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En effet, la paix, cette chose divine, la paix, qui sauve et qui repose, qui fait de l’épée une charrue, de la malédiction une prière, de la misère une espérance ; la paix, ennemie des ronces et des ruines, est bientôt rendue à la Bretagne glorifiée ; elle retrouve à la fois ses églises et ses chaumières, ses haies vives et ses génisses dans les pâturages, le château fort au sommet de la colline, la barque sur l’Océan, la chanson dans le hameau. Le vieillard revient de son exil, sûr de mourir désormais sur le sol sacré de la patrie, les femmes consolées apportent de nouveaux enfants à l’antique foyer ; un frère revient ; l’enfant exilé revient avec le courage et les armes d’un soldat. — Revinrent aussi les reliques, les prières et les saints exemples que l’Église bretonne avait emportés avec elle ; Église charitable et laborieuse, elle avait des consolations pour le pauvre, des conseils pour le puissant, des prières pour tous ; la dernière à la fuite, la première au retour, vous la retrouvez dans tous les pénibles sentiers, dans toutes les voies difficiles, triomphante ou couronnée d’épines, bienveillante aux jours de sa forcée, courageuse dans l’adversité, intelligente toujours. De l’Église de Bretagne nous allons dire les origines ; cette clarté nouvelle, introduite dans cette histoire, ne peut qu’ajouter à l’intérêt et à l’authenticité du récit.
Nous l’avons dit, et le savant homme qui, jusqu’à présent, nous a servi de guide dans cette histoire, l’a prouvé d’une façon qui nous paraît sans réplique, entre les deux Bretagnes, l’île et la péninsule, entre la grande et la petite Bretagne, se rencontrent des ressemblances si complètes, que l’on dirait une seule et même contrée. Les traditions, les mœurs, les institutions, tout est commun entre les deux Bretagnes. À ces causes, on ne trouvera pas étrange si, même à propos de l’histoire religieuse, et pour retrouver les origines de l’Église bretonne, nous allons chercher nos preuves de l’autre côté du détroit.
Déjà, avant la fin du deuxième siècle, le christianisme avait pénétré et s’était établi dans l’île de Grande-Bretagne. Ces nouveaux chrétiens, placés à l’extrémité de l’Occident, loin du bruit, des paradoxes et de l’enivrement des controverses religieuses, étaient restés tout simplement fidèles à l’Évangile ; c’est à peine si, de temps à autre, ils avaient entendu parler, comme d’autant de nouveautés dangereuses, des hérésies et des schismes qui agitaient les Églises d’Orient. Cependant l’hérésie, ardente, inquiète, qui ne se fie à rien ni à personne, avait fini par aller visiter, à leur tour, les chrétiens de la Bretagne insulaire, et elle leur avait apporté, — présent funeste ! — ses doutes, ses fantaisies, ses petites recherches, son audace. Ce fut un moine, sorti, dit-on, du monastère de Bangor, qui propagea ces doctrines déjà condamnées. Cette fois, le syllogisme impétueux et les distinctions subtiles d’Aristote semblèrent ajouter une force nouvelle aux raisonnements de ce rhéteur venu de Cambrie sous le nom celtique de Morgan (enfant de la mer), ce Morgan qui, sous le nom de Pélage, s’était fait une si médiocre célébrité. De Rome, où il avait prêché pour la première fois sa doctrine, Pélage s’était rendu en Afrique, et il avait osé aborder à ces mêmes rivages que l’évêque d’Hippone éclairait de son éloquence et de sa doctrine. Le système de l’hérésiarque, auquel ses disciples donnaient plus de crédit par leurs violences que le maître lui-même par son éloquence qui manquait d’inspiration et de génie, anéantissait la grâce de la rédemption en exagérant les forces de la nature ; il attaquait la doctrine du péché originel, la liberté de l’homme et l’efficacité du baptême. Cette étrange hérésie inquiéta tout d’abord les plus sages prélats de l’Église. Un premier concile, convoqué à Carthage (en 418), avait condamné Pélage et son disciple Célestius, mais ni l’un ni l’autre ne tint compte de la censure des évêques, et ce fut alors que saint Augustin lui-même entreprit d’opposer une digue puissante à ce torrent qui menaçait déjà d’envahir l’Italie. Ainsi l’avait ordonné saint Jérôme, lorsque du fond de sa solitude il avait désigné l’évêque d’Hippone comme le vengeur de la vérité, contre les artifices de l’enseignement de Pélage. C’est la gloire de saint Augustin, d’avoir été le plus fidèle interprète, et aussi le plus éloquent, des sentiments que l’Église avait professés avant lui, et d’être devenu après sa mort l’oracle invariable des décisions de l’Église, toutes les fois que l’Église a dû se prononcer sur ces difficiles questions. « C’est dans les livres de ce grand évêque, dit le pape Célestin, qu’il faut chercher et puiser la doctrine que professe l’Église sur la grâce de Jésus-Christ, sur le libre arbitre de l’homme et sur la prédestination des saints. »
Tel était ce pauvre moine, plus obstiné qu’il n’était éloquent et convaincu. C’est surtout pour avoir rencontré en son chemin saint Augustin lui-même, que Pélage l’hérésiarque a été célèbre ; du reste, il n’a rien fondé, il n’a rien détruit. Sa doctrine, un instant acceptée et débattue dans la Grande-Bretagne, fut réduite au néant par les prédications des deux évêques, des deux frères chrétiens saint Germain l’Auxerrois et saint Loup, apôtres des Gaules, qui venaient pour enseigner l’Évangile aux chrétiens et aux païens insulaires. Véritablement, on est tout honteux quand on voit quelle importance certains beaux esprits ont donnée à ce Pélage. Ils en ont fait comme le précurseur de Luther, ils ont voulu prouver qu’il était l’alpha et l’oméga, le tohu et le bohu de toute philosophie. À les entendre, cet homme est l’héritier direct des anciens bardes de l’Armorique, dont il aurait sauvé la philosophie dans ce naufrage universel de toutes les opinions qui n’étaient pas l’opinion de l’Église catholique. Et comme, une fois dans l’exagération, les plus sensés et les moins hardis ne consentiraient pas à s’arrêter, même devant l’absurde, les faiseurs de grands caractères pour les romans historiques n’ont-ils pas tenté de nous prouver, à force de périodes sonores et vides, et avec le plus grand sang-froid du monde, que dans ce moine Pélage se personnifiait tout Le génie breton ? À les en croire, toute la Bretagne se résumerait dans l’hérésie de Pélage. Au douzième siècle, ils retrouvent