauts clochers de ses vieilles églises, dominés à leur tour par les créneaux de l’antique citadelle. Mais aujourd’hui, les vestiges guerriers ne sont plus que l’ornement des villes heureuses et libres ; les remparts formidables, les vieilles tours crénelées, les fossés infranchissables, parure pacifique des vieilles cités : elles sont fières de leurs créneaux comme une jeune femme est heureuse de porter les vieux bijoux de son aïeule. Là où s’élevait la ville féodale, la ville imprenable, l’œil charmé ne voit plus que la cité riante, libre, heureuse, peuplée par des étrangers qu’attirent un air pur et salubre, et la vertu des eaux minérales ; Dinan est restée une ville de plaisirs et de fêtes et d’oisiveté printanière, après avoir été la clef de la Bretagne. Placée sur une roche escarpée, à quelque cent quatre-vingts pieds au-dessus de la rive gauche de la Rance, la formidable cité était à peu près imprenable de ce côté de la rivière ; du côté de la terre, elle était défendue par un appareil imposant de murailles, de tourelles, de créneaux ; de ces hauteurs, l’armée des assiégés pouvait défier toutes les menaces. Que de siéges ce vieux Dinan a supportés ! que d’efforts il a repoussés ! que de sang répandu au pied de ces remparts ! que de batailles furieuses dont la noble ville était l’enjeu ! que d’hommes tués dans ces vastes plaines, aujourd’hui chargées de l’or mouvant des moissons ! Regardez ! sous cette verdure s’avance l’ombre glorieuse et triomphante du grand capitaine Duguesclin. Du haut de ces remparts que la paix a ruinés, Dieu merci ! les belles dames, les frais jeunes pages et les plus vaillants chevaliers du moyen âge ont assisté au duel terrible de Duguesclin et de l’Anglais Cantorbery. Nous vous avons dit le calme du chevalier allant au combat, les fêtes, les joies et les fanfares du retour. Dans l’église même de Saint-Sauveur, ce grand cœur de Duguesclin est enseveli ; rare honneur que le bon connétable a voulu faire à cette ville, qui était l’un des souvenirs les plus charmants de sa jeunesse héroïque, la ville aimée de sa bonne tante, sa seconde mère, la dame Tiphaine Raguenel ! Cette église de Saint-Sauveur mérite l’attention du voyageur de bon sens qui sait rendre aux temps passés leur tribut mérité d’étude et de respect. À la force, à l’énergie, à la grâce abrupte de l’édifice religieux, vous reconnaîtrez un monument du onzième siècle, quand le style roman accepte, docile, les premiers ornements de cet art nouveau qui sera, dans deux siècles, l’art ogival. Le portail de Saint-Sauveur est une belle œuvre de l’architecture romane ; il est divisé en trois arcades à plein cintre ; chaque arcade est trilobée et repose sur des colonnes dont les chapiteaux sont ornés de figures bizarres. Les colonnes même sont ornées de moulures et de rinceaux qui vont s’enroulant en spirale autour des fûts, ornements d’une grâce contestable, mais énergique et d’une grande variété. — Le château de Dinan passait pour imprenable, entouré de ce fossé profond et défendu par ces deux tours. — Pour compléter la cité féodale, quand l’église était bâtie, s’élevait la citadelle ; ici la prière d’où vient la force d’en haut, plus loin la forteresse, et, avec le château, l’abbaye. Dans le faubourg de Dinan s’élèvent encore le château et l’abbaye de Lehon, vieux débris des splendeurs du passé. Sur l’emplacement de ces demeures princières, témoignages authentiques des grandeurs d’autrefois, a passé la charrue qui nourrit et qui console, la charrue qui apaise les passions, portant avec elle la calme et facile justice des laboureurs. Le château est un champ, le monastère est un village ; où vivaient les moines oisifs, des hommes travaillent ; où se débattaient les questions ardues de la théologie, des enfants jouent au sein de leurs nourrices. — La chapelle est restée debout, honorée et sainte ; elle a été sauvée par la prière, qui sauve toutes choses. Un simple monument — une pierre, — attesté encore la piété des héros, l’honneur des diverses époques ; là, sous cette pierre, a reposé longtemps le vainqueur de la bataille des Trente ! — Tombe illustre ! Elle a gardé le souvenir du hardi soldat couché là. Mais les dernières dépouilles, les ornements sacrés, ces corps généreux qui avaient été le rempart de l’honneur national, demandez aux vils scélérats de 1793, à l’ignoble tourbe des terroristes, à ces fous ivres du sang léché sur les échafauds, ce qu’ils ont fait de ces saintes reliques de la guerre ? — Ils ont fouillé dans ces cendres augustes pour en tirer quelques grains de salpêtre, et de ce salpêtre impie ils ont fabriqué la poudre avec laquelle ils ont fusillé les enfants de la Bretagne. Ô les malheureux ! ni pitié, ni reconnaissance, ni respect ! Rien d’humain dans l’esprit, dans l’âme, dans le cœur !
