‹ La BretagneChapitre 4 sur 20 · 04

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Une nouvelle famille de rois puissants venait de succéder à la race avilie des Mérovingiens, et la longue suite des rois fainéants était enfin épuisée, lorsque le maire du palais, Pépin d’Héristal, jugea qu’il était temps, puisqu’il savait la porter, de placer sur sa tête la couronne de France. Pépin, sacré à Soissons par le successeur de Zacharie, mit à profit les dissensions qui régnaient dans la péninsule armoricaine, pour rendre à la France les bornes qu’elle s’était données aux jours de sa force et de sa puissance. La Bretagne était rentrée dans la plénitude de son indépendante depuis l’année 632 ; toutefois, trois villes importantes de ces contrées : Rennes, Nantes et Vannes, restaient entre les mains des Francs. Soit que l’autorité des comtes eût fait peser trop lourdement sur les vaincus le joug de la conquête, soit que toute autre circonstance que l’histoire n’a pas enregistrée eût réveillé, chez ces derniers, le souvenir de leur nationalité perdue, la révolte éclata dans ces trois villes à la fois. — Au premier bruit de ces soulèvements, le roi Pépin fait marcher contre les rebelles une armée formidable, Vannes, naguère emportée d’assaut par les Bretons, est replacée sous la domination franque. Mais là, suivant toute apparence, s’arrêtèrent les exploits de Pépin et rien ne donne à penser que le nouveau roi des Francs ait mieux réussi, que ses devanciers, à établir sa domination sur la Bretagne. Cependant, une main plus puissante encore que la main qui protégeait Rome et l’Église romaine, allait bientôt courber tout l’Occident sous son sceptre impérial. — Charlemagne vient de monter sur son trône ! À peine le maître de cet empire qu’il allait faire si vaste, Charlemagne, roi d’Italie, roi des Francs, roi des Lombards, roi partout, fit occuper l’Armorique par Andulphe, grand maître de sa maison. Cet Andulphe ne se borna pas, comme les généraux de Pépin, à soumettre les Venètes ; il poursuivit les Bretons dans leurs retraites les plus cachées, renversant les forteresses, brûlant les forêts, interrogeant les marécages. Cette fois, enfin, on pouvait croire que ces peuples étaient domptés ; mais tel est leur usage : — vous les croyez vaincus, ils répondent par une révolte nouvelle. Sur l’entrefaite, le comte Guy, qui commandait les Marches de la Bretagne, reçut de l’empereur la mission de châtier les rebelles ; il part, il réunit ses forces aux forces des autres comtes ses collègues, et parcourant la péninsule dans toute son étendue il soumet entièrement cette vieille terre bretonne que jusque-là les Francs n’avaient pu dompter. La chronique ajoute que le général victorieux offrit à Charlemagne, à son retour de la Saxe, les armes des chefs ou mactierns bretons, sur lesquelles étaient gravés les noms de ces derniers ; en signe de la soumission des seigneurs du pays, de leurs vassaux et de leurs terres.

Mais, cette fois encore, à peine ont-ils demandé la paix, que, de nouveau, les Bretons se révoltent. Ils se révoltent contre cet empereur, vainqueur des Saxons, protecteur des papes, dont le génie était reconnu par l’Italie, par l’Espagne, en Angleterre, en Allemagne, partout, excepté dans cette petite Bretagne, disposée à tous les héroïsmes comme à toutes les résistances ! Cette nouvelle révolte eut lieu en 809, et d’abord les Francs furent rejetés au delà de la Vilaine. Deux ans plus tard, ce fut à recommencer une conquête qui avait déjà coûté de si grands sacrifices. La patience de Charlemagne était à bout ; par ses ordres, l’Armorique tout entière est mise à feu et à sang : l’incendie dévore jusqu’aux églises bâties, au milieu des flots, par les saints de la Grande-Bretagne, qui, au cinquième siècle, étaient venus chercher un refuge chez leurs frères du continent. Cette énergique résistance aux armes du grand empereur, et tant de révoltes qui ne cessèrent d’éclater dans la Bretagne jusqu’au jour où Nominoé plaça sur son front la couronne armoricaine, peuvent nous faire comprendre combien était robuste la nationalité de ce vaillant peuple. L’année même de la mort de Charlemagne, les Bretons, dont ce grand événement avait réveillé les espérances, élevèrent à la royauté suprême un certain Jarnhitin, désigné, dans le Cartulaire de Redon, sous le titre de machtiern. On ne peut dire par quel accident ou par quelle volonté disparaît tout à coup ce prince breton ; l’histoire nous apprend seulement que, deux ans après l’élection de Jarnhitin, Morvan, comte de Léon, fut élevé au rang de chef des chefs (penteyrn). Il paraît que le choix de ce nouveau généralissime inspira des craintes sérieuses au successeur de Charlemagne, car l’empereur, dans un plaid tenu à Aix-la-Chapelle en 818, se mit à interroger lui-même un de ses capitaines qu’il avait envoyé en Bretagne. Un moine contemporain, dans ce curieux poëme dont nous avons déjà cité quelques passages empruntés à la Revue de l’Armorique, cet Ermold le Noir, élevé naguère à la dignité d’historien par M. de Courson, raconte en ces termes la conversation du César germanique et de son lieutenant :

« Eh bien ! dit César, que fait la nation que tu as visitée ? Honore-t-elle Dieu et sa sainte Église ? A-t-elle un chef et des lois ? Laisse-t-elle nos frontières en repos ? — Cette nation, répond le lieutenant, s’est jusqu’ici montrée orgueilleuse, indomptable et sans loyauté. Tout ce qu’elle a de chrétien, c’est le nom ; quant à la foi, quant au culte et aux œuvres chrétiennes, en vain les chercherait-on dans la Bretagne. Là, nul soin de la veuve, des orphelins ou des églises. Là, le frère et la sœur s’unissent ensemble, et le frère enlève la femme de son frère… Les Bretons habitent les bois et vivent de rapines, à la manière des bêtes fauves. La justice n’a parmi eux ni règle ni tribunal ; Morvan est leur roi, si toutefois l’on peut donner ce titre à qui ne gouverne personne ; on les a vus, plus d’une fois, envahir nos frontières, mais ce ne fut jamais impunément.