Pélage dans Abeilard ; sous Louis XIV, ils le retrouvent dans Descartes ; de nos jours ce sera M. de Lamennais, à moins encore que l’on n’en fasse M. de Chateaubriand lui-même. Insigne entêtement, de tout vouloir soumettre au joug du même paradoxe ! Bien plus, de l’hérésie de Pélage, cette fausse doctrine mal exposée, mal défendue par un homme sans talent et sans génie, et foudroyée de toutes parts par les voix les plus éloquentes et les plus écoutées, on a fait comme la base des Églises de l’Armorique ; on a relevé, tout exprès pour en charger la Bretagne, ce mur de division entre saint Augustin et Pélage. En vain les plus grands docteurs, saint Augustin, et avec saint Augustin, Bossuet, ont-ils prouvé à ces romanciers de l’histoire toute la perturbation apportée par Pélage, l’Église livrée à la discorde, les pasteurs sans autorité sur le troupeau, le troupeau sans pasteur, la vérité sans appui, les esprits flottants et chancelants dans la foi, la ruse et l’imposture de ces pélagiens réclamant un tribunal qui n’est pas, non pas pour être jugés, mais pour se soustraire au tribunal qui est ; en vain a-t-on appliqué à cette hérésie misérable cette parole sévère : que ne pouvant pervertir le monde catholique, ils tentent de le soulever (orbem catholicum quoniam per vertere nequeunt, commovere conantur), rien n’a pu empêcher les déclamateurs de jeter sur l’Église de Bretagne, qui s’en indigne, ce froid manteau d’hérésie pélagienne ! Heureusement de bons et sages esprits, peu disposés à recevoir, les yeux fermés, les inventions des faiseurs de paradoxes, ont-ils accablé sous les sarcasmes du bon sens toutes ces suppositions puériles ; ils ont démontré, en se jouant, qu’Abeilard était, en effet, un autre homme que Pélage, et que Descartes n’avait rien de commun avec le moine de Bangor. Quant à l’accusation plus grave, d’une hérésie pélagienne qui eût été apportée par les réfugiés de l’île dans la péninsule armoricaine, cette accusation a été réfutée d’une façon nette et sérieuse, comme doivent l’être toutes les questions qui tiennent à la conscience des peuples. En effet, comment donc se peut-on expliquer, qu’en récompense de son hospitalité, si pleine et si entière qu’elle accepta même le nom de la nation émigrée, l’Armorique ait reçu, pour tout bienfait, de ces réfugiés chassés par le Saxon… une hérésie ? Mais de cette hérésie que des Bretons insulaires auraient conservée avec tant de soins et tant de peines, où est la trace ? Ni dans les monuments de l’histoire, ni dans la vie des saints de Bretagne, ni dans les actes des conciles, il n’est question de cette hérésie transplantée de si loin et à travers tant de périls. Il est vrai qu’une hypothèse anticatholique a tant de chances d’être acceptée ! À ce propos, M. de Courson a découvert, avec ce rare bonheur qui ne le quitte pas, un passage de la chronique de Wotton, qui nous paraît tout aussi décisif que le poëme d’Ermold le Noir : « Semper inter eos fides remansit integra… etc. « Leur foi est restée pure de tout alliage, malgré l’hérésie de Pélage, qui a causé de si grands ravages dans l’esprit des Saxons… surtout dans le pays de Galles et dans la Cornouailles (dans toute la partie de l’île restée bretonne), l’hérésie fut rejetée avec haine et mépris ! » — C’est aussi une des louanges très-méritées que Bossuet accorde à l’Église des Gaules, que la Providence fut soigneuse de réveiller parmi nous l’ancien esprit et d’y faire revivre les premières grâces. — Écoutez encore Bossuet vous raconter comment l’Église gallicane resta pure et dégagée de toute hérésie. — « Quand le temps fut arrivé que l’empire romain devait tomber en Occident, et que la Gaule devait devenir France, Dieu ne laissa pas longtemps sous des princes idolâtres une grande partie de la chrétienté, et voulant transmettre au roi des Français la garde de son Église, qu’il avait confiée aux empereurs, il enseigna à la belliqueuse nation des Francs que le dieu de Clotilde était le vrai dieu des armées ! » — Et dans cet autre passage d’un livre que nous savons tous par cœur :
« Un siècle si malheureux à l’empire, où il s’éleva tant d’hérésies, ne laissa pas d’être heureux au christianisme. Nul trouble ne l’ébranla, nulle hérésie ne le corrompit ; l’Église, féconde en grands hommes, confondit toutes les erreurs. — La foi chrétienne s’affermissait et s’étendait tous les jours. »
Àces éloquentes et sincères paroles d’un si illustre docteur, que peuvent répondre les écrivains qui ont fait de Pélage un grand philosophe et, peu s’en est fallu, un symbole ? C’est bien le cas de reconnaître, avec Bossuet lui-même, cette doctrine céleste, comme il parle en parlant de saint Augustin. Ceux qui veulent à toute force retrouver Pélage dans toutes les opinions et dans toutes les croyances de la Bretagne, ceux-là n’ont pas lu les réfutations victorieuses, non-seulement de saint Augustin, mais de tous les maîtres de la science en Occident. Ils ne se rappellent donc pas ce beau et ferme discours prononcé dans l’église de Carthage le jour de la nativité de saint Jean-Baptiste, par l’évêque d’Hippone, quand il défendait avec tant d’énergie la puissance divine des eaux du baptême. Cette doctrine de saint Augustin était reconnue comme la vraie doctrine, en Espagne, où elle était professée par saint Isidore ; dans les Gaules, où elle fut enseignée par saint Prosper et saint Césaire d’Arles ; à Lyon, par saint Remi ; en Allemagne, par le vénérable Haimon d’Alberstadt ; en Angleterre, par Bède, le savant historien, et saint Anselme, l’archevêque de Cantorbéry ; en Italie, enfin, par les souverains pontifes de l’Église, Célestin, Boniface, Sixte, Léon, saint Grégoire. Ainsi ont pensé les plus savantes institutions religieuses, et surtout l’ordre de Saint-Benoît, qui pendant huit on neuf siècles a présidé à la doctrine et rempli les plus grands siéges de l’Église. On le voit, le monde chrétien et catholique est unanime à repousser ce Pélage, tout comme l’Église de Bretagne. Il est vrai que plus d’une fois, entre le clergé breton et le clergé gallo-franc, des dissensions se sont élevées, mais ces dissentiments passagers ne doivent être attribués ni à la dissidence religieuse, ni à ce système de résistance anticatholique dont quelques historiens des derniers temps ont voulu honorer l’Église de Bretagne, qui se reconnaît, grâce à Dieu ! indigne de tant d’honneur.
