06
Revenons aux luttes glorieuses de la Bretagne héroïque et chrétienne que nous avons laissée sous les lois ou pour mieux dire sous les drapeaux d’Alain Barbe-Tort, et se battant avec une rare énergie contre les Normands de la Loire. Voici donc qu’un jour, jour funeste et terrible, sur la Seine, à l’embouchure du fleuve, à l’endroit où la mer jette son dernier flot sur le rivage de France, les peuples effrayés ont signalé les Normands. Ceux-là, les Normands de la Seine, ils sont plus redoutables que tous ceux que vous avez rencontrés déjà le fer et la torche à la main ; le flot qui les a apportés ne les remportera pas, ils garderont, ils agrandiront la terre qu’ils ont prise, et si de nouveau vous les voyez passer l’Océan, c’est qu’ils n’affrontent ces nouveaux orages que pour s’emparer d’un royaume nouveau.
Nous l’avouons, arrivés à ce moment de notre histoire, nous nous trouvons arrêtés par un de ces grands embarras dont il serait bien difficile de se tirer si l’on n’y mettait une grande, une entière bonne foi. Ce récit de la Normandie envahie par Rollon, son premier duc, ces pirates qui s’arrêtent à Jumiéges, qui de là remontent jusqu’à Paris, où ils trouvent une rançon, le traité de Saint-Clair sur l’Epte, Charles le Simple donnant sa fille Gisèle au chef des pirates, en un mot, les premiers chapitres de cette histoire de Normandie telle que nous sommes habitués à la lire dans les livres des historiens les plus graves ; nous-mêmes nous l’avons racontée naguère avec toute la complaisance d’un écrivain qui puise les faits aux meilleures sources et qui n’a pas peur d’être démenti.
Mais quoi ! à peine allais-je revenir sur les détails de cette histoire de l’invasion des Normands, que voici notre guide dont la voix austère se fait entendre : — Y pensez-vous, nous dit-il, et de quel droit allez-vous répéter des contes historiques, d’autant plus dangereux qu’ils ont pour eux les autorités les plus graves ? Que les Normands se soient emparés de la Seine, qu’ils aient battu Eudes lui-même, le vaillant comte de Paris, que Charles le Gros ait éloigné à prix d’argent (700 livres) la flotte des pirates, que de Paris ces farouches pillards se soient portés à Meaux et qu’ils aient mis à rançon Eudes lui-même, ce sont là des faits acquis à l’histoire. Il faut croire, sans nul doute, au traité de Saint-Clair sur l’Epte et à la cession de la Normandie, la plus belle des provinces de France, faite aux Normands par Charles le Simple, quoique cependant nul ne puisse dire avoir jamais retrouvé ce traité fatal de Saint-Clair sur l’Epte ; seul, le doyen de Saint-Quentin, Dudon, parle du traité fait par Rollon avec le Simple, et encore ce Dudon écrit sous la dictée et par l’ordre du duc de Normandie, son doux maître. Quant au reste de cette histoire prenez garde ; si ce reste-là est vraisemblable, il n’est pas vrai. Certainement ce n’est pas Franco, l’archevêque de Rouen, qui a baptisé Rollon en 912, car, en 912, l’archevêque de Rouen s’appelait Vito. Le mariage de la petite-fille de Charlemagne avec un pirate venu des glaces de Norwége, donnerait à coup sûr le sujet d’un beau roman ou d’une touchante tragédie, je le veux bien, mais je ne vois en tout ceci qu’une petite difficulté : Charles le Simple, marié en 912, depuis sept ou huit ans à peine, ne pouvait pas donner sa fille au duc de Normandie. — Cette princesse Gisèle, pour laquelle vous avez eu tant de pitié, à l’exemple de tous les historiens de Normandie, elle était la fille, non pas de Charles le Simple, mais de Lothaire ; elle avait épousé, non pas Rollon le pirate, mais Godefroy le voleur ! Vous voyez donc qu’il faut se méfier des histoires les mieux faites, et par les esprits les plus difficiles. Quant à la cession de la Bretagne faite à Rollon par Charles le Simple, sous le prétexte que la Normandie, cette terre fertile par excellence, ne suffisait pas à nourrir tous ces Norwégiens, méfiez-vous de cette annexe au traité de Saint-Clair sur l’Epte ; les Bretons n’y ont jamais cru, les Normands eux-mêmes n’y croient plus, maintenant qu’ils n’ont plus aucun intérêt à y croire. Tout ce que je vous puis accorder, pour ne pas trop détruire les premiers chapitres de votre histoire de la Normandie, c’est qu’en effet, devenus les voisins des princes normands par le droit de la conquête, les ducs de Bretagne aient été astreints à faire hommage aux successeurs de Rollon, mais seulement pour cette partie de leur territoire concédée jadis par les rois francs aux ducs de Bretagne, et qui était limitrophe de la Normandie. De cette parcelle d’un hommage tour à tour accordé, refusé, imposé, étendu tout au loin ou ramené dans ses plus strictes limites, de longues guerres devaient surgir : à savoir, trois siècles de combats, d’invasions, de vengeances entre les princes bretons et les princes normands !