« — Sais-tu, reprit César, que les choses que tu viens de me rapporter sont graves ? Quoi ! une nation de fugitifs possède des terres dans notre empire sans nous payer de tribut, et elle pousse encore l’orgueil jusqu’à attaquer nos frontières ! À moins que les flots qui les jetèrent sur nos rivages ne leur offrent de nouveau un refuge, c’est par les armes que nous châtierons leur crime : l’honneur et la justice le commandent. Cependant, comme leur chef a reçu le saint baptême, il convient que je l’avertisse du sort qui le menace. »

« Or, il y avait par hasard dans l’assemblée un moine franc, nommé Witchar, homme probe et d’une sagesse éprouvée. Ce religieux possédait, près des frontières mêmes des Bretons, une abbaye et des richesses dignes d’un roi. L’empereur choisit Witchar pour porter son message à Morvan. Aussitôt le bon moine monte à cheval, et le voilà sur la route de Bretagne. L’habitation de Morvan était située au milieu d’un vaste espace fermé d’un côté par une rivière et, de tous les autres côtés, par des bois, par des marécages et des haies impraticables. Dans ces lieux naturellement fortifiés se plaisait le Breton Morvan ; là, il trouvait repos et sécurité. En ce moment les Bretons accouraient en armes vers la demeure de leur chef ; Witchar s’y présente à son tour et demande à voir le prince. Morvan, à cette nouvelle, entre dans une grande inquiétude ; toutefois, impatient de connaître le but de ce message, il ordonne que le moine soit introduit. Ici nous reprenons le pittoresque récit d’Ermold le Noir : »

« Morvan, je te salue, dit Witchar, et je l’apporte aussi le salut de César, le pacifique, le pieux, l’invincible. — Salut à toi, Witchar, répond Morvan, après lui avoir donné le baiser d’usagé, et puisse le pacifique César gouverner son empire durant de longues années ! »

« Tous deux s’asseyent alors et, sur un signe de Morvan, ses compagnons se retirent. Witchar expose en ces termes le message de l’empereur :

« L’empereur Louis m’envoie vers toi et vers les tiens, et voici ce qu’il m’a chargé de vous transmettre : « Vous cultivez dans non empire un vaste territoire où la mer vous a jetés pauvres et exilés, et pourtant vous me refusez le tribut qui m’est dû ; vous insultez les peuples que je gouverne, et vous vous préparez à porter la guerre sur leurs terres. Il est temps que toi et ton peuple vous cessiez de vous abuser ; hâtez-vous dont de venir implorer la paix. — Tel a été le langage de l’empereur ; et moi je dirai, avec ta permission, quelques conseils inspirés par l’intérêt que je te porte. Accepte, crois-moi, et sans délai, les conditions que t’offre César. Songe à ton peuple, à ta patrie, à tes enfants, à la femme qui partage ton lit. Va trouver Louis, pars à l’heure même ; le pieux monarque, sois-en sûr, te permettra de régner dans cette contrée, devenue alors ta propriété légitime. Pars, Morvan, car malheur à qui attaque les Francs ! Les Francs n’ont pas d’égaux en courage, et leur fidélité à leur religion leur assure toujours la victoire ! »

« Morvan, attentif et le front incliné, frappait la terre de son pied, en écoutant ces paroles. Witchar, par son langage insinuant, par ses adroites menaces, avait presque réussi à fléchir ce cœur irrésolu, quand tout à coup la femme de Morvan se présente pour donner, selon l’usage, le baiser du soir à son mari. La première, elle lui baise les genoux, la barbe et le cou ; elle presse de ses lèvres son visage et ses mains. Elle va, vient, tourne autour de son époux et lui prodigue, en femme habile, les caresses les plus tendres et les plus hardies. Morvan la reçoit dans ses bras, la serre contre son cœur, et s’abandonne à ses douces étreintes. Elle alors, jetant sur le moine un regard de mépris : — Ô roi des Bretons ! dit-elle, toi dont le bras a élevé si haut la gloire de tes ancêtres, de quelle contrée vient donc cet étranger ? Comment a-t-il pu parvenir jusqu’à toi ? Que nous apporte ce messager de malheur ? Est-ce la paix ? est-ce la guerre ? — Ce moine m’est envoyé par le roi des Francs, répond Morvan en cherchant à dissimuler les sombres pensées qui l’oppressent. Qu’il apporte la paix ou la guerre, c’est l’affaire des hommes ; pour vous, femme, occupez-vous des travaux de votre sexe : — Witchar, comprenant toute la puissance de cette femme sur l’esprit de son mari, s’efforce alors d’obtenir sans retard une réponse. — Il est temps, dit-il, que je rapporte à César le message dont tu dois me charger. — Donne-moi la-nuit pour y réfléchir, répond Morvan.

« Au point du jour, Witchar se présente à la porte de Morvan, demandant sa réponse. Morvan paraît ; ses yeux, appesantis par l’ivresse, peuvent à peine s’ouvrir, et c’est avec effort qu’il parvient à articuler ces paroles : — Voici la réponse que je te charge de reporter à ton roi. Cette terre n’a jamais été la sienne et je ne lui dois ni soumission, ni tribut. Qu’il règne sur les Francs, moi, je régnerai sur les Bretons. Les Francs, dis-tu, me déclareront la guerre, qu’ils viennent ; je pousserai mon cri, et mes ennemis verront si mon bras a perdu de sa force. — Nos ancêtres, répond Witchar, ont toujours pensé que la race était légère et inconstante, et tu m’en donnes aujourd’hui la preuve.

« Le bon moine, après avoir prédit à Morvan le plus funeste destin, remonte à cheval et s’éloigne. — Va, lui crie Morvan, bientôt tu me verras m’élancer, à la tête de mes chariots armés, sur les bataillons dont tu me menaces ! N’ai-je pas les vives couleurs de mes boucliers à opposer à vos pâles boucliers ? — Witchar se hâte de rapporter à l’empereur l’insultante réponse du Breton. Louis ordonne aussitôt qu’on prépare des munitions et des armes ; lui-même, parcourant son royaume, il appelle à lui ses guerriers ; Vannes est assignée, pour lieu de réunion, aux troupes impériales ; l’empereur s’y rend en personne ; là s’étaient déjà réunis des milliers de Suèves accourus à la voix de leurs centeniers, des Saxons, des Thuringiens, des Burgondes et une foule d’autres peuples.

« Avant de franchir les frontières de Bretagne, le pieux Louis dépêche un second messager au comte de Léon. — Rappelle-lui, dit l’empereur, les serments qu’il a prêtés, les obligations qu’il a contractées jadis avec Charles, mon père. Excité par sa femme, Morvan rejette avec dédain ces nouvelles ouvertures ; il appelle aux armes tous ses Bretons, prépare ses embuscades et se tient prêt à tout événement. Cependant les Francs se sont avancés au milieu des landes et des bruyères de l’Armorique ; ils s’enfoncent dans les forêts, battent les broussailles et déterrent, çà et là, les richesses de toute espèce enfouies par les Bretons. Pour ceux-ci, plus de refuge. Du fond des bois, des repaires souterrains, des taillis écartés, on amène des hommes, des troupeaux, des provisions. Toutes les maisons deviennent la proie des flammes ; les églises seules sont respectées. Quant aux Bretons, ils ne se montrent nulle part en rase campagne ; on les rencontre divisés par pelotons peu nombreux, à l’entrée de tous les défilés, au milieu des taillis, sur toutes les hauteurs qui dominent les chemins et les sentiers. Du milieu des bruyères s’élevaient, d’instants en instants, de grands cris, auxquels répondaient des cris semblables, dans le lointain. »