DINAN.
Parmi les enfants célèbres de cette partie de la Bretagne, il faut placer avec honneur Charles Pineau-Duclos, né à Dinan en 1704. Duclos est un des plus beaux esprits du siècle passé, le siècle ardent des beaux esprits. Poëte ingénieux, moraliste facile, écrivain charmant, resté honnête homme, même dans les folies d’une jeunesse avide de licence, de doute et de plaisirs, cet homme était vraiment l’homme droit et adroit, comme disait Jean-Jacques Rousseau. — Duclos eut de l’esprit tout de suite ; il en eut de plus d’un genre, et cela dans le temps où il était si difficile d’en avoir, sous le règne de Voltaire, de madame de Pompadour et de Montesquieu ! D’abord Duclos prit sa part dans l’ironie ingénieuse et facile de chaque jour ; il écrivait avec joie, avec talent, avec bonheur ; il était le plus actif de tous les pamphlétaires sans cruauté, mais non pas sans malice ; les Étrennes de la Saint-Jean, les Œufs de Pâques, ces folies de l’esprit de tous Les jours, empruntaient une grande partie de leur popularité passagère, mais réelle, à l’imagination primesautière de cet enfant de la Bretagne. Un jour il rencontre chez un libraire de très-belles images toutes faites pour un roman qui n’était pas écrit, et aussitôt il compose tout un roman : Acajou et Zyrphile, pour ces mêmes images, étonnées qu’on leur obéisse avec tant de bonne humeur galante, tant de verve badine et cet entrain d’un jeune homme amoureux que rien n’arrête et qui veut plaire à toutes les ruelles. — Puis ce même homme, quand il eut chiffonné sa bonne part des rubans, des velours, des grâces éparses du dix-huitième siècle, se mit à écrire d’une plume intelligente et sérieuse la terrible histoire du roi Louis XI, les Mémoires secrets des règnes de Louis XIV et de Louis XV. Véritablement, dans ce dernier livre, Duclos fit œuvre d’historien : il vivait au milieu de son histoire ; Louis XIV était très-proche, Louis XV vivait encore ; il fallait deviner, il fallait comprendre, il fallait apporter à cette œuvre difficile ce tact exquis, ce tact breton dont l’habile écrivain a donné tant de preuves. En même temps, et comme le complément de cette histoire, comme le plus éloquent commentaire des choses qu’il avait vues, qu’il avait entendues, qu’il avait expliquées, ce rare esprit écrivait un des plus beaux livres de cette époque, féconde en contrastes : Considérations sur les mœurs, « L’ouvrage d’un honnête homme, » disait le roi Louis XV. Dans ce beau livre, en effet, l’esprit qui juge, le coup d’œil qui voit, le cœur qui s’émeut, la belle langue correcte et calme, la parole sévère, tout se retrouve ; le bon sens y est exquis, la sentence est nettement et vivement formulée : « Je ne regarde pas loin, c’est Duclos qui parle, mais ce que je regarde je le vois bien ; je n’ai point de coloris, mais je serai lu. » Ce livre est resté en effet au nombre des bons livres de morale qui se font lire, pour le conseil d’abord, et ensuite par la forme irrésistible donnée à ces sages et prudentes leçons. — L’Académie française s’honore du nom de Duclos, aussi bien que l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Secrétaire perpétuel de l’Académie française, Duclos s’appliqua à agrandir et à régler les attributs de cette illustre compagnie. On lui doit plusieurs réformes importantes ; dans l’une et l’autre compagnie, il fut un membre actif et dévoué ; il a eu l’honneur, en sa qualité de Breton, de défendre en ami généreux les privilèges de l’Académie, résistant aux grands seigneurs qui la voulaient envahir, et soumettant ses plus nobles collègues à légalité des sciences et des lettres, qui ne reconnaissent d’autres supériorités que celles du talent et du génie. — L’Académie doit beaucoup au talent, au zèle, au courage de Duclos ; et cependant, telle était la popularité de cet habile esprit, même en Bretagne, que ses compatriotes de Dinan lui écrivirent à Paris même, qu’ils venaient de le nommer maire de sa ville natale (1744), insigne honneur qui en annonçait un plus grand encore : en effet, il fut nommé, l’année suivante, député aux états de Bretagne. Duclos réunit aux grâces de l’esprit la sincérité des âmes honnêtes ; il était vrai jusqu’à la rudesse, et le roi Louis XV, quand on lui rapportait quelques-unes de ces loyales et sévères paroles que répétaient la ville et la cour : « Oh ! disait-il, pour Duclos, il a son franc parler. » Duclos est le vrai philosophe du siècle turbulent de la philosophie. Il avait horreur de ces blasphémateurs sans portée, de ces grands détracteurs des vieilles croyances, de ces fous furieux dont tout est faux, même l’enthousiasme. « Ils sont là, disait-il, une bande d’apôtres impies qui finiront par m’envoyer à confesse, » Il avait commencé à écrire l’histoire de sa vie, la mort l’a interrompu dans ce travail, et c’est dommage, nous aurions eu là une admirable étude du cœur humain. Il est mort au bon moment, le 26 mars 1772, dans sa soixante-neuvième année ; tout était ruiné dans la France de nos rois, mais tout était debout encore.