Ainsi parle notre maître en fait d’histoire, et comme il a toujours les preuves à la main, comme il est d’une analyse inflexible, comme ses déductions sont nettes et précises, il faut bien le suivre, tout en regrettant les récits bien arrangés, les drames tout faits, les paroles mémorables, les descriptions et les anecdotes consacrées par tant d’assentiments unanimes. La vérité est souvent d’un aspect bien austère ; mais enfin elle est la vérité, elle a des droits imprescriptibles, et quand elle commande il faut obéir.
Sur l’entrefaite, et quand la Bretagne, exposée à ses rudes voisins les Normands, avait besoin, pour se défendre contre les envahissements de la violence ou de la ruse, de toute sa prudence, de tout son courage, Alain, le vaillant Barbe-Torte, venait de mourir. Il laissait, pour unique héritier de ses longs travaux et de ce royaume à défendre, un enfant, un fils au berceau, nommé Drogon, triste et nouvelle occasion de dissensions intestines, de guerres civiles, de crimes sans fin pour la Bretagne ! À peine veuve, la femme d’Alain prend un nouveau mari, elle se donne à Foulque, ce fameux comte d’Anjou, d’exécrable mémoire. Il était lâche autant qu’il était ambitieux ; une couronne volée par un crime lui paraissait achetée à meilleur prix que si elle eût été gagnée loyalement par la patience et par le courage. À peine marié à la veuve d’Alain, Foulque réclame la tutelle du jeune Drogon, et peu après cet enfant, ce prince de Bretagne confié à la garde de son beau-père, sa mère le trouve étouffé dans son berceau. En même temps, les Bretons de la Barbe-Tort apprennent, non pas sans indignation et sans colère, que pour la cinquième fois les Normands assiégent la ville de Nantes, et que le mari de la reine ne va pas au secours de la ville assiégée. — Ah ! dit la veuve d’Alain, on voit bien que le grand pieu qui naguère fermait l’entrée de la Loire est renversé ! — Heureusement, toute la race d’Alain n’était pas morte étouffée dans le berceau de son fils légitime. Alain avait laissé deux bâtards destinés à châtier le comte d’Anjou : l’un s’appelait Hoël, et il prit à main armée le comté de Vannes et de Nantes ; l’autre, Guerech, était l’évêque de Nantes en personne. Hoël, à peine maître de ce comté où il était protégé par son frère l’évêque, se voit exposé aux perfidies de Conan I, comte de Rennes. Ce Conan était un politique de la force de Foulque lui-même, et il s’y prit de la même façon pour se défaire de son rival ; Hoël fut assassiné par le comte de Rennes. Aussitôt l’évêque de Nantes, ce Guerech, le frère du prince égorgé, se dépouille de la robe du prêtre pour revêtir le manteau du comte ; il jette le bâton pastoral et il prend l’épée ; Guerech avait véritablement du sang d’Alain dans les veines… il meurt assassiné, comme son frère, par le comte de Rennes. C’en est fait, ce n’est déjà plus la Bretagne de nos premiers chapitres ; tous ces crimes, tous ces meurtres, toutes ces misères tiennent la place de la liberté et de la gloire. Il faut que l’histoire se hâte pour arriver enfin à quelque action d’éclat et de courage, à un beau caractère, à quelque dévouement généreux. À ces titres, nous attendons que vienne à nous Alain V, duc de Bretagne. Il a eu l’honneur de refuser l’hommage à ce célèbre Robert III, duc de Normandie, le père de Guillaume le Conquérant, Robert le Diable, pour tout dire. Dans cette lutte contre le Normand, le Breton fut vaincu ; mais il céda avec gloire, témoin ce château fort que fit construire pour se défendre contre les Bretons le duc Robert Le Diable, ou, si vous l’aimez mieux, le Magnifique château formidable qui avait pour fossés la rivière de Coësnon. Sur cet emplacement pittoresque s’élève aujourd’hui la ville de Pontorson.
La paix faite entre les deux cousins, Alain de Bretagne et Robert de Normandie, fut une paix fondée sur l’amitié et sur l’estime. Comme ils s’étaient battus bravement l’un contre l’autre, il arriva que le duc de Normandie, quand poussé par la fantaisie et par ce besoin d’aventures qui annonçait la fièvre des croisades, Robert III voulut visiter l’Italie et la terre sainte, saluer à la fois le pape et l’empereur du Bas-Empire, n’alla pas chercher un autre homme que le duc son ancien ennemi, pour lui confier tout à la fois son duché de Normandie et son fils Guillaume, Guillaume le Bâtard, le fils d’Arlette, la belle fille de Falaise, cet enfant de huit ans à peine, qui devait être de si bonne heure Guillaume le Conquérant.