« Il paraît que la plupart de ces bandes étaient composées d’hommes de guerre, de soldurii, que le chef suprême entretenait à ses frais. Repoussés de poste en poste, ces soldurii se virent enfin refoulés jusqu’au pied des remparts de la forteresse de Morvan. Ce dernier ne s’était pas encore mis à la tête des guerriers d’élite de son clan ; il attendait le résultat du premier choc ; enfin, à l’approche de l’ennemi, Morvan se décide à tenter le sort des armes. Il avait réuni autour de sa personne sa femme, ses enfants, ses serviteurs : — Restez sous mon toit, leur dit-il ; moi, avec un petit nombre d’hommes, je vais rallier mes bandes dispersées, et bientôt je reviens couvert de gloire et chargé de butin. — Ainsi il parle. En même temps il s’élance, à toutes brides, suivi de ses fidèles. — Qu’ils viennent, ces Francs, qu’ils viennent, et je leur paierai le tribut avec du fer. — À la vue des siens qui fuient de toutes parts à travers les campagnes dévastées, Morvan, pleurant de rage et de douleur, s’élance sur les escadrons ennemis. — « Tantôt il les attaque de front, tantôt, suivant la tactique de sa nation, il semble fuir et revient comme la foudre sur ses ennemis disséminés. Il y avait dans les rangs des Francs un Franc nommé Cossus, qu’aucun exploit n’avait jusqu’alors signalé. Morvan se précipite sur ce guerrier de toute la vitesse de son cheval. — Franc, s’écrie-t-il, voici un présent que je te réservais depuis longtemps. Disant ces mots, il lance à son adversaire un trait qui devait être mortel. Cossus évite le coup fatal, et lui-même : — Tiens, dit-il, présent pour présent. Sous la lance de Cossus, Morvan tombe ; et, l’instant d’après, le bruit court dans l’armée que le roi des Bretons est mort et que sa tête a été apportée dans le camp de César. Les Francs accourent autour du sanglant trophée, en poussant des cris de Joie ; l’on se passe de main en main la tête de Morvan, horriblement déchirée par le glaive qui l’a séparée du tronc, et Witchar est appelé pour affirmer si c’est bien la tête du comte de Léon. Le moine jette de l’eau sur cette face livide, il écarte la longue chevelure, et du premier coup d’œil il déclare qu’il reconnaît les traits de Morvan. Cependant, au fond des forêts où sont retirés les Bretons, se répand la fatale nouvelle. Toute résistance cesse aussitôt, les vaincus s’empressent de venir implorer la clémence du très-pieux empereur. La femme, les enfants, tous les parents de Morvan se présentent eux-mêmes devant le prince, dont ils reconnaissent la puissance. La Bretagne, qui, depuis tant d’années était perdue pour la France, est de nouveau placée sous sa dépendance. »

Il était impossible de mieux raconter et d’une façon plus claire, plus nette, plus vraie enfin, une lutte plus décisive. Notre Bretagne se sert du poëme de ce clerc gallo-franc, tout comme la Normandie s’est servie du Roman de Rou. Le difficile, c’est de savoir trouver l’histoire dans les poëmes, dans les chroniques, dans les légendes, dans les souvenirs d’un peuple, et même dans ses chansons. Ce poëme d’Ermold le Noir est tout une découverte, et des plus importantes ; il complète, à la façon d’une épopée barbare, les récits héroïques des expéditions des Francs en Bretagne, et, ceci dit, il n’est pas nécessaire que nous relevions les calomnies du clerc gallo-franc, qui, dans son dévouement aux intérêts du César germanique, ne craint pas d’accuser cette terre de Bretagne de vol, d’inceste et de rapines. Toute haine à part, cet Ermold le Noir mérite véritablement l’honneur que notre historien vient de lui faire. Il a parcouru la terre de Bretagne ; il a franchi les rochers, il a battu les broussailles, il a entendu la mer grondante. — Quittons le poëme, pour revenir aux annales écrites en prose : Morvan, mort comme un soldat et comme un roi, est remplacé par Wiomarc’h ; ce Wiomarc’h n’est autre, selon toute apparence, que le fils de Morvan ; à coup sûr il est l’héritier de son courage. À peine roi, Wiomarc’h ravage les frontières des Francs, et il faut que le comte Guy se porte de nouveau sur la Bretagne. Bientôt le comte Guy ne suffit pas, trois armées conduites par trois chefs, par l’empereur et ses deux fils en personne, viennent pour combattre ce petit peuple, et encore fallut-il quarante jours pour venir à bout de ces Bretons de Morvan et de Wiomarc’h. — À la fin, il fallut se soumettre. — Au plaid d’Aix-la-Chapelle, en 828, le héros de la Bretagne, accompagné des princes et des machtierns de la Domnonée, va se présenter à l’empereur, qui accepte ses hommages. Mais le Breton n’était pas dompté ; il voulait que sa terre fût libre ; il fallut tuer Wiomarc’h pour venir à bout de cette révolte. Privés de leur chef, les Bretons demandent la paix et jurent de nouveau fidélité à l’empereur. Louis le Débonnaire se hâte de pardonner, tant il était las de ces victoires ! — Sous Le règne du Débonnaire, un jeune Breton, fils des rois du pays, Nominoé, avait été fait gouverneur de Bretagne. Ce jeune homme, digne de remplacer Morvan, Wiomarc’h et Waroch, avait autant de patience que de courage. Il attendit l’heure de la délivrance, car il savait que cette heure sonne toujours pour les peuples qui lui prêtent un cœur vaillant et une oreille attentive. — Mais avant que la Bretagne ne soit libre, il faut attendre bien des révolutions dans le palais de l’empereur et dans les destinées de l’empire. Il faut d’abord que Louis le Débonnaire perde la reine Hermengarde, tendrement aimée ; il faut que la nouvelle impératrice, Judith, dans tout l’éclat et dans toute la fleur de la plus dangereuse beauté, mette au monde un enfant, Karl, qui sera Charles le Chauve. Mère d’un prince, la femme de Louis le Débonnaire ne songe plus qu’à faire à son enfant une part dans l’héritage paternel. La part du fils de Judith fut prise sur la part de son frère Lothaire. D’abord, le jeune Charles eut pour domaines l’Allemanie, la Rhétie, quelques cantons de la Burgondie, mais à ce partage s’opposent les fils de l’empereur, et ils forcent le vieillard leur père, le propre fils de Charlemagne, d’abdiquer l’empire !

Dans cette révolte des fils contre leur père, des sujets contre leur maître, l’habile Nominoé, qui comprend quelle diversion puissante est promise à la Bretagne durant ces guerres intestines, se hâte de déclarer que, pour lui, il restera fidèle à l’empereur dépossédé. Gouverneur de Bretagne par la grâce de l’empereur, il ne tiendra qu’au Débonnaire le serment prêté au Débonnaire ! Homme habile, cet illustre Breton, car il abritait sa révolte future derrière la fidélité du serment. À ce moment commence véritablement l’œuvre nationale de Nominoé.