Vers la fin du troisième siècle, saint Gatien, évêque métropolitain de Tours, avait fondé les évêchés de Rennes et de Nantes ; mais soit que le petit nombre des ouvriers évangéliques eût mis obstacle au zèle des deux évêques de la haute Bretagne, soit que la langue des prêtres gallo-romains fût inconnue aux populations encore idolâtres de la pointe occidentale de l’Armorique, il est certain que la conversion des habitants de la basse Bretagne ne date guère que de l’arrivée des Bretons dans la péninsule. Il paraît même que, pour la création des nouveaux siéges de l’Armorique, le consentement de l’évêque de Tours ne fut pas sollicité. C’est qu’en effet, au milieu des bouleversements de l’empire, et dans ce terrible instant de confusion universelle où la religion même avait à lutter de toutes parts contre les attaques des païens, l’évêque métropolitain de Tours ne pouvait guère songer à faire valoir ses droits ecclésiastiques.
On a prétendu, mais à tort, que les droits de l’archevêque de Tours reposaient uniquement sur une division antérieure du territoire ; ce qui est vrai, c’est que les droits de l’archevêque de Tours avaient pour base un article très-net et très-formel du concile d’Antioche. Telle fut l’origine de cette séparation funeste qui s’établit de si bonne heure entre les évêques bretons et le clergé gallo-franc. De là bien des conflits déplorables entre les deux peuples.
D’autres causes, non moins graves que cette négation de l’autorité métropolitaine, devaient entretenir la méfiance et la discorde entre les deux clergés de Bretagne et de France. Un jour, l’archevêque d’York, saint Samson, étant venu prendre possession du siége de Dol, donna la consécration ecclésiastique à plusieurs prêtres bretons. Peut-être l’évêque venu d’Angleterre croyait-il avoir le droit de consécration en sa qualité d’archevêque : en effet, les évêques et le clergé bretons qui avaient converti la partie armoricaine encore idolâtre, ne reconnaissaient-ils pas la juridiction du prélat avant d’avoir quitté la terre natale ? ou bien encore, l’archevêque ne faisait-il qu’obéir au désir du roi Houël de Bretagne ? Quoi qu’il en soit, les évêques de Tours se virent forcés de protester hautement contre cette violation des règles canoniques. À cet effet, un concile solennel fut convoqué à Tours, en 566 ; tous les évêques de l’Armorique y devaient apporter leur expérience et leurs lumières, mais deux évêques seulement, l’évêque de Rennes et l’évêque de Nantes, se rendirent à l’assemblée, tous les autres refusant de prendre part au concile. Cependant le concile, dûment convoqué, se mit à l’œuvre avec autant d’autorité que si l’assemblée était complète. Il établit plusieurs canons relatifs aux objections proposées ; dans l’un de ces articles, défense était faite qu’à l’avenir aucun prêtre breton ou armoricain (gallo-armoricain) pût être ordonné évêque sans le consentement du métropolitain de Tours, « car, ajoutaient les prélats, ceux-là méritent d’être séparés de notre communion qui semblent mépriser les ordonnances des conciles. » Le texte était clair et précis, la défense était formelle, et nonobstant les Bretons persistèrent dans leur résistance. Trois siècles plus tard, Nominoé foulait aux pieds, avec plus d’audace encore, le privilége du métropolitain de Tours. De sa propre autorité, ce prince créa deux nouveaux évêchés, celui de Saint-Brieuc et celui de Tréguier. La métropole, durant plusieurs siècles, réclama près du saint-siége en faveur de ses droits méconnus ; mais elle ne put obtenir gain de cause qu’en 1199, sous Philippe-Auguste, et dans le moment où la Bretagne se trouvait soumise à la domination du roi de France comme le tuteur et bientôt comme le vengeur du jeune duc Arthur.
En résumé il est donc impossible, dans toutes ces dissensions, de retrouver rien qui ressemble à l’hérésie de Pélage ou à toute autre hérésie. En tout ceci la doctrine évangélique, n’est pas en cause ; ces disputes des Églises de France et de Bretagne sont tout au plus des disputes politiques. La Bretagne est chrétienne, elle est catholique, elle est romaine, tout autant que la France.
« Dieu, dit le père Maunoir, dans son naïf langage, envoya dans les limites de la Gaule celtique sept brillantes lumières pour y dissiper les ténèbres de l’idolâtrie : saint Pol, en Léon ; saint Tugdual, en Tréguier ; saint Brieuc, au diocèse de ce nom ; saint Malo, à Aleth ; saint Samson, en Dol ; saint Paterne, en Vannes ; saint Corentin, en Cornouailles. Ce sont eux qui dans les commencements du royaume de la petite Bretagne, y ont jeté les premiers rayons de l’Évangile. Aussi l’Église leur donne-t-elle cette louange, chantant ces paroles :
Septem sanctos Britanniæ
Veneremur, et in ipsis dimiremur
Septiformem gratiam !