« Le duc Robert manda Robert, son oncle, archevesque de Rouen, et les autres prélats de la duchié de Northmandie, et tous les barons et princes de la dite duchié, et leur dist qu’il voulait aller au saint sepulchre d’oultre-mer, en pelerinage pour le salut de son âme. — Sire, répondirent iceulx, ce ne ferez-vous, pas. Qui nous garderait et nous gouvernerait ? Vous n’avez nul hoir (héritier) de votre chair issu ; si savez comme Alain, le conte de Bretaigne et celui de Bourgogne, qui sont vos prochains de lignage ; tiennent chacun d’eulx entre les plus prochains. Si vous merez (mourez), nous sommes perdus, — Par foy, dist le duc, sans seigneur ne vous lairay-je pas. J’ay ung petit bastard qui croist. Il sera prudhomme, si Dieu plaist, et je suis certain qu’il est mon fils. Si vous prie que vous le recevez en seigneur, car je le fais mon hoir ; et vecy Alain, conte de Bretaigne ; qui gouvernera et sera sénéchal de la duchié, tant que mon fils Guillaume sera en âge, et le roi de France le gardera. »
Le duc de Bretagne, ami fidèle, allié généreux, tuteur d’un enfant qui était un bâtard et qu’il maintint due souverain, sénéchal de cette illustre province qui menaçait la Bretagne, Breton lui-même, fut à la fois un père pour le jeune duc, un bon prince pour la Normandie. Enfin, le jour même où, dans le duché du duc Robert III, arriva la nouvelle que le prince était mort et que la fièvre l’avait tué au sortir de la Palestine, sur les bords de cette douce mer d’Italie qui ressemble si peu à l’Océan, Alain de Bretagne entrait en Normandie à la tête d’une armée ; sur ce trône dont plus d’un baron normand eût fait sa proie, Alain asseoit son pupille, et il se retire quand il a vu le jeune Guillaume la couronne au front, l’épée au côté, le sceptre à la main.
Les choses se passaient moins bien en Bretagne. Pendant que les fiers seigneurs de Normandie obéissent à un enfant, petit-fils d’un bourgeois de Falaise, le noble prince Alain V est empoisonné dans cette Bretagne qu’il a défendue par ses armes, qu’il a honorée par sa probité. C’est toujours la même histoire d’usurpation et de violence. Conan II, un enfant de trois mois ! remplaçait Alain, son père. Eudes, l’oncle paternel de Conan, s’empara de la tutelle de l’enfant et du royaume de Bretagne, et sans tenir compte de la juste réclamation des seigneurs. Conan II avait quinze ans lorsqu’il fut arraché à la dangereuse protection de son oncle : — nouveau prétexte d’une guerre civile de cinq longues et sanglantes années. À peine sur le trône, à peine reconnu par l’attachement unanime des Bretons, Conan II est exposé, et certes le danger était imminent, à l’ambition de ce grand capitaine, Guillaume le Bâtard. Guillaume avait été appelé par les mécontents de la Bretagne ; il était dans l’âge des vastes ambitions et des projets immenses ; il partit pour la Bretagne, sûr de vaincre ; mais, digne fils de son père, digne héritier de tant de valeureux capitaines, Conan II, attaqué dans ses États, lève aussitôt une flotte nombreuse, et il s’en va attaquer à l’embouchure de la Seine ce vaillant et habile capitaine dont l’ambition devait remplir deux royaumes. En même temps le duc de Bretagne envoyait à Guillaume de Normandie ce hardi cartel :
« J’apprends que vous vous disposez à passer la mer pour faire la conquête d’Angleterre : je m’en réjouis ; mais je vous prie de me rendre la Normandie. Lorsque le duc de Normandie, ce Robert le Magnifique, dont vous dites que vous êtes le fils, dont vous êtes à peine le bâtard, partit pour Jérusalem, il confia son héritage au roi Alain de Bretagne qui véritablement est mon père et qui était son cousin. Vous cependant, vous l’étranger, avec l’aide de vos complices, vous avez brisé la vie de mon père par le poison ; vous avez traîtreusement envahi une terre qui est mienne, et que je ne pouvais défendre à cause-de la faiblesse de mon jeune âge, et vous l’avez retenue jusqu’à présent. Mais aujourd’hui que je suis un homme, ou vous me rendrez la Normandie, qui m’appartient, ou j’irai vous porter la guerre avec toutes mes forces. »