Àcôté de Duclos, et son compatriote par l’esprit, par la bonne humeur et l’abondance des premières années, il faut nommer dom Janin, le bénédictin-poëte de l’ordre de Citeaux ; poëte facile et bonhomme, ami de Dorat, — de Dorat lui-même ! — ami et correspondant de Collé ; ce bénédictin frivole faisait admirablement le petit vers, il tournait d’une main élégante le bouquet à Chloris, il entendait de loin, et du fond de son cloître, le bruit des baisers et du vin d’Aï, et, comme Abeilard, il rêvait le reste ! Singulier religieux ! Voilà donc à quoi en était arrivée cette congrégation savante à qui nous devons tant de travaux et de science ! Dom Janin est mort en même temps que Dorat, il aurait dû être enterré dans le même linceul brodé d’or, arrosé et tout humide des larmes de Flore et de l’Amour. Ce sont là des souvenirs quelque peu profanes ; mais n’avons-nous pas, dans ce même arrondissement de Dinan, au milieu des landes stériles, des bruyères désolées, dans un amas de ronces et d’épines, les ruines du château de Broons, le berceau et la maison de Duguesclin ? Bertrand de Saint-Pern lui-même n’est-il pas un enfant de ces campagnes, bien digne, ce Bertrand, d’être le parrain du grand connétable. Heureuse terre, où les poëtes, les philosophes, les soldats illustres, se mêlent sans se confondre ; on les passe en revue, on redit leurs travaux et leur gloire, à chaque instant se retrouvent les traces éloquentes de leur passage, l’écho de leur bruit ; on consigne tout cela dans sa mémoire et dans son livre, c’est un repos excellent, c’est une grande joie. Voilà surtout ce qui nous plaît à rencontrer dans le paysage de notre province, des hommes et des ruines, les œuvres éternelles et les grandeurs passagères. Le critique trouve son compte à ceux-ci, le dessinateur trouve son compte à celles-là, le voyageur accepte l’une et l’autre part de ce vaste labeur. — Le pays compris dans l’arrondissement de Dinan formait, au temps solennel de Jules César, le territoire des Curiosolites. À chaque pas vous rencontrez quelque trace mal effacée de la grande voie romaine qui partageait le monde ; ces grands restés de débris romains arrêtent votre attention et retardent votre passage. Courage, amis ! je retrouve le pas du grand peuple qui a passé sur cette terre ! courage ! je retrouve la grande nation envahissante et les débris épars du Capitole, images, inscriptions, sculptures, poussière des villes antiques, derniers lambeaux de la force romaine, fragments des faisceaux du licteur. — Le village de Corseul tout entier repose sur les ruines d’une ville romaine ; il est bâti avec les pierres et les colonnes des temples et des sépulcres de ce peuple des Curiosolites, qui a tenu tête à César. Au milieu de ces riches campagnes que la mer attire, s’élève triomphalement encore, après un siècle de gloire, l’humble clocher du petit village de Saint-Cast. Il y a de la gloire au pied de ce monument antique, il y a de la gloire semée dans ces campagnes fertiles. Beaux lieux témoins d’un illustre fait d’armes contre l’Angleterre. C’était en pleine monarchie française, en 1758, les Anglais venaient de manquer Saint-Malo, qui les avait nasardés du haut de ses remparts. Comme consolation à ces mépris, les Anglais s’étaient jetés sur la ville de Dol, et, après l’avoir ravagée à l’anglaise, ils étaient repartis pour chercher du renfort. — Partis en juillet, ils étaient de retour au mois de septembre. — Flotte nombreuse, huit mille hommes de troupes, un amiral intrépide et l’ardeur de tout piller. La position était difficile, mais la Bretagne avait grand courage, mais son gouverneur s’appelait Armand Vignerod-Duplessis-Richelieu, duc d’Aiguillon, très-odieux à la province ; mais quand elle apprend que l’Anglais menace sa terre et que l’amiral Howe s’avance en bon ordre, la Bretagne donne trêve à ses colères contre la cour de France, et le duc d’Aiguillon s’en va attendre les Anglais dans ses grèves de Saint-Cast. Il eût fallu les voir, bourgeois, soldats, paysans, courant à la hâte, qui s’en viennent, comme au temps du duc François II, repousser l’invasion anglaise. Même un d’entre eux, Rioust de La Villaudrain, avec quatre-vingts paysans, tint en échec toute l’armée anglaise pendant vingt-quatre heures. Bientôt les Anglais, si fiers, hésitent et se troublent ; ils regrettent de s’être avancés si près sur cette terre ennemie, ils veulent revenir à leurs vaisseaux, les Bretons s’y opposent. — Arrivent alors les troupes du duc d’Aiguillon, auxquelles se sont réunis les paysans armés que conduisaient les sieurs de Cucé, de Montaigu, de Quélen, de Kerguésec, de Launay-Corne, de Caslan, Grout de Saint-Paër, Grout du Meurtel, et antres gentilshommes du voisinage ; les uns et les autres, dans une commune ardeur, ils se dirigent vers Saint-Cast ; les retranchements des Anglais furent attaqués au pas de course, et emportés après un combat acharné, malgré le feu de la flotte.