La victoire de Ballon assurait à Nominoë la couronne armoricaine, et les Bretons le reconnurent pour leur roi. Roi par le droit de sa naissance, de son courage, de son génie, Nominoé et son peuple, pour que rien ne manquât aux liens qui les unissaient, n’attendaient plus que la consécration de l’Église. Mais la plupart des évêques de la Bretagne, soit par dévouement aux princes carlovingiens, soit par la peur d’irriter le roi des Francs, hésitaient à donner l’investiture chrétienne au roi Nominoé. — Lui alors, qui veut une Église nationale, il n’hésite pas à faire déposer tous les évêques rebelles ; désormais telle est la volonté du prince, la Bretagne aura sa métropole. Justement, dans l’abbaye de Rhedon, vivait en ce temps-là, entouré de toutes les déférences du peuple, un saint homme, nommé Conwoïon. Depuis longtemps, et déjà même sous Louis le Débonnaire, Nominoé s’était gagné l’affection et le dévouement de l’abbé de Rhedon. Il le savait plein de courage, plein d’ardeur, très-indigné surtout contre le crime de simonie, et c’est justement en criant, À la simonie ! que le roi de Bretagne soulève, en sa faveur, le zèle du vieillard Conwoïon. Aussitôt tout évêque de Bretagne qui est resté dévoué au roi des Francs se voit dénoncé pour crime de simonie par le roi Nominoé. Dans cette dispute, le roi breton s’adresse à l’abbé de Rhedon comme à son arbitre naturel ; il le fait juge des crimes qu’il dénonce ; menacés, les évêques réclament en cour de Rome ; de son côté, le roi de Bretagne envoie à Rome l’abbé de Rhedon, demandant qu’il lui soit permis de chasser de leur siége les évêques suspects. De tout temps la cour pontificale s’est hâtée lentement ; elle est prudente, elle se consulte, elle ne serait pas infaillible s’il lui fallait obéir aux passions qui s’adressent à sa sagesse. Le souverain pontife fit attendre sa réponse impatiemment attendue ; fatigué de ces lenteurs, Nominoé se passera de la décision du souverain pontife ; il convoque, dans son château de Coëtlou, les évêques, les abbés, les seigneurs de son royaume. Chacun obéit au prince redouté, et cette réunion a toutes les apparences d’un concile : ici les juges, plus loin les accusés. Le prince avait fait prévenir ces derniers qu’on n’en voulait pas à leurs siéges ; on leur demandait seulement un aveu pour la forme ; il suffisait qu’ils ne donnassent pas un démenti à l’accusation portée contre eux par leur maître et seigneur ; à ce prix, on les laissera vieillir et mourir dans leurs églises. Au jour solennel, et confiants dans la promesse qu’ils ont reçue, les évêques suspects avouent qu’en effet leur évêché n’a pas été obtenu sans quelques apparences de simonie… À cet aveu, dicté par lui et tout bas, le roi breton entre soudain dans une grande fureur ; les nobles, qui prennent leur part dans cette comédie, paraissent animés de l’indignation du prince ; — manger l’herbe d’autrui ! — on se précipite sur les évêques, on les dépouille de leurs insignes, on les menace, et la violence va si loin, qu’ils sont forcés de se réfugier à la cour du roi des Francs. Voilà ce que voulait Nominoé ! Une fois délivré de cette gêne, il comprend que son autorité va grandir, maintenant qu’elle est dégagée de cette résistance ; et comme le métropolitain de Tours est tout entier à la dévotion du roi franc, Nominoé place à Dol l’évêque métropolitain de la Bretagne. Singulière volonté ! étrange courage ! incroyable succès d’un prince assez hardi pour oser entreprendre et accomplir cette révolution religieuse, si peu d’années après le règne obéissant et craintif de Louis le Débonnaire, ce roi excommunié, déposé par l’Église, et tendant une main suppliante aux évêques, qui daignent à peine jeter un coup d’œil de pitié sur le fils de Charlemagne !

Ne pensez pas cependant que l’Église, ainsi frappée dans sa toute-puissance, s’abandonne elle-même. Un concile se réunit à Tours et fulmine l’anathème contre le prince des Bretons ; l’anathème tombe sur Nominoé sans l’abattre. Au contraire, on dirait que cela l’excite et l’enhardit de montrer à ses peuples comment aurait pu se conduire le fils de Charlemagne. Nominoé l’excommunié appelle à son aide tous les soldats de Bretagne ; il porte ses armes sur le territoire des Francs, ses anciens maîtres ; le voilà sous les mûrs d’Angers, et bientôt la ville est prise ; on le voit jusque dans le Maine, et déjà les hommes, éperdus, prenaient les Bretons pour des Normands. — A furore Britonum libera nos, Domine ! Il fallut bien que Charles le Chauve vînt en aide à son royaume menacé. En effet, il arrive en toute hâte ; d’abord il reprend la ville de Rennes et la ville de Nantes, et il croit que maintenant il peut repartir ; il repart ; revient alors Nominoé ; Rennes est à lui de nouveau, et Nantes tout comme Rennes. Pour cette fois le Breton garde ses conquêtes ; on dit même que dans la joie de ce triomphe, Nominoé fit sa paix avec l’Église ; il rendit aux monastères les richesses dont il les avait dépouillés, il rebâtit les églises renversées dans toutes ces luttes ; sous la loi de cet habile capitaine, la Bretagne s’habituait, peu à peu, à vivre libre et à vivre en paix ; cette paix d’un jour fut troublée par ce même Lantbert, comte des Marches de Bretagne ; poussé par Lantbert, le roi Nominoé se remet en marche ; il prend l’Anjou, il prend le Maine en quelques semaines ; il avait déjà dépassé Vendôme, et il touchait de son épée le pays Chartrain, lorsqu’il se sentit frappé d’une maladie subite qui l’emporta en trois jours. Ce dernier jour les soldats perdirent un grand général, la Bretagne un maître habile, le peuple, un roi qui l’aimait. Le sachant mort, les Francs revinrent sur l’armée des Bretons, mais Lantbert repoussa toutes ces attaques, et par une retraite vaillante, il ramena dans cette Bretagne que Nominoé avait tant servie l’armée et les dépouilles mortelles du héros ! — Toute la Bretagne était en larmes ; elle pleurait son libérateur. Au contraire, du côté des Francs ; la joie était grande, ils se sentaient délivrés d’un ennemi puissant ; parmi ces peuples que menaçaient les armes du roi des Bretons, c’était à qui rendrait au ciel des actions de grâces pour avoir été délivré de ce conquérant à qui les villes n’osaient plus résister. Dans le fond des monastères se rencontra plus d’une plume hostile à ce grand homme qui avait fondé l’Église nationale de son royaume. Que d’histoires étranges racontent, à ce propos, les chroniques ! Elles disent, par exemple, que le jour de sa mort, au moment où le roi breton allait monter cheval, saint Maurille lui apparut, et qu’après lui avoir reproché tous ses crimes, il le frappa du bâton qu’il tenait à la main ; alors Nominoé tomba pour ne plus se relever.