Ainsi parle Conan II ; paroles dignes d’un chevalier et remplies d’une indignation bien sentie. À vrai dire, le duc de Bretagne n’avait pas d’autre droit sur le duché de Normandie, que du chef de son aïeule ; bien plus, son père Alain avait été le premier à mettre en possession de sa noble province son pupille Guillaume, le premier il l’avait salué duc des Normands ; mais, d’autre part, Guillaume ne songeait qu’à s’emparer de l’Angleterre, il savait tous les obstacles qui s’opposeraient à cette conquête illustre, il avait besoin, pour l’entreprendre, de l’assentiment général ; il lut donc avec attention le manifeste du duc de Bretagne, en même temps qu’il se demandait si l’invasion de cette courageuse province était une entreprise sage et prudente. — L’histoire ajoute (elle est sans pitié) que le duc Guillaume se tira de cette difficulté par un crime ! Ce qui est vrai, c’est qu’en 1066, peu après sa déclaration de guerre, le jeune prince de Bretagne expira dans d’horribles convulsions, et mourut du poison, tout comme son père était mort. Grande délivrance pour le duc de Normandie ! Il revint de plus belle aux préparatifs de sa conquête. Avec quels soins il l’a préparée ! avec quelle habileté infinie ! Comme il fait servir à ses projets les soldats, les capitaines, les comtes les barons, les évêques, le pape enfin ! Il appelle à son aide quiconque veut avoir sa part dans cette gloire et dans ces dépouilles. Les Francs sont les bienvenus et aussi les Bretons, et en un mot quiconque sait tenir une épée. À cet appel héroïque les Bretons ne sont pas les derniers, Guillaume de Poitiers, l’historien véridique, rend à la Bretagne cette justice qu’elle est véritablement la patrie des hommes d’armes : « Les Bretons de ce temps-là, dit Guillaume ne s’occupaient que d’armes et de chevaux, ils dédaignaient la culture de la terre, ne mangeaient presque pas de pain, et vivaient de laitage. Dans la paix, ils s’exerçaient au carnage sur les bêtes fauves, et la guerre déclarée, ils s’élançaient avec enthousiasme sur le champ de bataille ; ils combattaient avec fureur. Prompts à rompre les rangs des ennemis, difficiles eux-mêmes à enfoncer, ardents et féroces dans la mêlée, tels étaient les Bretons. »
Vous pensez si le duc de Normandie accueillit avec joie des soldats de cette trempe ! Il leur promit qu’ils se battraient au premier rang ; il leur promit la plus noble part dans le partage de cette Angleterre qu’il allait prendre pour s’en faire un royaume. À l’appel du Bâtard (Ego Guillelmus cognomine batardus, c’est le duc lui-même qui parlait ainsi), répondent les plus illustres parmi les Bretons et ceux du meilleur lignage : les deux fils du comte Eudon, les comtes de Léon, et de Porhouët, les seigneurs de Dinan, de Vitry, de Fougères, de Gaël, de Châteaugiron, etc. ; en véritables soldats ils ont accompli leur mission guerrière, et ils sont revenus de la conquête, riches propriétaires dans cette île de Bretagne dont le Conquérant fit un des plus grands royaumes de l’Europe moderne.
L’histoire de la conquête d’Angleterre n’entre pas dans notre récit, nous l’avons racontée autre part ; nous avons dit combien ce fut là une proie facile, opulente, féconde en fortunes soudaines, fortunes conservées, encore aujourd’hui, dans la famille des premiers soldats qui l’ont conquise. Le récit de cette pompeuse victoire, de cette domination complète sur ce vaste royaume partagé entre tous les compagnons de Guillaume, et ces vachers normands, et ces pâtres bretons qui deviennent la souche des plus illustres et des plus nobles familles de l’Angleterre, devait exciter, au delà de toutes les bornes, la cupidité et le courage des aventuriers d’outre-mer ; l’émotion ne fut pas plus grande, même en Espagne, après la découverte du nouveau monde. Aussi l’émigration en Angleterre fut-elle générale. Les plus hardis ne rêvaient plus qu’un beau comté dans le royaume de Guillaume le Conquérant. Bretons, Normands, Français, des Allemands même, ils s’abattaient sur cette Angleterre conquise comme font les oiseaux de proie sur un champ de funérailles. Cette fureur de nouveauté fut poussée si loin, que les plus riches manoirs de Bretagne, abandonnés par leurs propriétaires, restèrent en friche, faute de bras pour labourer. Le Breton quittait sa maison pour n’y plus revenir. Même à ce propos, la chronique, qui s’égaie parfois en vraie commère un peu bavarde, nous raconte la bienvenue d’un petit seigneur, nommé Guillaume de Cognisby, lequel s’en vint en Angleterre avec sa femme Tiphaine, sa servante Mansa, et son chien Mardi-Gras. Cette transplantation d’une Bretagne dans une autre Bretagne, de la petite dans la grande, se faisait avec aussi peu de cérémonie que se peut faire un déménagement de nos jours.