… À l’occasion de cette descente des Anglais à Saint-Cast, on raconte une histoire qui nous semble digne de tenir sa place tout au moins dans la tradition. Quand elle apprit que les Anglais envahissaient la province, la basse Bretagne s’était vivement soulevée ; elle était accourue, prête à bien faire, elle retrouvait ses vieilles rancunes antianglaises ; ces vieux Bretons de l’Armorique, fiers de leur langage comme de leur costume, arrivaient donc dans cette plaine héroïque, enflammés de l’ardeur martiale ; justement nos bas Bretons firent la rencontre d’un gros de soldats anglais ; ceux-ci étaient des Gallois, et, au moment d’attaquer les Bretons, ils entonnent leur chant de guerre dans l’idiome de leur pays. Les Bretons, de leur côté, répondent par leur hymne de combat. Mais, ô surprise ! ô quel écho de la patrie commune ! Qu’est devenue cette grande fureur ? on allait s’égorger de part et d’autre, de part et d’autre on s’arrête, on écoute, on se regarde, on se reconnaît pour s’être rencontrés sous le même ciel et dans la même communauté de patrie, de croyances et de langage, il y a bien des siècles ! Aussitôt tous s’arrêtent ; ce ne sont plus des ennemis qui vont pour s’égorger les uns les autres, ce sont des frères qui s’embrassent, qui se reconnaissent, qui se retrouvent ! — Comment se battre, en effet, quand on chante le même chant de guerre, quand on se reconnaît pour les enfants de la même famille ?
SAINT-BRIEUC.
Voilà pour l’intérieur de cette partie de la Bretagne. Les Côtes-du-Nord ne renferment pas une seule ville de quelque importance. Saint-Brieuc est le chef-lieu de ce département ; la mer est au nord, la forêt de Brocéliande est au sud. Saint-Brieuc compte à peine dix mille âmes. La ville est mal bâtie, mais en bel air, agricole et fertile. Rien ne manque à ce beau lieu, la terre est féconde, le ciel est clair, l’Océan limpide, le port bien abrité contre l’orage ; qui ramènerait dans la cité silencieuse le mouvement de la vie des hommes, des affaires, des intérêts, des passions, ferait de Saint-Brieuc une grande cité. La pêche de la morue, la pêche de la baleine, suffisent à peine à utiliser la baie de Saint-Brieuc. — Au demeurant, ce sont les terres fertiles qui donnent à ce département des Côtes-du-Nord toute son importance. Cette terre est le pays de l’abondance ; on dirait une récolte sans fin et sans cesse ; la culture est partout, partout la moisson ; le champ de blé touche à la prairie, le jardin à la ferme, la ferme au château, le château à la ville ; et parmi ces villes nombreuses, il serait difficile de faire un choix. — Lamballe était la principale
Lamballe. parmi les places fortes de ces princes de la maison de Penthièvre, qui tiennent de si près à la maison de Bretagne. La vieille église est encore immobile sur son rocher ; le château de ces princes fastueux n’est plus qu’un haras célèbre. Près de Lamballe, deux grands étangs que sépare un rocher, le Joug (Jugum des Romains) ; sur ce roc bien défendu, les sires de Penthièvre s’étaient construit une seconde citadelle. Plus loin encore, en longeant la côte, vous rencontrez Pordic, Étables, Plouha, landes stériles que le varech, riche et fertile engrais que la mer apporte et qu’elle donne à qui le récolte, a changées en terres fertiles. Sur le territoire de Plouha s’élève le beau château de Lisandré. Il y a quelques années à peine, Lisandré n’était qu’une terre inculte, et maintenant ce sol, fécondé par d’habiles et persévérantes sueurs, s’est chargé d’arbres admirables, de frais gazons ; cultures fertiles, jardins fleuris, pépinières verdoyantes. Ce miracle est l’œuvre d’un seul homme d’une grande volonté : agriculteur habile, il s’est fait le créateur de cette abondance :
Nos arrière-neveux lui devront ces ombrages.