Lorsque les Saxons, ces païens indomptables, envahirent l’île de Bretagne, ils s’abandonnèrent à toutes les fureurs ; on eût dit qu’ils en voulaient surtout au Dieu des chrétiens : pour échapper à la violence de ces barbares, cette Église naissante, prêtres, solitaires, missionnaires de l’Évangile, les hommes les plus savants et les plus saints des quatre premiers siècles, s’en vint chercher un refuge dans les landes, sur les rivages, dans les îlots de la péninsule armoricaine. Même au plus fort des persécutions et de l’invasion des barbares, l’œuvre chrétienne restait active, attentive, dévouée. Aux premiers jours du cinquième siècle, à l’instant même où il était facile de reconnaître, à l’épouvante de toutes les âmes, que les barbares allaient venir, l’armée des évangélistes veillait la nuit et le jour, comme autant de lampes toujours allumées, tout prêts à convertir les nouveaux païens qui allaient régner sur l’empire, tant était grande la vertu de ces apôtres, tant était dévoué leur courage. À ce point leur abnégation les poussait dans le péril, que bientôt les peuples, éperdus, arrivèrent à considérer cette milice de Jésus-Christ comme autant d’hommes d’une nature supérieure à la nature humaine. Ils étaient la force, ils étaient l’espérance, ils étaient la charité. Dans cet épouvantable naufrage de toutes choses, les chrétiens avaient tout sauvé, et même les œuvres et le souvenir du génie antique. Ils étaient à la fois les historiens et les agriculteurs, les hommes de l’avenir et les hommes du temps présent ; ils réunissaient dans leur personne tous les droits à la reconnaissance et à la vénération des peuples, les peuples les suivaient dans leur sentier de moisson et de science, demandant, les mains jointes, leurs bénédictions et leurs conseils. — À peine un monastère, à peine une église étaient construits dans quelques-uns de ces frais et calmes paysages, favorables à la méditation et à la prière, ou bien au milieu de ces landes stériles qui appellent la pénitence et le travail, soudain on voyait accourir une foule d’hommes d’élite demandant à partager cette vie de prière et de travail. Dans cette épouvantable confusion de l’antique société qui s’écroulait, les meilleurs esprits et les plus nobles âmes m’aspiraient qu’à l’oubli et au repos des solitudes chrétiennes : « Quam pulchra tabernacula tna Jacob ! et tentoria tua, Israel ! — Que vos tentes sont belles, enfants de Jacob ! Ô Israël que vos pavillons sont merveilleux ! » Ainsi parle le prophète (Livre des Nombres XXIV) à la vue du camp d’Israël dans le désert ; ainsi parlaient toutes les âmes en peine des premiers siècles de l’Église. Et, je vous prie, quelle plus belle image, et plus vraie, pour représenter l’Église chrétienne, que cette nation d’Israël sortant de l’Égypte et des ténèbres de l’idolâtrie, cherchant la terre promise au sein d’un désert immense ; nulle terre, nulle culture, nul fruit ; une solitude effroyable, nul pain qu’il ne lui faille envoyer du ciel, nul rafraîchissement qu’il ne lui faille tirer par miracle du sein d’une roche. « Dans l’horreur de cette vaste solitude on la voit entourée d’ennemis, ne marchant jamais qu’en bataille, ne logeant que sous des tentes, toujours prête à changer de place et à combattre. Heureuse néanmoins dans cet état, tant à cause des consolations qu’elle reçoit durant le voyage, qu’à cause du glorieux et immuable repos qui sera la fin de sa course. Voilà l’image de l’Église pendant qu’elle voyage sur la terre ! »
Nous autres, nous disons, voilà l’état de l’Église de Bretagne. Église qui combat en même temps qu’elle enseigne ; elle a sa grâce particulière, elle a sa physionomie qui lui est-propre, elle a sa beauté qu’elle emprunte à la beauté de l’Église universelle, cette vraie beauté qui vient de la santé et de la force. En dépit de tant d’accusations, ou, ce qui revient au même, de tant de louanges philosophiques qu’elle n’accepte pas, l’Église de Bretagne n’a rien fait, elle n’a rien dit, elle n’a rien pensé que ne pût avouer l’Église universelle ; elle a obéi à des règles sévères qui lui ont été tracées à l’avance par des hommes d’une voix éprouvée, d’une vertu éminente, renommés pour l’ardeur de leur charité, saint Grégoire, saint Benoît, saint Colomban. Coulm (en français Colombe) ou Colomban, de l’ancienne race des Neils d’Irlande, avait converti par l’autorité de sa parole et la toute-puissance de ses miracles, les sauvages habitants de la Calédonie ; et, son œuvre accomplie, il eut pour sa récompense l’île d’I-Colm-Kil. Dans cette île, la plus petite des Hébrides, saint Colomban avait fondé un monastère célèbre tout rempli de l’esprit de celui qui dit : « Je tirerai tout à moi ! » De ce monastère sont sortis ces nombreux missionnaires qui vinrent porter dans l’Armorique les lumières de la loi chrétienne, et y répandre l’esprit de piété et de pénitence.