Le fils de ce valeureux et habile roi de Bretagne avait nom Hérispoé ; à la mort de son père, Hérispoé était plutôt un enfant qu’un jeune homme ; à peine est-il assis sur ce trône nouvellement fondé et chancelant, Charles le Chauve, qui avait reculé devant le père, espère venir facilement à bout de l’enfant. — Or, il se trouva que ce jeune homme n’était pas moins brave que Nominoé lui-même ; on eût dit le même feu dans le même regard, le même emportement à la bataille, la même patience quand la guerre n’est pas encore engagée ; surtout c’était la haine aussi violente contre les Francs et la ferme volonté d’être le roi libre d’une nation libre. Cependant, Charles le Chauve accourait à la tête d’une armée puissante ; il marchait comme s’il ne devait pas arriver assez vile pour reprendre sa Bretagne ; sur les bords de la Vilaine, l’armée du roi Charles rencontre les Bretons du jeune Hérispoé ; la bataille fut sanglante, elle fut décisive ; le fils de Nominoé commença comme avait fini son père, il tailla en pièces cette armée trop vite triomphante ; à ce point, et c’est la chronique de l’abbaye de Fontanelle qui le raconte, que ce fut à grand’peine si quelques-uns des chefs de l’armée franque parvinrent à s’échapper. Battu à la première rencontre, le roi Charles implore la paix du prince breton, et cette paix est signée à Angers. Par ce traité, le fils de Nominoé gardait toutes les conquêtes de son père, et certes il était impossible de se montrer plus hautement son digne successeur. Cette paix d’Angers fut troublée trop vite par la guerre civile ; l’Armorique, après s’être battue contre l’étranger, allait se déchirer de ses propres mains. Le frère de Nominoé, Riwallon, frappé de respect par tant de courage, n’avait été que le premier sujet de son frère ; mais le roi Nominoé et Riwallon étant morts à la même époque, le fils de Riwallon, Salomon, qui se portait tout à la fois l’héritier de son père et l’héritier de son oncle, réclama comme sienne la couronne de Bretagne. Ce prétendant, venu tout d’un coup et comme par hasard, après la bataille, fut traité avec le plus grand mépris par son cousin Hérispoé. Alors Salomon s’en fut demander à la cour de Charles le Chauve cet asile intéressé que les rois, aussi bien que les ducs ou les comtes, n’ont jamais refusé aux fils de leurs voisins, quand ces voisins sont des ennemis. À son hôte Salomon, le roi des Francs donne le comté de Rennes, et, malgré tous ses efforts, Hérispoé ne put pas empêcher son cousin de régner sur cette partie du royaume de Bretagne.

Mais les temps étaient difficiles, l’heure était menaçante ; ces descendants dégénérés de Charlemagne et des anciens Francs, que l’on a peine à reconnaître, tant ils ressemblent peu aux terribles soldats des premiers âges, ne sont pas les seuls ennemis que la Bretagne ait à craindre. Les Normands ; les Normands, ce fléau qui ravage, ce torrent qui déborde, ces nouveaux venus des glaces de la Norwége, ont débarqué sur les côtes de Bretagne. On les a reconnus à l’incendie, au pillage, au meurtre, à toutes leurs fureurs. Ils ont pris et pillé de fond en comble la ville de Nantes ; tout fuit devant eux, et, à mesure qu’ils avancent, s’étend la solitude. Non, l’épouvante du moyen âge, à l’annonce de la fin du monde, n’a pas frappé les âmes de cette terreur ! Pour comble de misère, une nouvelle flotte de ces pirates vient de se réunir à ceux qui déjà sont les maîtres de Rennes ; un de ces pirates s’appelle Cédric, il est entré dans les eaux de la Loire ; mais, comme il est trop faible pour s’attaquer aux Normands maîtres de Rennes, Cédric le Normand appelle à son aide le Breton Hérispoé. Il nous semble qu’en ceci le Normand. Cédric manquait à l’habileté des gens de sa race ; ce n’est guère l’usage de ces bandits de s’attaquer les uns les autres ; nous verrons plus tard, il est vrai, dans l’histoire de Normandie, Guillaume le Conquérant blessé par son fils, et, sous les murs d’une ville de la Sicile, les deux fils de Tancrède prêts à en venir aux mains ; mais ces disputes ne durent guère : le fils repentant tombe aux pieds de son père, le frère se jette dans les bras de son frère : c’est le génie du Normand de ne pas diviser ses forces ; au contraire, ils s’aiment, ils se protégent les uns les autres, ils s’encouragent dans la bataille, ils se montrent le chemin qui conduit à la conquête et au soleil !

Appelé à prendre sa part dans ce grand débat de Normands à Normands, Hérispoé accepte avec joie l’alliance de Cédric. Réunis, tous ces Normands étaient invincibles ; divisés, on les tuera l’un par l’autre. L’affaire s’engage ; Cédric et Hérispoé chargent, d’un commun effort, les Normands de Godefroy, qui s’étaient retranchés dans l’île de Bièce ; et le combat fut terrible. Mais bientôt reparaît le bon sens normand : Godefroy, plutôt que de prolonger cette lutte qui devait sauver la Bretagne aux dépens des deux armées envahissantes, propose à Cédric, son camarade, de faire la paix, de se réunir en vrais Normands, de partager le butin déjà fait et le danger à venir. La paix conclue, Cédrie échappe aux Bretons, il passe à Godefroy, et l’un et l’autre ils quittent la Loire, ils entrent dans la Vilaine, ils portent leurs tentes, sous les murs de cette même abbaye de Rhedon fondée par le saint moine qui avait été l’ami et l’ambassadeur du roi Nominoé. Un jour de plus, et l’abbaye était dévastée de fond en comble ; mais, dans la nuit, la foudre gronde, le ciel est en feu, l’orage éclate, la terre tremble ; épouvantés par cette double colère de la terre et du ciel, les Normands posent les armes et s’enfuient devant le dieu des chrétiens ; cette abbaye dévouée aux flammes, les Normands la sauvent ; ces richesses qu’ils voulaient emporter comme des voleurs, non-seulement ils les respectent, comme des chrétiens, mais encore ils ajoutent au trésor du couvent une part de leur butin ramassé à Angers ; par leurs soins, l’église se remplit d’encens, les autels se couvrent de cierges allumés, enfin ils remontent sur leurs vaisseaux, non pas sans laisser à la porte du monastère quelques soldats pour le garder. Ils partaient donc en vrais pèlerins qui viennent d’accomplir un vœu solennel, quand ils se virent assaillis par Hérispoé, naguère l’allié de Cédric, et le jeune Breton jette le désordre dans cette armée. Bretons et Normands, la haine nationale était déjà vive ; on eût dit qu’ils pressentaient les batailles futures. Peut-être même que le digne fils de Nominoé eût chassé pour longtemps ces terribles pirates ; mais Salomon, son cousin, en voulait à la vie du hardi capitaine ; il le fit tuer au pied de l’autel, un jour de fête, dans une église du diocèse de Vannes, comme le roi de Bretagne assistait à l’office divin.