Plus loin se présentent, encadrées dans la verdure, Paimpol et Pontrieux, deux petites villes qui réclament leur part dans les bénéfices de l’Océan. — Bricks élancés, matelots intrépides. — Et à côté de cette dernière ville, sur ce mamelon couvert de sapins, s’élevait jadis Châteaulin (sur Trieu), qui a joué son rôle de forteresse. Mais quittez ces hauteurs, et descendez le cours sinueux du Trieu ; là s’élève la Roche-Jagu. La Roche-Jagu, c’est cette maison forte et crénelée dont les hautes cheminées, chargées de sculptures, se dressent au milieu des arbres qui pendent au-dessus d’un abîme. À partir de la Roche-Jagu, le Trieu est large comme un fleuve, et ce fleuve s’appela d’un nom sonore et presque italien, le Lédano. Notre fleuve va se perdre dans la mer, entre le phare des Héaux et l’île de Bréhat. Bréhat, c’est encore une-de ces îles bretonnes folles de la mer, qui donnent tous leurs enfants à la mer ; l’enfant, pour peu que ce soit un garçon, est matelot en venant au monde : plus d’une fois le matelot est mort amiral ; la vague sert de berceau à l’enfant de Bréhat, elle est sa poésie, elle est sa leçon sérieuse. Trois amiraux de la marine française sont nés dans ce nid d’oiseaux de mer. La mer est le domaine, la mer est la moisson. On dirait un navire à l’ancre, toujours prêt à faire voile pour les pays lointains. Et pourtant, sur ce sol des tempêtes, un pouce de terre végétale suffit à nourrir un arbre. Climat tempéré, ciel voilé, doux soleil ! sentez-vous donc l’odeur des myrtes ? En effet, le myrte est la décoration de la cabane du pêcheur. Ne gâtons pas cette suave odeur du myrte, en parlant de ce qu’on appelle le bois d’herbe. De l’herbe, à la bonne heure ; mais cette herbe ne ressemble au bois que par l’usage qu’on en fait ; — on la brûle. — C’est le feu de ces foyers peu difficiles. — Dans une ferme bien réglée, le bois d’herbe, c’est tout simplement le fumier que jette la vache dans les champs.
Gaie et riante dans sa partie méridionale, couverte de maisons mal chauffées, il est vrai, mais d’un piquant aspect, l’île de Bréhat prend un aspect plus sombre à mesure que l’on s’avance dans le Nord. Peu à peu disparaît le myrte, le doux arbuste cher à Vénus, fille de la mer du Midi ; bientôt le soleil même pâlit et s’enveloppe dans son nuage grelottant. Le sol est à peine couvert d’un gazon ras et piquant, et ce lichen disparaît à son tour, tout à l’extrémité de l’île, pour faire place à des entassements de rochers. Deux bancs parallèles de granit, taillés à pic, s’avancent vers l’Océan comme deux murailles. Dans l’intervalle de ces deux roches, — Carybde et Scylla qui se donnent la main, — s’ouvre, béant et formidable, un abîme sans fond ! dans l’abîme hurlant l’eau tourbillonne, écumante et féroce ! — Sur les deux rives du gouffre repose une masse énorme appelée le Paôn, et sur le Paôn se franchit l’abîme, immense arcade jetée là par le grand architecte qui a bâti l’univers !
Àl’heure où monte la mer, battant, furieuse, ces obstacles de rochers, il arrive, chose étrange, que le Paôn, ce grain de sable qui indigne l’Océan, est soulevé, comme s’il ne s’agissait que de la frêle nacelle d’un pêcheur. Le roc bondit sous cette écume haletante ; à chaque assaut la mer ballotte son hochet à le briser, mais à chaque assaut le granit retombe, avec un bruit épouvantable, sur cette base qu’on dirait éternelle : spectacle plein d’effroi et d’horreur ! — Et d’où vient ce roc mobile ? quelle main l’a jeté sur ces écueils ? Cette main, c’est la main divine ! — On tremble, rien qu’à sonder ces miracles visibles ! Mais laissez faire la tradition populaire, elle explique poétiquement tout ce qui est inexplicable ; — l’imagination des peuples sait employer, à son usage, ce que les esprits ne sauraient concevoir. C’est encore l’usage des jeunes filles de la Bretagne qui veulent savoir ce que le destin leur réserve (comme si le destin avait rien à voir avec ces existences innocentes !) d’interroger l’abîme du Paôn. Quand elle est décidée à interroger l’oracle qui se cache sous cette onde terrible, la jeune fille de Bretagne, tremblante et curieuse, ramasse en frémissant les trois galets fatidiques. — Cette pierre est blanche, la seconde bleue, la troisième est rouge. — D’un pas timide et ferme, la jeune Bretonne monte au-dessus du-gouffre, et de ses doigts tremblants tombent les trois pierres aux trois couleurs. — La pierre qui tombe dans l’abîme tout d’un coup, et sans rider l’onde, indiquera l’avenir. Malheureuse enfant ! Si la pierre blanche s’engloutit la première, tu mourras vierge ! la pierre bleue t’annonce le veuvage ; — seule, la pierre rouge, en se précipitant dans le gouffre, annonce la prospérité sans mélange : — un bel hymen, un mari qui vivra longtemps, des enfants forts et nombreux !