Pourtant si l’établissement fut facile, la nécessité de défendre la terre que chacun avait eue en partage, l’absence de droits bien reconnus, l’envie naturelle à tous ces propriétaires devenus propriétaires par hasard, amenèrent bientôt les violences et les révoltes. Un des Bretons nouvellement établis de l’autre côté du détroit, Raoul de Gaël, comte de Norfolk, leva, le premier de ces titulaires de fraîche date, l’étendard de la révolte. Ce Raoul de Gaël avait été fiancé à la jeune Emma, sœur de Roger, comte de Hereford. Cette alliance, on ne sait pour quelle raison, déplut à Guillaume le roi d’Angleterre, et Guillaume qui était alors dans son duché de Normandie, où il allait fréquemment, poussé par un vent propice et par les nécessités d’une guerre immense, envoya dire, à qui de droit, qu’il s’opposait à ce mariage. À cet ordre, les deux familles établies dans le royaume du Conquérant n’avaient plus qu’à se résigner et à obéir ; au contraire, elles ne tinrent pas compte de la lettre du roi, et, le jour fixé pour le mariage, la jeune fiancée fut conduite en grande pompe à Norwich, ville principale du comté de Norfolk. À cette fête, disent les chroniques, afflua toute la noblesse des comtés environnants : des Normands, des Saxons et même des Bretons du pays de Galles, que le comte de Hereford avait invités en l’honneur de son beau-frère de Gaël. La fête fut splendide ; les discours furent remplis de mépris et d’insultes pour le prince normand ; enfin, les têtes s’échauffant au choc des coupes souvent remplies, souvent vidées, et mauvaises conseillères, ces chevaliers s’emportèrent en injures contre la tyrannie de ce duc de Normandie qui avait osé s’opposer à une alliance entre deux familles bretonnes. « Guillaume, disaient les convives, est occupé outre-mer par des affaires interminables, faisons en sorte qu’il ne repasse plus le détroit. » À cette déclaration de guerre de bruyantes acclamations répondirent ; les comtes Raoul de Gaël, Roger de Hereford et une foule de clercs, de barons et de guerriers saxons et normands, se promirent, dans un serment unanime, de s’opposer de toutes leurs forces aux envahissements du roi Guillaume ; ce serment, fait dans l’ivresse du festin, fut tenu dès le jour suivant ; soudain le drapeau de l’Armorique est levé en pleine Angleterre, c’est à qui se hâtera de se réunir à la révolte, pas un Gallois qui ne s’estime heureux de se battre pour la bonne cause avec ses frères de la petite Bretagne. À la première nouvelle de cette émeute des Bretons et des Gallois, accourent les Normands de Guillaume, soldats et capitaines également dévoués à la fortune de leur chef, car ils n’ont pas d’autre intérêt que l’intérêt même du Conquérant. Ces Normands, d’ailleurs, n’étaient guère contents d’avoir partagé tant de gloire ; et surtout de si belles terres, avec les gentilshommes de la Bretagne, et ils brûlaient de rentrer dans cette part de la conquête. En effet, l’armée des rebelles se rencontra avec les troupes royales, non loin d’un lieu appelé Jadagon ; et la défaite des conjurés fut complète. À grand’peine, le chef de la révolte, Raoul de Gaël, parvint à s’échapper et à se mettre à l’abri dans sa citadelle de Norwich ; c’était une défaite sans rémission. Pendant qu’il retourne en Bretagne pour en ramener des soldats et des armes ; la jeune femme de Raoul défend contre les soldats de Guillaume la citadelle confiée à sa garde ; Norwich ne fut pris que par famine. « Loué soit Dieu, disait l’archevêque Lanfranc au roi Guillaume, loué soit Dieu, qui a purgé votre royaume de cette écume des Bretons (spurritià Brittonum). »
Cette révolte des Bretons fit rentrer dans le partage général une grande quantité de fiefs qui avaient été donnés par le nouveau roi aux soldats venus de Bretagne ; toutefois les Bretons ne perdirent pas toutes leurs terres anglaises à la révolte de Raoul ; de nombreuses familles bretonnes ont fait souche en Angleterre et conserve les terres de la conquête, et ce ne sont pas les maisons les moins considérables de l’île de Bretagne. — Maître de cette révolte, révolte insensée, tant il était fort et puissant, Guillaume le Conquérant, avant de revenir dans son royaume d’Angleterre, résolut de châtier la Bretagne tout entière. Il se rappelait les résistances du prince Conan, et surtout il se rappelait que la Bretagne, déjà même du temps de Rollon, était un vaste sujet d’ambition pour les ducs de Normandie. Donc le roi Guillaume s’en va mettre le siége sous les murs de Dol, la ville métropolitaine ; et sans l’armée du roi de France, la ville de Dol était prise. La France, en effet, lorsqu’à son duché de Normandie le roi Guillaume eut réuni l’Angleterre était devenue l’alliée naturelle des Bretons : Bretons et Français, ils s’inquiétaient à bon droit de ce formidable voisin qui disposait de tant de forces réunies. C’est la gloire d’Alain Fergent, fils de Hoël V, d’avoir forcé le roi Guillaume I à lever le siége de Dol et à renoncer à cette Bretagne qu’il regardait déjà comme l’appoint nécessaire de sa conquête d’Angleterre. Cette victoire, illustre et bien gagnée, non moins que le droit de sa naissance, plaça sur la tête d’Alain la couronne ducale de la Bretagne (1084). Plus que jamais les temps étaient difficiles ; la province était déchirée par des guerres intestines depuis plus d’un siècle ; ses finances étaient épuisées, son armée était perdue ; telle était la pénurie du trésor public, que le nouveau duc, vainqueur des Anglo-Normands, fut obligé, à son avénement au trône (vous pouvez lire cet acte dans le Cartulaire de Quimperlé), de changer l’une de ses terres avec les moines de Quimperlé, contre mille sols d’or et un cheval de bataille. Le roi Guillaume, qui ne négligeait aucun dès moyens utiles, eut bientôt appris par ses espions que l’argent, que les soldats, que l’espérance même, que tout manquait en Bretagne, et en conséquence il exigea, plus impérieux que jamais, l’hommage que lui devait, disait-il, le duc de Bretagne. Ainsi provoqué, Alain Fergent refuse l’hommage ; de son côté, Guillaume, irrité, se montre de nouveau sous les murs de Dol, à la tête d’une armée nombreuse. Cette fois encore il se croyait sûr de la victoire, mais voilà que tout à coup les Bretons, conduits par leur duc, se précipitent dans le camp des assiégeants ; ils sont terribles, rien ne peut résister à l’impétuosité de cette attaque soudaine ; les Normands sont enfoncés de tous côtés, ils sont battus, dispersés, en fuite, et — quelle gloire ! le conquérant de l’Angleterre s’enfuit à toutes brides devant son vassal, laissant tout son bagage, évalué à plus de 15 000 livres sterling, entre les mains des vainqueurs !