On ne sait pas de plus beau spectacle que le spectacle de la Bretagne pendant les premiers siècles qui suivirent l’établissement des Bretons dans l’Armorique. Également attentive à l’Évangile et à la philosophie, civilisée, croyante, cultivant avec un égal succès les arts de la paix et les arts de la guerre, elle échappe aux ténèbres et à l’ignorance qui déshonorent le reste de l’Europe. Lisez la Légende bretonne, c’est tout à fait de l’histoire ; la Légende raconte tout à la fois et avec la même naïveté, le luxe des seigneurs et la pauvreté des apôtres ; les fêtes de ces cours corrompues et brillantes, et la mâle activité de ces missionnaires que pousse l’esprit de Dieu ; c’est un pêle-mêle édifiant et pittoresque dans lequel se rencontrent, comme dans un tableau plein de variété et d’agrément, la besace du moine et le manteau brodé des seigneurs, le bâton du pèlerin et le voile de la jeune fille, la croix du missionnaire et l’épée du capitaine ; le cantique se perd dans les chants du barde ; tel vieillard, courbé sous le poids des ans et du martyre, est accueilli par la dame châtelaine ; et le soir venu, c’est la fille du comte qui lave les pieds fatigués du voyageur. Laissez passer les pèlerins des deux Bretagnes ! Recueillez ces exilés que vous envoie le Dieu de l’Évangile ! Ainsi firent tous les comtes, les seigneurs, les machtierns de la petite Bretagne. Ils acceptaient cette nation, qui venait s’abriter sur leur sol, et ils l’accueillaient justement parce qu’elle était chrétienne. Pas un fief, pas un comté qui n’ait fondé son prieuré, son monastère, son église, pour que ces chrétiens voyageurs y pussent porter à loisir ce qu’ils savaient des sciences divines et de la science humaine. Admirable partage de la civilisation en Bretagne ! en ce moment chacun est à l’œuvre et prépare l’avenir. Le seigneur va se battre à l’armée, le peuple cultive la terre, le moine et le prêtre viennent en aide à tous ceux qui souffrent, le pauvre, l’orphelin, l’ignorant, le vieillard ; le prêtre devient l’arbitre et le conseil de ce peuple en l’absence de ses maîtres, il panse les blessures du corps ; il guérit les maladies de l’âme, et comme il est bien difficile que cette puissance chrétienne et intelligente ne se mêle bientôt aux plus graves affaires de la société civile, il arriva que ces réfugiés de l’Évangile furent reconnus comme une autorité presque souveraine. Par la vie et par les travaux de saint. Félix, évêque de Nantes, on peut comprendre à quel point s’étendait l’autorité d’un évêque dans la Bretagne. À la voix du saint pasteur, un temple s’élève qui était la merveille des Gaules, dit le poëte Fortunatus ; le cours de la Loire est changé ; l’Erdre, au cours tortueux, devient un fleuve obéissant, et court dans un lit creusé par la main des hommes ; le prélat embellit ; agrandit, répare : un roi puissant n’eût pas mieux fait que cet évêque. Dans le conseil du prince la voix de l’évêque est écoutée, car elle parle avec modération et sagesse. L’évêque lui-même est entouré comme un comte de Bretagne, il est prince, il a sa cour, il a son tribunal, sa bannière, son armée, sa terre enfin. Si l’évêque est attendu dans la capitale de son diocèse, on dirait que le roi lui-même est attendu et qu’il arrive dans une pompe toute royale, tant était grand l’empressement et profond le respect des peuples. Dans certaines villes, la ville de Kemper, par exemple, l’évêque était le juge souverain et sans appel de tous les habitants ; ainsi vous lisez dans les Actes de Bretagne, que Guy de Thouars est cité à comparaître devant l’évêque pour avoir osé bâtir une maison dans l’enceinte du fief de saint Corentin sans le consentement du prélat Guy de Thouars est excommunié, une partie de ses domaines est frappée d’interdit.
L’évêque de Dol, entre autres droits qui n’appartenaient qu’aux seigneurs Suzerains, donnait le champ à ceux qui devaient se battre en duel. — Sans doute c’étaient là de grands privilèges, difficiles à défendre, une autorité difficile à maintenir ; l’Église se préparait bien des inimitiés et bien des haines à être devenue si puissante ; mais cependant craignons de tomber dans les excès puérils de l’histoire écrite par ces mêmes hommes qui ont tout détruit sans rien rétablir. Rien n’est si facile que la déclamation ; rien n’est plus populaire qué cette récrimination du temps présent contre le passé, et en ceci nos historiens déclamateurs avaient le champ d’autant plus vaste, que les plus graves docteurs de l’Église, saint Bernard et le pape Grégoire VII, s’étaient inquiétés les premiers de cette prospérité du clergé catholique. — Il faut dire aussi, pour être juste envers tout le monde, que cette force morale du clergé, dans ces temps malheureux où la violence était le droit, où la nécessité écrasait les plus faibles au profit des forts, était devenue le seul refuge et l’unique protection des faibles contre toutes les injustices, contre toutes les violences. De toute nécessité, quand le seigneur était injuste, il fallait que l’évêque fût puissant ; quand le château fort devenait prison, l’église devenait lieu d’asile ; et comment donc le clergé eût-il résisté à ces violences, comment eût-il consolé ces misères, s’il n’eût pas été, lui-même, propriétaire et seigneur ? Plus l’ordre manquait à cette société barbare, et plus il était nécessaire que l’Église rétablît quelque peu l’harmonie entre ces forces imprévoyantes, injustes, brutales. Cette pitié pour les pauvres, cette charité pour les faibles, le clergé de Bretagne, non moins que le clergé de l’Irlande, l’exerçait avec un dévouement qui n’a pas eu de bornes ; noble clergé, dévoué aux malheureux, fidèle aux faibles, ami des libertés nationales, se recrutant parmi les pauvres aussi bien que parmi les riches ; de là, en partie, cette égalité de tous les hommes d’esprit et d’honneur dont le clergé catholique a donné l’exemple au monde, étonné et charmé de voir plus d’une fois le prêtre studieux devenir l’évêque de son peuple, le fils du laboureur devenir prince de l’Église ou chef de la chrétienté !