Tréguier, ancienne ville épiscopale qui s’élève au confluent du Jaudi et du Guindi, deux petites rivières aux bords pittoresques et fertiles, est une de ces vieilles cités de Bretagne qui étaient déjà de vieilles cités pour les habitants de la vieille Armorique. Hasting le pirate fut le ravageur de cette contrée florissante que délivra Nominoé. L’évêque de Tréguier ne relevait que du duc de Bretagne ; sa terre était un lieu d’asile. Enclavé dans la principauté de Penthièvre, le diocèse de Tréguier eut sa part dans toutes les batailles de la Bretagne. La cathédrale
Tréguier. de Tréguier se peut célébrer à l’égale des plus belles églises de la province ; la flèche du clocher appartient au siècle passé : elle est découpée avec une grâce et une légèreté infinies. Le port est creusé au point de jonction du Jaudi et du Guindi, et malgré les rochers qui obstruent ces deux rivières, c’est un des bons ports des Côtes-du-Nord. Toute cette contrée, au cinquième siècle de l’Évangile et de la civilisation moderne, était couverte d’une immense forêt sans issue. Saint Tugdual, le futur patron de la cathédrale, comme il fuyait de l’île de la Grande-Bretagne, bâtit en ce lieu sauvage un ermitage qui servit d’asile aux compagnons de son exil. L’ermitage devint bientôt un couvent, puis une ville. Nominoé fit de cet asile chrétien un siége épiscopal. Aujourd’hui, l’antique évêché de Tréguier est réuni à l’évêché de Saint-Brieuc. En perdant l’autorité ecclésiastique, Tréguier a perdu la force qui faisait vivre le vieil évêché. — Toute la grâce du paysage disparaît sous une tristesse indicible. — Ce n’est pas une ville, c’est un hôpital, c’est un séminaire, c’est un lieu où l’on prie, où l’on souffre, où l’on espère, où l’humble chrétien attend un monde meilleur.
Lannion.
Lannion est plus loin ; ville élégante qui mire dans le Léguer son joli quai et ses maisons blanches. Hors de la ville, dont elle est séparée par une riante vallée, l’église de Brélevénez, d’architecture byzantine, rappelle la richesse et la puissance des chevaliers du Temple ; le pieux monument s’élève sur une colline escarpée. Vous montez jusque-là par un escalier de mille degrés, ombragé de grands ormes et bordé par des abîmes. Cette église domine toute la ville, le port, le cours sinueux du Léguer et les campagnes environnantes, chargées des châteaux de Kerivon et de Coatillo, aux longues avenues de chênes séculaires et de sapins. Lannion est un des souvenirs de 1792. — Quand on songe que cette horrible révolution se met tout d’un coup à vouloir chasser Jésus-Christ de ses temples ; quand on voit le prêtre menacé sur les degrés de l’autel ; quand on se dit que ces violences funestes s’exerçaient, non pas seulement dans le Paris incrédule qui avait adoré, vivants, Voltaire et Diderot, qui avait remplacé l’Évangile par l’Encyclopédie et le Dictionnaire philosophique, mais encore que la propagande antireligieuse voulait envahir les pauvres campagnes croyantes et fidèles, les vieux martyrs des vieilles croyances, on ne peut s’empêcher d’être épouvanté de tant d’absurdités sanglantes, cruelles, impitoyables. L’ordre était donc venu, tout d’un coup, dans les provinces de la Bretagne, de ne plus entendre la prière des légitimes pasteurs, et, à cet ordre insensé, la Bretagne chrétienne était restée frappée de stupeur. On attendait, on faisait silence, on évitait les temples, profanés désormais par les prêtres de la Terreur ; les Bretons les plus courageux se pressaient autour de leurs pasteurs décrétés de mort, et plus le danger était grand de payer de sa vie la prière catholique, plus la prière était fervente. — Ceci se passait au mois de septembre 1792, un dimanche où la messe avait manqué. Tout d’un coup les campagnes crient Aux armes ! l’émeute grandit : elle entraîne tout ce qu’elle rencontre en son chemin, ceux de Prat, de Trézélan, de Coatoscorn, Berhet ; l’émeute remplit la route de Caouënnec ; Goëllo se soulève, Pontrieux comme Goëllo ; Lannion est menacée ! — comment la défendre ? comment la sauver ? Le bourgeois tremblait dans sa maison ; le marchand se barricadait dans sa boutique : trois petits canons défendaient à peine la cité tremblante ; ces trois canons suffirent à arrêter cette foule de paysans furieux ; — leur fuite fut terrible : — ils se précipitèrent comme s’ils eussent été poursuivis par une armée, entraînant avec eux tous ceux qui les suivaient. — Ceci s’appelle le Combat ar vas (la bataille des bâtons.) — Et ce sont pourtant ces mêmes Bretons qui vont bientôt soutenir, à main armée, toutes les fureurs de la Convention nationale ! — Que dirons-nous de cette longue plage qui s’étend de l’embouchure de la Rance à l’embouchure du Douron ? véritable dentelle de brisants qui s’avancent en pleine mer, et garnissant une côte plate, taillée en dents de scie. Il faut s’être arrêté au cap Fréhel, à la pointe de Talberg, sur les plages de Saint-Michel-en-Grève (in periculo maris), pour comprendre les tristesses infinies de l’océan Britannique ; orages sans fin sous un ciel brumeux, tempête éternellement grondante, oiseaux de mer aux larges envergures, ils passent, l’aile immobile — en poussant leurs cris plaintifs. Il est impossible de rendre la mélancolie qui vous saisit au cœur à l’aspect de cette immensité désolée d’une nature en deuil !