Àla nouvelle de ce meurtre, qui pouvait être si funeste à la fortune de la Bretagne (857), Charles le Chauve est saisi d’un beau zèle ; il marche contre les Bretons ; mais, sur le point d’en venir aux mains, la résolution manque au roi des Francs, et il traite de la paix avec l’assassin d’Hérispoé ! Cette paix ne dura guère ; peu d’années après, Charles le Chauve marchait contre Salomon, qui avait donné asile à Louis le Bègue, son fils révolté. L’armée franque s’en vint jusque sous le monastère d’Antrêmes (près de Laval). Certes, en pareille occurrence, Nominoé ou son fils Hérispoé auraient vaillamment combattu, cette fois encore, pour l’indépendance nationale. Salomon, mal assis sur ce trône usurpé, et dont le pied glissait dans le sang, trouva qu’il était plus prudent de traiter avec le roi Charles et d’acheter la paix ; le prix de ces sortes de trêves était fait depuis longtemps, à savoir : cinquante livres d’argent ! — Mais pour ces Bretons intrépides, quelle paix était durable ? Nous les retrouvons, l’instant d’après, en compagnie des Normands (pour la seconde fois), et prenant l’Anjou sur Charles le Chauve. Là s’arrête, non pas la renommée, mais la vie et le labeur de Robert le Fort, ce Machabée, comme on l’appelle. Il préparait, à la façon d’un homme de génie, la dynastie appelée à remplacer la dynastie de Charlemagne ; Robert le Fort (honneur aux vaincus, autant qu’aux vainqueurs !) tomba sous le fer des Bretons. Privé de son meilleur capitaine, Charles le Chauve comprend que désormais il lui est impossible de résister à l’attaque des Normands ; en conséquence, il s’adresse au roi dès Bretons implorant son appui contre l’ennemi commun. Pour payer cette alliance, le roi des Francs offrait au roi de Bretagne une partie du territoire d’Avranches et du Cotentin. L’offre était splendide, Salomon accepte, et tout de suite il conduit son armée sur le bord de la Vilaine, en face d’Avezac. Ce fut un rude labeur pour les soldats de la Bretagne ; pendant une longue année de batailles sans cesse renaissantes, ils soutinrent l’effort des Normands. Résistance inutile ! Charles le Chauve oublia de venir en aide au Breton son allié, et le Breton finit par acheter la retraite des pirates du Nord ; ils partirent, emmenant avec eux cinq cents vaches en récompense de leur départ. Ce roi Salomon, si l’on pouvait oublier le crime qui souilla sa vie, et les premières actions de son règne, trop prudentes pour un usurpateur, qui surtout a besoin d’audace, n’était pas, assurément, un prince sans intelligence et sans courage ; son règne a servi à la gloire et à la liberté de la Bretagne ; mais le remords de son crime troubla la vie de Salomon ; l’image sanglante d’Hérispoé lui apparaissait dans son sommeil ; plus de repos, plus de sommeil : Macbeth a tué le doux sommeil, cette mort de la vie de chaque jour ; au pied de l’autel, Salomon se rappelait son cousin et son roi, tué par ses ordres. En vain il appelait à son aide la piété et l’aumône, la conscience parlait plus haut que les bonnes œuvres. La bataille seule et ses émotions terribles calmaient pour un instant cet esprit agité ; les Normands à combattre lui procuraient la seule distraction du remords ; pour apaiser cette fièvre d’un esprit malade, Salomon résolut, entre autres exploits, de prendre la ville d’Angers. La ville appartenait aux pirates ; de cette position formidable ils commandaient à la Mayenne ; pourtant lorsque Charles le Chauve arriva sous les murs de-cette ville, qu’il fallait reprendre pour éteindre l’incendie qui menaçait toute la Gaule : Ad extinguendum commune incendium, dit la chronique, Charles le Chauve trouva que le Breton était arrivé avant lui. Réunis aux Francs, les Bretons pressent la ville avec une activité singulière. À chaque instant, la nuit et le jour, l’assaut se renouvelle ; de leur côté, les Normands se défendent comme on les attaque ; ils savent que toute retraite leur est fermée, et ils vendront chèrement leur vie. La faim, la maladie, le découragement, menaçaient déjà l’armée coalisée, et le roi des Francs parlait de la retraite, lorsque soudain Salomon eut une de ces inspirations guerrières dignes de Nominoé lui-même. Il fait creuser par ses soldats, autour des murs de la ville assiégée, un large fossé au-dessous du niveau de la Mayenne ; le fossé commençait à partir de la tête du pré de l’île des Aubiers et s’arrêtait en face du Maine. Dans ce lit formidable, la Mayenne se précipite, laissant à sec les vaisseaux normands. De cette flotte perdue, les Bretons s’emparent en jetant des cris de victoire ; maîtres des vaisseaux, la ville leur appartient, et pour peu que l’on mette à profit cette victoire, pas un seul de ces Normands atterrés ne restera vivant ou libre… Le roi Charles recule devant sa victoire ! Il tenait ces Normands, il les sauve ; à travers cette armée indignée, les Normands passent, la tête haute, non pas, il est vrai, sans avoir payé au roi des Francs un immense tribut, fruit de leurs rapines et ils se retirent sains et saufs dans une des îles de la Loire. Pour comble de prudence, Charles le Chauve avait fait jurer aux pirates qu’ils respecteraient désormais le royaume des Francs : serment de pirates ! À peine fortifiés dans l’île qui leur servait de refuge et à laquelle est demeuré depuis le surnom d’Île du carnage, ils recommencent leurs dévastations et leurs brigandages. C’était bien la peine de les avoir tenus st cruellement courbés sous l’épée des Bretons valeureux !