Si l’Évangile a dit avec raison : rendez à César ce qui est à César, il serait juste, ce me semble, de rendre au souverain pontife Grégoire VII la part d’admiration et de louange qui lui revient pour avoir donné à l’Église universelle cette organisation toute-puissante autour de laquelle se sont agitées toutes les forces du monde moderne. Ce fut le rêve de cette ferme volonté de réaliser dans la personne du souverain pontife la double qualité d’empereur et de pontife, dont se vantaient les césars, avec cette différence, toutefois, que Grégoire VII faisait passer le titre de pontife avant le titre d’empereur. Quand les empereurs furent devenus les fléaux du monde, à l’heure où le christianisme naissant jetait au loin ses premières et ineffables clartés, ce grand titre d’empereur-pontife se divisa, le césar restant à peine empereur, pendant que le vrai, le seul pontife, le successeur de saint Pierre, ne songeait qu’à devenir la consolation et le refuge des peuples écrasés par les barbares. Cependant l’avenir appartenait à l’autorité pontificale ; en 774, le pape Adrien I, d’une famille patricienne, appelle à l’aide de l’Italie Charles, le roi des Francs, et Charlemagne accourt à la première parole de l’évêque. Sur la tête de ce fils aîné de l’Église, le pape Léon III pose la couronne, et Charlemagne ne la trouve que plus précieuse, ainsi donnée. Sous le roi Charles le Chauve (875), sous le roi Charles le Gros (885) et pendant tout le dixième siècle, l’ordre n’est plus nulle part, et avec l’ordre l’autorité est partie. On ne sait plus à quoi se tenir ; le régime féodal a changé tous les principes, la corruption des mœurs est au comble. Le clergé, qui a si longtemps donné tous les bons exemples, s’abandonne à des scandales infinis. Le pape lui-même n’est plus que la créature subalterne de l’empereur ou de tout autre monarque dont il faut payer la protection par la plus extrême obéissance. Le pape donnait la couronne à qui lui avait donné l’anneau pastoral ; ce n’était pas une élection libre et spontanée, c’était un échange de bons offices ; puis la vénalité descendant du haut en bas, envahissait les derniers rangs de la hiérarchie. Jusqu’à la moitié du onzième siècle, cette honte et cette plaie de l’Église furent maintenues. Mais enfin le législateur de l’Église entière allait sortir des ténèbres austères et savantes de l’abbaye de Cluny. Cet homme d’un si rare génie, Hildebrand, était né en Toscane ; son père était un charpentier, lui-même il fut élevé à Sainte-Marie du mont Aventin, et pour son maître, il rencontra Gratien, qui devint-pape sous le nom de Grégoire VI ; l’abbaye de Cluny, en France, acheva l’éducation reçue à Sainte-Marie, à Rome. Savante était cette abbaye de Cluny, qui a fourni tant de lumières à l’Église. Ses études achevées, le moine Hildebrand devint le précepteur du fils de l’empereur Henri le Noir (Henri III). Ainsi élève d’un pape devenait le maître d’un empereur. Le pape Grégoire VI, quand il fut sur le trône de saint Pierre, voulut avoir dans son conseil son élève chéri, Hildebrand, qui apprit ainsi, et de bonne heure, l’art de régner. Dangereux moment pour l’Église ! Elle avait résisté avec un égal bonheur à la persécution, depuis Néron jusqu’à Constantin ; aux hérésies et aux schismes qui divisaient les chrétiens depuis six cents ans, et maintenant elle semblait énervée et comme perdue par la corruption des mœurs, qui, sous les descendants de Charlemagne, avait fait des progrès si rapides. La simonie, c’est-à-dire la vente effrontée de tous les biens, de toutes les dignités ecclésiastiques, menaçait de tout envahir ; peu de cœurs étaient restés honnêtes, peu d’âmes étaient sans corruption, peu de consciences sans reproche. L’évêque n’était souvent que le flatteur du prince ; on le voyait à la cour, dans la foule des courtisans les plus avides, prendre sa part de toutes ces haines et de tous ces crimes. Pourtant, les meilleurs esprits du monde chrétien comprirent bien vite que la régénération religieuse était possible ; l’Évangile ne devait pas mourir ; il fallait se mettre à l’œuvre, il fallait que la réforme partît de Rome, et que le siége de saint Pierre donnât au monde consolé l’exemple de toutes les vertus. Telle fut l’œuvre du pape Grégoire VII. Toute sa vie il a été fidèle à la tâche illustre qu’il s’était imposée : agrandir la puissance de l’Église en la purifiant, prouver à l’empereur que le pape était au-dessus de sa tête, mettre Rome à l’abri des ambitions qui menaçaient à chaque instant la dignité pontificale, conjurer tous les malheurs dont l’Église était menacée après tant de scandales ; en un mot, régénérer spirituellement le saint-siège en doublant sa puissance temporelle, ce sont là autant de travaux accomplis par ce grand pape, souverain pontife et empereur ! Toute la vie de ce grand homme s’est passée à combattre l’incontinence, et la simonie du clergé. Le premier il a défendu ouvertement, et sous peine d’excommunication, les investitures des évêchés et des abbayes que les rois donnaient aux ecclésiastiques en leur remettant la crosse et l’anneau. Il a délivré Rome de tous ses tyrans, subalternes retranchés naguère dans leurs forteresses inaccessibles. — Il a résisté à toutes les violences et à toutes les colères de l’empereur d’Allemagne, et le monde étonné a pu voir ce monarque superbe, Henri, roi de Germanie, un des plus puissants rois de l’Europe, attendre vainement pendant trois jours, dans la cour du château de Canosse, les pieds nus et le corps couvert d’un cilice, que le pape voulût jeter sur sa misère un regard de pardon et de pitié.
Grégoire VII montra dans sa vie tout ce que peut accomplir une âme grande et fière. Il étendit aussi loin qu’elle pouvait s’étendre la domination pontificale. Ce fut lui qui donna à Guillaume le Conquérant la bannière que portait Guillaume sur le vaisseau qui le jetait à l’Angleterre. — Il a résisté à toutes les violences. — Il a fait taire toutes les injures. — Il a brisé tous les schismes ; — au pied de son trône se sont courbées les têtes les plus hautes. — Il a donné et repris les couronnes. — Il n’a pas présidé à moins de cinq conciles. — Il a soutenu un siége de deux années contre toutes les forces de l’empire, et enfin quand il est mort dans le château de Salerne, à l’âge de soixante-quatorze ans, il a pu se rendre à lui-même cette justice, sans craindre que pas un ne le démentit dans tout l’univers chrétien, « qu’il avait toujours aimé la justice et haï l’iniquité ! » Dilexi justitiam, et odii iniquitatem ! — Propter ea morior in exilio ; « et voilà pourquoi je meurs dans l’exil ! »
Il est mort comme il a vécu, persuadé, au fond de son âme, que tous les trônes temporels devaient être soumis au saint-siége ; que Rome, la tête du monde, devait dominer tous les royaumes, et que les rois étaient les premiers serviteurs des ordres immuables de l’Église de saint Pierre. C’est à proprement dire la réalisation de cette parole du pape Anastase : « L’épiscopat est autant au-dessus de la royauté que l’or est au-dessus du plomb ! » Au reste, le résumé de la vie et des travaux de Grégoire VII, la doctrine, ou ce qui est plus juste, l’ambition de toute l’Église à venir se rencontre dans les vingt-sept sentences : Dictatus papæ, que l’on peut traduire ainsi : — L’Église romaine est fondée par Notre-Seigneur Jésus-Christ : — Le pape est le seul pontife universel. — À lui seul le droit de déposer les évêques et de les réconcilier avec l’Église. — Dans les conciles, le légat du pape siége au-dessus des évêques, et il peut les déposer. — Le pape peut déposer les absents. — Nul ne doit habiter la maison de l’excommunié. — Le pape est le maître, il peut faire de l’abbaye un canonicat, diviser un évêché en plusieurs, ou bien de plusieurs en faire un seul. — Lui seul il porte les insignes impériaux. — Les princes baisent les pieds du pape, et du pape seulement. — Seul, le nom du pape est prononcé dans les églises. — Lui seul il s’appelle le pape ! — Il dépose les empereurs. — Il transfère les évêques. — Il peut ordonner un clerc de quelque église que ce soit. — Le clerc ordonné par le pape ne doit recevoir aucun degré supérieur de quelque évêque que ce soit. — Le pape seul convoque les synodes généraux. — Sans l’ordre du pape, pas de conciles canoniques. — Il réforme toute sentence. — Son jugement est sans appel. — Il n’a pas de juges sur la terre. — Qui en appelle au tribunal apostolique ne peut être jugé par aucun autre juge. — Les causes majeures de toute Église lui sont déférées. — L’Église romaine est infaillible. — Le pape devient saint infailliblement par les mérites de saint Pierre. — Quand le pape le permet, l’inférieur peut accuser son supérieur. — Le pape établit ou dépose les évêques de sa seule autorité. — Nul n’est catholique en dehors de l’Église romaine. — Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité prêté à des injustes.