Dans le département des Côtes-du-Nord, plus vous approchez de la mer, et plus vous rencontrez un pays florissant, une population nombreuse et riche ; au contraire, avancez dans les terres, la désolation commence ; la pauvreté, la misère, l’isolement. La vie est auprès du rivage ; le flot voyageur et fécondant Jette le mouvement et la fortune sur ces bords ; plus loin, c’est le désert, c’est l’abandon. À peine avez-vous passé Perdernec (le village des quatre douleurs) et la montagne de Bré, autrefois Le séjour du barde Guiclan, qui domine tout le pays de Tréguier de son dôme nuageux, que déjà la stérilité commence. À cette misère environnante, échappe seule et par grand miracle la très-jolie ville de Guingamp ; ce fut longtemps une forteresse des Penthièvre ;
Guingamp. Guingamp, la ville aux riches clochers, est très-agréablement posée sur la double rive du Trieu. La campagne environnante est plus pittoresque que fertile, elle donne plus de fleurs que de fruits : c’est moins une ferme qu’un jardin. Guingamp peut savoir le compte de ses batailles, elles sont inscrites au livre de l’histoire et chantées par les ballades nationales. Au moyen âge, Guingamp était une place importante, c’était la porte crénelée par laquelle il fallait passer pour aller de la haute Bretagne dans la basse Bretagne. À très-petite distance de cette ville est située Notre-Dame-de-Grâce ; ce fut autrefois un couvent de Cordeliers. Là repose dans sa tombe guerrière le bienheureux Charles de Blois, tué comme un soldat à la bataille d’Auray, le 29 septembre 1364.
Àcette ville bien posée, s’arrête le doux aspect, la riche verdure, la terre qui produit ; encore un pas, ce ne sont plus que landes, montagnes, épaisses forêts. Quelques rares cultures apparaissent à peine cà et là, comme à regret. Rostrenen, Corlay, Uzel, Quintin et Moncontour semblent se perdre dans les landes. Loudéac apparaît comme un point dans ces espaces. Cette dernière ville est un chef-lieu de préfecture ; elle renferme 1 500 habitants, presque tous logés sous des toits de chaume : et pourtant non loin de cette ville de chaume, à Bréhaud-Loudéac, fut établie une des premières imprimeries de Bretagne. De ces presses bretonnes, qui ont illustré également Rennes et Vannes, sont sortis (1585) la Coutume de Bretagne, les Colloques d’Érasme et le Nouveau Testament en langue grecque, imprimé par le célèbre maître Jacques Colinée, le disciple d’Henri Étienne : beaux livres que vous reconnaissez au cachet de l’habile imprimeur : le Temps armé de sa faux, avec cette devise : Virtus hanc aciem retundit, et même la faux du temps s’émousse contre le génie. Loudéac a été le berceau d’une industrie importante. En 1567, les artisans de la Flandre, chassés de leur patrie par la flamme et le meurtre, vinrent s’établir dans ces parages, emportant avec eux, digne récompense de l’hospitalité qui leur fut accordée ! l’industrie des arts utiles, et surtout l’art du tisserand. Cette industrie, fille des Flandres heureuses, prospéra, et bientôt s’étendit dans la Bretagne, étonnée d’une vie plus facilement gagnée. Les toiles de Loudéac furent recherchées dans la province entière. Quintin, Uzel, se hâtèrent d’imiter Loudéac, et bientôt les tisserands bretons rivalisèrent, avec les meilleurs ouvriers de la Flandre, sur tous les marchés de l’Europe. On exportait des toiles bretonnes dans les Indes, en Portugal, dans l’Espagne surtout. Aujourd’hui l’Espagne est ruinée, l’Angleterre, par ses machines qui font en un jour le travail d’une année, a envahi les marchés des deux mondes ; la mécanique, force aveugle et sans cœur, qui tue le travail des hommes, vapeur brûlante qui brise, a brisé dans la main désarmée des jeunes filles la quenouille, l’honneur et la fortune sainte du foyer domestique. — Ainsi la force brutale a remplacé l’intelligent travail qui remplissait la chaumière de bien-être, d’innocence et de chansons. — Pourtant les tisserands et les fileurs de Bretagne ne s’avouent pas encore vaincus. Ils restent fidèles à leurs vieux métiers, ils s’obstinent à filer cette ingrate quenouille ; ce métier, qui était jadis une fortune, à peine s’il donne aujourd’hui le pain noir de chaque jour ! — Qu’est-elle devenue cette forte et belle race, tout à la fois flamande et bretonne, qui respirait l’aisance, le bien-être, la fortune ? Adieu donc les belles fileuses de Tréguier, et les filottiers du Bas-Léon, ces courtiers à la longue chevelure, qui échangeaient le lin filé contre les lingots d’or du Brésil !