Depuis ce jour, disent les chroniqueurs normands, Guillaume, plein d’estime pour le courage d’Alain, renonça à toute idée de conquête dans la Bretagne. Le premier, il demande la paix au duc de Bretagne, et il lui donna sa fille Constance en mariage. Toute cette gloire, tous ces honneurs n’emplirent pas le cœur d’Alain Fergent. Tranquille désormais sur le sort de la Bretagne, il voulut porter en Palestine ce courage dont il avait donné tant de preuves. Le duc de Bretagne est en effet un des premiers pèlerins qui ait indiqué à l’Europe chrétienne le chemin laborieux des croisades. À peine fut-il de retour de la terre sainte (1112), qu’il entra dans le cloître pour finir dans l’obscurité et la pénitence une vie si noblement commencée. Il mourut dans le monastère de Redon, et fut remplacé sur le trône de Bretagne par Conan III, Conan le Gros, bien peu digne de toucher à cette épée qui avait fait reculer Guillaume le Conquérant.
Conan III, successeur d’Alain Fergent, et son fils du second lit, avait été marié, du vivant de son père, avec Mathilde, fille naturelle de Henri I, roi d’Angleterre. De ce mariage étaient nés deux enfants, un fils nommé Hoël, et une fille qui portait le nom de Berthe. Grand fut l’étonnement des seigneurs bretons, lorsqu’ils entendirent leur duc, à son lit de mort, désavouer publiquement le jeune homme qu’ils avaient tous regardé jusqu’alors comme l’héritier direct du duché de Bretagne, et déclarer qu’il reconnaissait la jeune princesse Berthe pour le seul enfant légitime de son mariage. Cette déclaration inattendue devait être, pour la Bretagne, une cause de calamités sans nombre ; à savoir cinquante ans de guerre civile qui ont pesé sur cette malheureuse contrée, victime du caprice ou de la vengeance d’un prince inquiet et jaloux. Cette fille, Berthe, trop aimée de son père, avait été mariée à Alain le Noir, fils du comte de Penthièvre. Alain, plus ambitieux que brave, voulait rétablir l’antique monarchie de la Bretagne ; il meurt, assassiné, dit-on, par Berthe sa femme. En même temps, Hoël le Déshérité réclame l’héritage de Conan III, le mari de sa mère Mathilde. Hoël était appuyé dans sa réclamation par le comte de Cornouailles et par le comte de Nantes ; de son côté Berthe, la princesse reconnue par son père, au lit de mort, comme son enfant unique, avait choisi pour son mari et pour le défenseur de ses droits (on dit même qu’elle n’avait pas attendu la mort de son premier mari), Eudes de Porhouët, vicomte de Rennes, le chef de cette illustre maison de Rohan, qui tient une si grande place dans l’histoire de France et de Bretagne. Ici les événements prennent une nouvelle importance, et il est nécessaire de bien comprendre cette suite de faits et d’idées pour ne passe perdre dans les plus étranges confusions.
QUIMPER.