Qui voudrait raconter l’œuvre entière de Grégoire VII, entreprendrait une tâche de longue haleine ; seulement, à propos de l’Église universelle, il est impossible de ne pas parler de ce grand homme. La simonie et l’incontinence rencontrèrent enfin l’obstacle salutaire de cette ferme volonté ; le prêtre fut soumis au célibat, et désormais il fallut que sa vie fût austère et chaste pour être respectée ; ainsi protégé par cette loi rigoureuse, le clergé catholique n’eut plus pour toute patrie et pour toute famille que l’Église universelle ; le prêtre devint pour l’Église comme le soldat d’une armée qui partait du Capitole, emportant pour tout bagage des croyances authentiques. — Saluez donc Grégoire VII comme le pontife suprême ! Il a donné, le premier, à l’Église catholique l’éclat, la puissance, l’autorité, la majesté enfin, toutes ces grandeurs qui ont devant elles quatre cents ans de durée avant l’arrivée de Luther.
Disons aussi, car il faut qu’à chaque ouvrier catholique toute justice soit rendue, que dans cette entreprise immense de Grégoire VII, Grégoire VII n’a pas eu toute la gloire ; il faut ajouter, à tant de travaux immenses, les travaux de saint François d’Assise et de saint Thomas d’Aquin. François d’Assise n’avait pas vingt ans, que déjà on l’appelait l’homme de Dieu. Il prêchait la loi stricte enseignée par les apôtres. Il prit pour le fondement de sa règle l’Évangile. Il enseignait le renoncement, la pauvreté, l’humilité, la chasteté. Le disciple de saint François ne portait ni sac, ni valise, ni pain, ni argent, ni bâton. S’il entrait dans une maison : — Paix à cette maison, disait-il : Pax huic domui ! Il buvait et mangeait ce qui lui était offert ; sans jamais se plaindre, il devait supporter toute injure ; frappé sur une joue, il présentait l’autre joue ; s’il rencontrait un pauvre, il donnait au pauvre, même l’habit qui le couvrait. Voyager à pied, travailler à la terre, telle était la loi pour le frère mineur ; seulement il ne devait être le domestique de personne ; le disciple de saint François ne doit pas tendre la main au salaire, il doit tendre la main à l’aumône. — Soyez humble, soyez pauvre, demandez l’aumône sans honte, dites merci même à qui vous refuse, car celui-là vous donne au moins une humiliation salutaire. — Aimez Dieu, aimez Dieu ! telle était la loi, tel était le fondateur des ordres mendiants. — Sa loi faite, François d’Assise la soumet à l’approbation du chef de l’Église, et lui-même il s’en fut à Rome, suivi de ses frères. Ils allaient à pied, et chemin faisant ils venaient en aide aux malades, donnant l’exemple de la charité et de l’aumône. L’entrée à Rome de ces pèlerins inattendus produisit une sensation immense. — Le clergé était si puissant et si riche ! il avait poussé si loin la parure extérieure, l’éclat et la richesse des habits ! Le pape lui-même, Innocent III, recula d’abord, comme s’il eût été épouvanté de tant de misère et d’humilité. — Mais bientôt Innocent III fut frappé de cette abnégation profonde ; le cardinal de Saint-Paul, touché du dévouement de François d’Assise, s’écria que si l’on rejetait ce-mendiant, on rejetait l’Évangile même. — Le pontife approuva donc l’institution nouvelle, et ces mendiants héroïques reprirent leur course à travers les nations pour enseigner l’Évangile. On les vit donc dans toute la chrétienté, en Espagne, en Provence, en Allemagne, en Lombardie, en Toscane, en France enfin, soutenus par la conviction et par l’éloquence qui vient d’en haut.