Ces belles et sévères Côtes-du-Nord renferment d’opulentes et vastes forêts, des mines abondantes (celles de Chatelaudren ont été abandonnées à cause de la trop grande quantité d’arsenic), et un grand nombre de belles et anciennes abbayes. L’abbaye de Notre-Dame de Bon-Repos, située sur les bords du Blavet, dans une position magnifique, était une des plus riches de la province : c’est une ruine aujourd’hui. Cette abbaye fut fondée en 1184, par Alain III, vicomte de Rohan ; elle était de l’ordre de Cîteaux, comme Coatmaloën, Bégard et Beau-Port. Coatmaloën est situé au milieu d’une forêt, dans une vaste solitude ; Bégard a vu tomber sa forêt sous le soc loyal de la charrue. Le parc est devenu un village, l’abbaye est une ville. Beau-Port s’écroule, entraînant dans sa ruine la vieille église gothique et son magnifique réfectoire, chef-d’œuvre de la sculpture gothique ; figurez-vous une salle immense aux vastes arcades, d’où l’on découvre au loin la mer et ses grandes vagues brisées par les vents.
Les châteaux du Guildo et de la Hunaudaye, — le Guildo, placé sur un écueil, la Hunaudaye au milieu d’une forêt, — se recommandent également par l’élégance des ruines et par la majesté des souvenirs. Mais, de tous les châteaux, de toutes les ruines de la Bretagne, la grande et la riche merveille, c’est le château de Tonquédec. Sur un mamelon solide, au bord du Léguer, s’élèvent ces tourelles de granit, masse lourde et sombre, caveaux sans fond des abîmes ! Tonquédec avec ses préaux, ses onze tourelles, ses deux portes aux rainures profondes, peut donner une idée complète d’un château fort au moyen âge. Le site est d’une fraîcheur ravissante. Des collines boisées, couvertes de hêtres, un étang limpide, un oratoire en granit, un calvaire brisé, et d’autre part le Léguer, couvert de ponts, de moulins, bordé de prairies, belles cascades qui s’enfuient en serpentant au milieu des collines, dont les mille échos répètent le chant joyeux des pâtres, mêlé au tic tac des moulins, voilà l’ensemble : ensemble vivant et magnifique ! verdure, clarté, horizon, — le ciel gris de la Suisse, les nuages de l’Écosse ! Les forêts sont nombreuses dans les Côtes-du-Nord. La célèbre forêt de Brocéliande s’étendait jusqu’à Quintin ; il est probable qu’elle comprenait les forêts de Fougères, de Rennes, de Paimpont, de La Nouée, de Quintin, de Duault.
Dans ces vertes campagnes, chaque coin de terre a son nom, son troupeau, son berger : le bœuf, le mouton, le pourceau, le cheval bondissant. — Les jours de fête patronale, les pardons sont célébrés d’une façon complète ; la cloche réveille le hameau, la paroisse entière accourt par les sentiers connus, on s’attend dans le cimetière, où chacun à genoux, prie pour ses morts ; au dernier coup de la messe l’église est remplie, on écoute la messe dévotement, puis après la messe, on s’attable au cabaret, à l’heure où les cuisines en plein vent jettent au loin leur odorante fumée ; le vin et l’eau-de-vie font oublier les dures privations de toute l’année, les rudes labeurs ; on s’amuse de rien, on s’enivre de peu ; le vin amène souvent plus d’une bataille bravement entreprise, noblement achevée. — Eh ! ne faut-il pas fêter le saint du village ? n’avons-nous pas porté sa bannière d’une main haute et ferme ? Fête complète ! — on prie le matin, on danse dans le jour, on s’enivre le soir. Et fasse le ciel qu’au retour du pardon, la tête quelque peu échauffée, nous évitions les périls de la grève du Mont-Saint-Michel !
Saint-Michel-en-Grève.