Hoël, que les villes de Nantes et de Quimper avaient reconnu pour leur prince ; est battu par le mari de sa sœur, Eudes de Porhouët ; fils du comte de Rennes, et partant soutenu par les vassaux de son père ; mais après la bataille, les Nantais, également indifférents aux destinées des deux compétiteurs, que ne recommandaient ni leurs services ni leur courage, ferment la porte de leur ville ; ils ne veulent ni du vaincu ni du vainqueur ; en effet, que leur importe le comte de Vannes ou le comte de Rennes ? Nantes est plus française que bretonne ; plus d’une fois elle s’est placée sous la protection immédiate de la France ; elle a plus de rapports avec les rives de la Loire qu’avec les déserts de la Bretagne, et d’ailleurs c’est le moment où la famille des Plantagenets est toute-puissante ; elle possède l’Anjou, le Maine, la Touraine, elle commande à l’Angleterre, à la Normandie, à l’Aquitaine enfin, et naturellement ces Plantagenets doivent désirer avec ardeur quelque partie de la Bretagne. Par toutes ces causes réunies, la ville de Nantes repousse Hoël et Eudes, pour se donner à l’Angevin, à Geoffroy, fils du comte d’Anjou et frère du roi d’Angleterre Henri II. Comme on le voit, c’était là une scission véritable ; pis que cela, ce fut un prétexte que donnait la ville de Nantes, sans le vouloir, au roi d’Angleterre, qui devait réclamer bientôt Nantes comme l’héritage du comte d’Anjou. Geoffroy ne jouit pas longtemps de sa nouvelle dignité ; il mourut(1158), et celui-là à peine mort, Conan IV, fils de Berthe et d’Alain le Noir son premier mari, se présenta pour recueillir héritage de son aïeule. Conan IV disait : d’abord, que son oncle était un enfant illégitime ; et en second lieu, que Berthe sa mère ne pouvait pas transmettre à son second mari les droits de l’enfant du premier lit. À peine Conan IV, soutenu par Henri d’Angleterre, était-il proclamé duc de Bretagne, qu’une ligue de seigneurs bretons se forma contre le protégé des Anglais, et alors celui-ci se vit réduit à implorer le secours du roi d’Angleterre. Aussitôt Henri II, qui ne demandait pas mieux que d’intervenir, passe la mer, il envahit la Bretagne à la tête d’une armée nombreuse, et les seigneurs confédérés sont mis en pièces. Pour prix de sa victoire, le prince anglais réclamait la principauté de Nantes qui, disait-il, lui devait revenir comme l’héritier de son frère Geoffroy. Tous ces appuis des princes étrangers, ce sont les nations qui les paient. Le lâche Conan IV n’osa pas résister aux prétentions de l’ambitieux monarque. Ce n’était donc pas assez, pour Henri Plantagenet, de la Normandie, de l’Anjou, de la Touraine, et enfin de la Guienne, qu’il tenait du chef de sa femme Éléonore d’Aquitaine, il lui fallait encore réunir la Bretagne à ses nombreuses provinces du continent ! Ce projet, d’une ambition sans frein et sans justice, qui sera plus tard entre les deux peuples l’occasion d’inimitiés implacables, ne tarda pas à se réaliser par le mariage du fils de Henri II avec Constance, fille et héritière de Conan de Bretagne. À ce moment, et quand il eut bien compris toute la domination qui allait peser sur sa tête, et qu’il tombait sous le sceptre anglais, après s’être affranchi de la protection de la France, le peuple breton, dans son désespoir, reporta sur les Anglo-Normands toute la haine qui l’avait animé jadis contre les Saxons, persécuteurs de sa race ; alors aussi le Breton se rapprocha de la France, l’ennemie jalouse et la rivale attentive de l’Angleterre. Les barons de Bretagne, que la couardise de leur duc indignait, ne désertèrent pas, comme lui, la cause nationale. Pour l’honneur du pays, non moins que pour la défense de leurs priviléges, méconnus ou menacés par l’Anglais, ils prirent les armes. Les vicomtes de Léon, ces dignes descendants de Morvan, se montrèrent les plus intrépides champions de l’indépendance de la Bretagne. On les vit, renfermés dans leur cité de Morlaix, braver toutes les attaques du roi d’Angleterre, tandis que, dans la haute Bretagne, Raoul, baron de Fougères, mettait en déroute les Brabançons de Henri. Cette résistance de tout un peuple mérite qu’on l’admire et qu’on le Joue ; mais hélas ! il fallut céder au nombre. La Bretagne, accablée, dépose les armes en frémissant ; au même instant le roi d’Angleterre, qui les voit écrasés, abandonne les Bretons à ses lieutenants, et lui-même il revient dans son royaume, qui était plein d’agitation et de malaise ; mais à peine est-il rentré dans sa tour de Londres que les Bretons, impatients du joug, courent aux armes. — La vengeance de Henri II fut digne d’un Plantagenet ; il voulut que le fer et la flamme fissent expier à la noble province sa légitime révolte. Tout est brûlé, tout est brisé, tout est vendu. Les moissons sont détruites dans leur germe, les châteaux sont arrachés jusqu’en leurs fondements. Bien plus, ce féroce Henri II, pour mettre le comble à tant de misère, n’a pas honte de déshonorer une enfant, un otage, Alix, la fille du comte de Porhouët confiée à ce roi chevalier ! Lâche et féroce attentat qui a souillé la gloire de cet homme ! Tout écrasée qu’elle était dans sa fortune et dans sa dignité, la Bretagne trouve encore de la colère contre ce tyran ; une nouvelle insurrection éclata dans toute l’Armorique ; l’Anjou même, la patrie des Plantagenets, fournit ses soldats et ses armes à la province insultée. La ligue bretonne avait pris pour patron le roi de France, Louis le Jeune, cet indolent monarque, si peu intelligent et si-peu brave. Ce roi-là ne comprit pas que la cause de la Bretagne était la cause de la France ; il ne comprit pas, qu’à aucun prix, la France ne devait et ne pouvait tolérer que la Bretagne passât dans les mêmes mains qui tenaient l’Angleterre, qui tenaient la Normandie, et qui bientôt allaient tenir l’Écosse et l’Irlande. Ce triste prince, élève indigne de l’abbé Suger, au lien de combattre Henri d’Angleterre jusqu’à la mort, accepte la paix proposée ; il consent à une entrevue avec ce Plantagenet, maître de l’Océan ; l’entrevue des deux monarques eut lieu à Montmirail. Le roi d’Angleterre, accompagné de ses trois fils, Henri au Court mantel, Richard et Geoffroy, se présenta devant Louis de France. — « Mon seigneur et mon roi, lui dit-il, en ce jour (c’était le jour de l’Épiphanie) où trois rois de la terre viennent offrir leur hommage au Roi des rois, je mets à votre disposition moi, mes enfants, mes terres, mes armées, mes trésors, pour en user et en abuser à votre volonté, les retenir ou les donner à qui et comme il vous plaira. » — Louis répondit : « Puisque ce Roi qui reçut les offrandes des trois mages vous a inspiré ainsi, que vos fils se présentent et qu’ils tiennent désormais de ma bénignité les terres qu’ils possèdent. »
Henri au court mantel s’avança et fit hommage au roi pour le comté d’Anjou, le Maine et la Bretagne, après quoi il reçut à son tour l’hommage de son frère Geoffroy pour la Bretagne, qui était remise à Geoffroy à titre d’arrière-fief.