Àl’instant même où saint François d’Assise rendait cette belle âme qui avait répandu tant de bienfaits (1226), venait au monde Thomas d’Aquin, le plus célèbre disciple de l’abbaye du mont Cassin. Comme savant, comme philosophe, comme théologien, il mérite la première place dans la reconnaissance du treizième siècle. Il montra de bonne heure la plus rare intelligence unie à une grande vertu. À vingt-deux ans il renonçait aux séductions du monde où l’appelaient son nom, sa jeunesse, ses talents, et il prit l’habit de saint Dominique. — Son éloquence était égale à sa volonté, il était pieux autant que savant, et si l’on voulait citer le plus parfait théologien de la chrétienté, son nom arriverait tout d’abord. Il savait, en effet, toutes les paroles de la théologie, il les avait coordonnées avec une sagacité égale à sa science. La théologie a été le travail de toute sa vie, c’est surtout à l’activité et au zèle du saint docteur que l’Église universelle est redevable de cette règle fixe, de cette unité disciplinaire auxquelles le catholicisme devait se conformer. — L’Université de Paris est fière de compter saint Thomas d’Aquin au nombre de ses plus illustres professeurs, tout comme elle est fière du docte Abeilard. — La vie de Thomas d’Aquin a été trop courte, et cependant l’esprit se refuse même à compter tant de travaux accomplis en si peu d’années. En moins de dix-sept ans il a écrit ces dix-huit tomes qui contiennent dans leur ensemble toute la science théologique, et surtout ce livre immense, la Somme de saint Thomas, dans lequel l’auteur a renfermé toutes les questions qui se rattachent aux trois divisions de la science sacrée. Caractère admirable et sincère, modestie incomparable, étranger aux choses du siècle et ne s’inquiétant que du triomphe de cette religion chrétienne ; d’une probité à toute épreuve, lui aussi il a dit tout comme disait le pape Grégoire VII : Vivre de l’autel et non par vendre l’autel ! — Il a touché à tous les points de la controverse et de la politique, mais il y a porté une main sage, prudente, modeste, chrétienne ; tel a été cet homme dont la vie fut pour l’Église une grande occasion de triomphe et d’espérance. Il a complété par sa science et son génie l’œuvre entreprise par la volonté de Grégoire VII, et soutenue par la charité de saint François d’Assise.
Nous n’ignorons pas que ce n’est plus guère l’usage de parler avec respect de ces institutions formidables, traitées si lestement par l’école historique du siècle passé ; mais avant tout, et même au hasard de ne pas passer pour des philosophes, nous voulons parler gravement des choses graves, nous voulons parler avec reconnaissance des forces et des intelligences qui ont abrité et sauvé les vieux siècles. Et, d’ailleurs même cette déférence pour l’Église et pour ses grands pontifes, même ce profond respect que les peuples portent au clergé qui les nourrit, qui les défend, qui les protége, c’est tout simplement la reconnaissance du faible, du pauvre, du serf, pour l’appui juste et fort, pour l’inépuisable bienveillance qu’il rencontre en son chemin. Frappées de toutes parts, ces populations malheureuses pensaient avec orgueil qu’il y avait à Rome le père des chrétiens qui pouvait jeter l’anathème sur les tyrans ; elles se sentaient encouragées par ces humbles moines, enfants du peuple. Le monastère était ouvert à qui n’avait pas d’asile ; plus d’une fois, quand tout fuyait devant les pirates normands ou tout autre barbare sans foi, sans patrie et sans aveu, quand le seigneur lui-même était en fuite, trop heureux d’éviter le châtiment de ses vassaux poussés à bout, on vit l’évêque attendre de pied ferme le barbare qui s’avançait, et, d’un geste, d’un regard, faire tomber à ses pieds toute cette colère. En un mot, depuis tantôt dix-huit siècles, le paysan et le prêtre ont mangé le même pain, ils se sont agenouillés au même autel, ils ont défendu les mêmes libertés et les mêmes croyances, ils ont supporté les mêmes douleurs et subi les mêmes persécutions ; quoi d’étonnant qu’ils soient restés unis et confondus dans les mêmes croyances, dans le même espoir ? Voyez l’Irlande catholique ! Si la foi soulève les montagnes, c’est la force catholique qui fait de ces montagnes soulevées un inexpugnable rempart.
Dans toute histoire, mais surtout dans une histoire de Bretagne, le chapitre de l’Église est d’une haute importance, car il domine tous les autres. C’est par l’Évangile, et par l’Évangile seulement, que commence l’histoire de la civilisation moderne. M. de Chateaubriand l’a dit avec raison : « Aucune religion sur la terre n’a offert un pareil système de bienfaits, de prudence et de prévoyance, de force et de douceur, de lois morales et de lois religieuses. Rien n’est plus sagement ordonné que ces cercles qui, partant du dernier chantre de village, s’élèvent jusqu’au trône pontifical, qu’ils supportent et qui les couronne. L’Église, par ces différents degrés, touchait à nos divers besoins : arts, lettres, sciences, législation, politique, institutions littéraires, civiles et religieuses, fondations pour humanité, tous ces magnifiques bienfaits nous arrivaient par les rangs supérieurs de la hiérarchie, tandis que les détails de la charité et de la morale étaient répandus, par les degrés inférieurs, chez les dernières classes du peuple. Si jadis l’Église fut pauvre, depuis le dernier échelon jusqu’au premier, c’est que la chrétienté était indigente comme elle. Mais on ne saurait exiger que le clergé fût demeuré pauvre, quand l’opulence croissait autour de lui. Il aurait alors perdu toute considération et certaines classes de la société, avec lesquelles il n’aurait pu vivre, se fussent soustraites à son autorité morale. Le chef de l’Église était prince pour pouvoir parler aux princes ; les évêques marchant de pair avec les grands, devaient les instruire de leurs devoirs ; les prêtres séculiers et réguliers, au-dessus des nécessités de la vie, se mêlaient aux riches dont ils épuraient la vie, et le simple curé se rapprochait des pauvres, qu’il était destiné à soulager par ses bienfaits et à consoler par son exemple. »
Et plus bas, car le grand poëte dont la Bretagne est fière, quand il écrivait ces lignes, pensait avec orgueil aux paysans de sa patrie bien-aimée : « Le paysan sans religion est une bête féroce ; il n’a aucun frein d’éducation ni de respect humain ; une vie pénible a aigri son caractère ; la propriété lui a enlevé l’innocence du sauvage ; il est timide, grossier, défiant, ingrat surtout. Mais, par un miracle frappant (ici apparaît la Bretagne !), cet homme, naturellement pervers, devient excellent dans les mains de la religion. Autant il était lâche, autant il est brave ; son penchant à trahir se change en une fidélité à toute épreuve, son ingratitude en un dévouement sans bornes, sa défiance en une confiance absolue. Comparez ces paysans impies profanant les églises, dévastant les propriétés, brûlant à petit feu les femmes, les enfants et les prêtres, comparez-les aux Vendéens défendant le culte de leurs pères, et seuls libres quand la France était abattue sous le joug de la terreur ; comparez-les, et voyez la différence que le ciel peut mettre entre les hommes ! »
Calvaire de Plougastel.
(Pensées.)