Vainqueur et couvert de gloire, Salomon était retourné en Bretagne, et, sur la frontière de ce royaume volé par un crime, le premier qui lui fit cortège, ce fut le roi Hérispoé ! — c’était l’ombre du roi égorgé ! On dirait de l’histoire d’Hamlet ! L’ombre était toujours menaçante, le crime restait entier, la conscience retrouvait son trouble, la nuit son insomnie. Si grand et si poignant fut le remords qui lui déchirait le cœur, que Salomon résolut d’abdiquer et de placer la couronne sur le front de son fils Wigon. Dès ce moment, le roi Salomon fut perdu. Courantgen, évêque de Rennes, mit à profit cette abdication volontaire, pour soulever contre l’usurpateur les principaux seigneurs de la Bretagne. L’évêque s’en va trouver Gurwand, comte de Rennes, le gendre du feu roi Hérispoé, et il lui persuade que le glaive doit venger le meurtre de son beau-père ; en même temps, il parle au propre gendre de Salomon lui-même, de cette couronne de Bretagne que le gendre de Salomon, Pascwiten, rêve déjà depuis longues années. À tous les seigneurs de Bretagne, l’évêque annonce que Salomon, troublé par ses remords, veut rétablir l’autorité de l’ancien métropolitain de Tours, la créature du roi des Francs ; ainsi, plus d’Église de Bretagne, plus d’indépendance nationale ! Soulevée par ces paroles pleines de menaces et de promesses, la révolte éclate soudaine et furieuse. À ces colères terribles, Salomon, loin de résister, prend la fuite ; il va se cacher, où plutôt il va se perdre dans un monastère du comté de Poher. Les conjurés le suivent ; ils sont à la porte du monastère, menaçant de tout briser ; toutefois, ils n’osent pas souiller le lieu saint, et ils font dire à Salomon qu’il ait à sortir de sa retraite, s’il ne veut pas en être arraché de vive force. Celui-ci, pour toute réponse, reste prosterné à l’autel, comme dans un lieu d’asile inviolable. Vain espoir ! les conjurés pénètrent dans l’église, l’épée au poing. Alors le courage revient au prince proscrit ; il était à genoux, il se relève, et, d’un regard inspiré, d’un front sévère, il va au-devant de la révolte ! À la vue de leur prince, les seigneurs bretons se sentent touchés, non pas de pitié, mais de respect. Ils quittent le lieu sacré ; ils ne veulent pas ensanglanter l’autel. — Cependant, à l’endroit le plus sombre de l’église, se cachaient quelques-uns de ces vils soldats, prêts à tout crime ; chassés de l’armée franque pour leurs méfaits, ils s’étaient réfugiés dans les derniers rangs des Bretons. Ces hommes, quand les seigneurs bretons, frappés de respect, ont quitté l’église ; se précipitent sur le roi Salomon, et, d’une main furieuse, ils lui crèvent les deux yeux. En tombant, le roi de Bretagne se rappelle son cousin égorgé, lui aussi, à l’autel ! Le lendemain, il rendait le dernier soupir, plein de reconnaissance pour ce Dieu vengeur qui lui envoyait enfin |’expiation de son crime ! — Au dehors du monastère les conjurés s’étaient réunis pour délibérer sur le sort de leur roi, lorsqu’ils apprirent qu’il était mort. Alors ils se partagèrent la Bretagne ; Gurwand eut pour sa part tout le nord de l’Armorique ; Pascwiten s’établit dans les contrées méridionales ; l’ouest devait obéir aux comtes de Poher, de Cornouailles, de Léon, chacun de ces petits princes se réservant dans ses domaines une souveraineté entière. Rien ne manquait à ce partage de la nation ; rien, sinon l’accord entre les divers maîtres qui s’emparaient d’elle. Bientôt, en effet, du partage même, vous voyez sortir une lamentable guerre civile ; Gurwand et Pasewiten veulent avoir, chacun de son côté, la Bretagne tout entière. Gurwand était le plus faible, son armée était la moins nombreuse, mais il avait, pour lui servir d’armée, une action héroïque et l’assentiment unanime de la Bretagne guerrière. C’était un jour, dans l’oisiveté du camp. On parlait des Normands, et chacun exaltait à l’envi le courage des hommes du Nord.

« Propos de lâches ! s’écria Gurwand ; pour moi, je n’ai pas besoin des soldats du roi de Bretagne, je ne veux que mes vassaux pour venir à bout de tous ces Normands trop vantés ! » Ainsi il parle, et sa parole ne tombe pas dans une oreille inattentive. À quelques jours de là, un messager venu du camp des Normands se présente au roi Salomon, parlant ainsi : « Nous savons que tu as dans ton armée un chef qui se vante de combattre Hasting, notre chef, sans autre secours que ses propres vassaux. Hasting m’envoie pour lui dire, à lui, ton vassal, que les Normands l’attendront demain dans la plaine qui borde leur camp ! » Il dit et part. Garwand est informé que Hasting accepte son cartel, Gurwand sera exact au rendez-vous. En vain le roi Salomon le veut retenir, rien n’y fait ; Gurwand, quand l’heure du combat est arrivée, se présente fièrement dans la plaine qui lui est désignée ; comme il l’avait promis, le chef breton n’amène avec lui que ses vassaux, à peu près deux cents hommes, pour combattre toute cette armée ! Chose héroïque des deux parts ! À mesure que les Bretons avancent, les Normands, saisis d’admiration, reculent épouvantés par tant de courage. Tel était Gurwand, mais aussi tel était Hasting, ce chef des pirates devenu comte de Nantes plus tard, qui avait brûlé une ville de la Toscane, se croyant entré dans Rome. Toute cette histoire ressemble au poëme que le Tasse doit donner à l’Europe chrétienne, le poëme des soldats, des batailles, de la chevalerie et des grands noms du moyen âge qui surgissent de toutes parts, entourés de cette auréole naissante que le temps et la gloire feront grandir.

Cette audace heureuse de Gurwand le rendit populaire par toute la Bretagne ; aussi bien, quand il se fut agi de se mesurer contre cet intrépide, Pascwiten, quoique supérieur en forces, n’osa pas l’attendre de pied ferme. Il ne se croyait pas encore assez fort, son armée n’était pas encore assez nombreuse pour combattre le comte de Rennes, et à ces causes il appelle à son aide les Normands : — les Normands accourent, ils sont déjà sous les murs de Rennes réunis aux soldats de Pascwiten, on pouvait compter trente mille assiégeants ; à peine si Gurwand pouvait disposer de quelques mille soldats. — « Allons ! dit-il, la victoire n’est pas dans le nombre, c’est Dieu qui la donne, et enfin, quel autre danger courez-vous que la mort ? » Il dit, on le suit dans cette mêlée, on le suit avec l’enthousiasme qui donne la victoire. La trouée fut immense dans l’armée de Pascwiten. Les Normands tombaient sous l’épée de Gurwand, « ainsi tombe l’herbe des prés sous la faucille ; » à la fin les Normands prennent la fuite devant ce lion comme autant d’agneaux timides. Complète, entière, glorieuse victoire ! « Jamais l’Armorique n’avait été arrosée de tant de sang ! »

Donc Gurwand reste le maître : Sa seule présence gagnait les batailles, dit la chronique de Metz. Pascwiten, battu de toutes parts, se retire prudemment de la lutte, jusqu’au jour où le bruit se répand que Gurwand est frappé d’une maladie mortelle ; aussitôt Pascwiten, qui se croit délivré de ces ennemis à qui rien ne résiste, envahit le comté de Rennes. — Les vassaux de Gurwand osaient à peine troubler l’agonie de leur illustre chef en lui portant cette funeste nouvelle ; cependant ils arrivent Jusqu’à son lit, le front morne, le regard abattu : « Ta ville est menacée, disent-ils enfin. — Eh bien ! dit le chef, vous le voyez, je ne puis pas vous conduire ; mais prenez mon étendard et le montrez aux Normands, ils auront peur ! » À ce discours du chef, les vassaux restaient immobiles. — Alors Gurwand sortant de son lit, « Marchons donc, marchons ensemble, mieux vaut mourir sur le champ de bataille que dans un lit ! » Il se lève, il prend son épée ; ses soldats le portèrent à la tête de son armée, comme leur véritable étendard. Gurwand expirant assista à sa dernière victoire, il put suivre d’un regard attentif l’armée du comte de Vannes qui s’enfuyait dans le lointain. Mais ce dernier effort, cette dernière émotion, avaient brisé ce reste de vie, l’âme partit au bruit de la victoire ; âme invincible, héros digne d’une si belle mort !

Pascwiten fut moins-heureux que son rival ; ses alliés, les Normands, le voyant inutile, égorgèrent le comte de Vannes. À ces deux princes succédèrent Alain, frère de Pascwiten, Judicaël ; fils de Gurwand. Dans cette part de l’héritage, Alain et Judicaël acceptèrent les haines qui avaient divisé les deux comtes. La guerre civile reparut en Bretagne, et de ces guerres malheureuses les Normands profitèrent pour s’emparer du territoire qui s’étend de la Loire au Blavet. — La leçon était rude. Alain et Judicaël finirent par comprendre dans quel abîme leurs dissensions pouvaient jeter la patrie commune, et que s’ils ne réunissaient pas leurs forces contre ces féroces ennemis, la Bretagne était perdue. Réconciliés par cette nécessité de chasser les pirates, les deux princes se donnent rendez-vous sur le champ de bataille. Judicaël arrive le premier, et comme le comte Alain était en retard, il imagine de ne pas l’attendre. On en vient aux mains à l’instant ; les Bretons se jettent sur les Normands, et bientôt la victoire est gagnée ; les Normands ont reconnu, à ses coups, le fils de Gurwand ; ils fuient, Judicaël veut les suivre, rien ne l’arrête, ni les fossés, ni le courage désespéré des vaincus. On vit les Normands se précipiter, tête baissée, dans l’armée bretonne, où ils firent une immense trouée ; lui-même, Judicaël, il tomba dans la mêlée, jeune et brave capitaine fait pour un meilleur sort. Comme les Normands s’en allaient d’un pas moins hâté, ils rencontrèrent en leur chemin Alain, le comte de Rennes ; pour arriver trop tard, Alain arrivait juste à temps. Il arrivait pour mettre à profit une victoire toute faite, pour écraser un ennemi déjà vaincu, pour hériter du comté de Vannes, maintenant sans maître par la mort de Judicaël. — Délivrée des barbares par les armes des deux comtes, la Bretagne porta sa reconnaissance, non pas sur le jeune guerrier qui était mort pour elle, mais sur celui qui restait debout. Il y avait près d’un demi-siècle que les Normands troublaient ce royaume, maintenant arraché aux pirates. Dans leur reconnaissance, les Bretons saluent le comte Alain de ce beau surnom donné à bien des capitaines après la victoire, et que bien peu ont conservé dans l’histoire : Allan-Re-Bras, Alain le Grand.

Cette victoire remportée sur les pirates, Allan-Re-Bras la complète bientôt par la prise de Coutances. Chassés de la terre, chassés des rivages de la Bretagne, les Normands laissent en repos cette Armorique qui leur était si terrible. Tant que régna le roi Alain, c’est-à-dire de 877 à 907, la Bretagne fut délivrée de l’invasion normande. Mais Alain mort, soudain l’Armorique indignée vit accourir les barbares ; déjà ils sont arrivés sous les murs de Nantes, ils assiégent la ville, la ville est prise, et sur cette prote opulente les hommes du Nord se vengent des victoires d’Alain le Grand.

L’histoire de ces ravages est la même toujours : villes qui tombent, remparts qui s’écroulent, populations égorgées, monastères au pillage, villages en flammes, l’incendie mêlé au sang. Cette fois, la petite Bretagne est frappée tout comme l’a été l’île de la Grande-Bretagne. La torche et le poignard, la rapine et toutes ses violences se sont abattues sur cette terre malheureuse. Hélas ! le lien commun, le lien sauveur dans ce grand mouvement des populations et des siècles, l’Évangile, l’Évangile est jeté aux flammes ; la divine empreinte du saint baptême est effacée, par le sang, sur ces fronts abrutis par la guerre ; le prêtre, faible vieillard chassé de son temple brisé, emporte tout au loin les reliques des saints, et la relique vénérée est suivie des femmes, des enfants, des vieillards, de toutes les terreurs, de toutes les misères… Au plus fort de cet exil des hommes de la péninsule, la Grande-Bretagne reconnaissante se rappelle l’hospitalité qu’elle a reçue dans des circonstances pareilles ; elle offre à l’Armorique l’asile de ses forêts, de ses montagnes et de sa mer bruyante, formidable retranchement. Dans l’île hospitalière, la petite Bretagne envoie ses comtes, ses barons, ses machtierns, son dieu et ses prêtres, ses enfants, ses femmes, ses vieillards ; ne pouvant plus défendre le présent, l’Armorique, du moins, sauvait l’avenir. « Car telle était la volonté de Dieu ! il fallait que la péninsule armoricaine devînt comme une profonde solitude ; les pirates en devaient faire un vaste-bûcher. Ils passaient comme la foudre, brisant, renversant, égorgeant ! » Pas un endroit de la contrée ne fut à l’abri de ces dévastateurs venus du Nord, sinon, dit la chronique, une seule contrée. C’est que le comté de Léon était défendu par un digne enfant de la Bretagne, Ewen, le descendant du grand comte Morvan. Quand tout fuyait, Ewen resta sur sa terre ; il attendit le Normand de pied ferme ; il appela autour de sa bannière tout Breton qui voulut combattre et mourir en soldat ! Son exemple devait trouver des imitateurs hardis en Angleterre, aussi bien que dans cette Armorique désolée. Parmi les plus jeunes réfugiés que la foule des femmes et des vieillards avait entraînés dans l’île de la Grande-Bretagne, se trouvait un adolescent, le jeune Alain, fils de Matuédoi, comte de Poher. Le jeune Alain, à la cour du roi des Angles, rêvait déjà qu’il reprendrait sur les barbares le royaume d’Alain le Grand, son aïeul. Il avait vingt ans à peine, il était exilé, il savait la Bretagne conquise par les hommes du Nord ; à peine s’il avait pu réunir autour de sa jeunesse quelques jeunes Bretons comme lui, et cependant il part pour reconquérir la Bretagne. Chacun, le voyant passer, se met à le suivre. Les Anglais eux-mêmes marchent volontiers avec ce jeune homme qui leur promet de terribles rencontres avec les Normands… On part… on franchit la mer obéissante… on aborde à Cancale… Les premiers Normands se sont retranchés à Saint-Brieuc, et le jeune Alain tombe sur ces barbares avec la rage de la vengeance. De marche en marche et à travers une longue traînée de cadavres normands, nos jeunes Bretons arrivent jusqu’à Nantes ; là s’étaient réfugiés les pirates, c’était leur dernier asile ; la ville est emportée d’assaut ; le Normand est mis en pièces ; Alain, tout couvert de poussière et de sang, pénètre dans la basilique de Saint-Félix pour rendre grâce au dieu des armées ! — Ô misère ! l’antique église avait à peine conservé ses murailles ; le toit était tombé et le ciel servait de dôme ; l’autel était brisé, les tombeaux étaient ouverts, les saints avaient été précipités de leurs niches ; la ronce croissait dans le sanctuaire, les bêtes fauves se cachaient dans le parvis sacré ; solitude, dévastation, ravage ! Pour arriver jusqu’à l’endroit où fut l’autel, Alain est obligé de se frayer un chemin à travers ces ronces et ces ruines ! Mais le Te Deum de la victoire ne se chante pas avec moins de reconnaissance et de ferveur sur les ruines du temple profané que sur l’autel resté debout. Le vainqueur, agenouillé dans ces ruines, pense avec joie qu’il va relever tout ce que l’ennemi a renversé, la liberté de son peuple, le rempart de sa ville, l’autel de son Dieu !

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