Cette dérision nous rappelle, et d’une autre façon, l’hommage de Rollon au roi Charles le Simple, quand un des pirates, sous prétexte de porter à ses lèvres le pied du roi de France, jeta dans la poussière le petit-fils de Charlemagne. Abominable façon de rendre hommage à un roi qui vous donne la plus belle part de son royaume !
En conséquence, la Bretagne, trahie par le roi même qui la devait le plus défendre ; car la cause de la Bretagne était la cause de la France, fut envahie par ce Plantagenet qui l’avait si souvent et si vainement vaincue. Ce qui anéantit la nationalité du peuple breton, ce fut l’accord funeste des deux rois d’Angleterre et de France. L’un devint le seigneur direct des Bretons, l’autre en fut le seigneur suzerain. Jamais plus grande iniquité ne fut accomplie avec aussi peu de résistance ; la Bretagne était vaincue et sans espoir ; le duc qui la tenait, n’eut même pas l’honneur d’être détrôné, Henri II le méprisant à ce point qu’il le laissa vivre en paix dans son comté de Guingamp. Plus tard, et quand son rival d’Angleterre se fut bien établi dans le duché de Bretagne, ce triste roi de France comprit qu’il avait trahi la cause même de la monarchie ; il eut peur du duc de Normandie, dont il avait doublé les domaines sur le continent, alors enfin il s’inquiéta de la Bretagne, et — voyez la toute-puissance de la nationalité d’un peuple ! — il arriva que le propre fils du roi d’Angleterre, lui qui avait été placé par son père et par son frère dans le duché de Bretagne, voyant que le roi de France se décidait à secourir les Bretons, prit fait et cause, de son côté, pour les Bretons contre les Anglo-Normands ! Véritablement ce Geoffroy, duc de Bretagne, accepta l’alliance de la France ; il fut tout à fait un prince breton ; il résolut de briser, lui fils du roi anglo-normand, le joug de l’Anglais ! Il est vrai d’ajouter que l’histoire n’offre peut-être pas d’exemples d’une famille plus divisée que celle des Plantagenets, par les ambitions, par les haines et les discordes : « C’est une loi, dans notre maison, disait Geoffroy à un prêtre qui l’exhortait à s’humilier devant son frère ; c’est une loi que les haines divisent les enfants et que les enfants détestent leur père. »
En effet, dans les dernières années de ce grand règne, les fils de Henri Plantagenet ne cessèrent de guerroyer contre leur père. Après la mort de Louis le Jeune, et quand la France eut passé sous la loi d’une royauté intelligente, quand le roi de France s’appela (bientôt !) Philippe Auguste, alors ces guerres intestines des Plantagenets signalèrent, pour l’Angleterre, un danger tout nouveau. Habile à profiter des dissensions de ces terribles adversaires, Philippe se servait également de l’indignation du roi, de la douleur du père, de l’ingratitude des fils. Quand Geoffroy, duc de Bretagne, pour compléter le duché où il se faisait aimer à force de haïr son père et de lui résister, voulut forcer le roi Henri d’Angleterre à lui céder le comté d’Anjou, ce fut à la cour de France que le duc Geoffroy alla chercher un asile et des secours. Philippe Auguste traita son jeune vassal en fils bien-aimé ; les fêtes succédaient aux fêtes, les tournois aux tournois ; toutes les magnificences et toutes les séductions du nouveau règne éblouissaient à l’envi le fils rebelle ; mais au milieu de ces fêtes, on dirait que le ciel voulait châtier le parricide. On donnait un tournoi, la tour était brillante et parée, les capitaines portaient leurs plus riches armures, les belles dames leurs plus frais atours ; ces jeunes gens, enflammés sous le regard de la reine de beauté, se battaient à armes courtoises, quand soudain, au milieu de la lice remplie des acclamations et des cris de joie, Geoffroy de Bretagne tombe renversé par son cheval ; il meurt à la fleur de l’âge, il meurt regretté par ces mêmes Bretons qui l’avaient accepté pour leur duc avec tant de répugnance ; il meurt sur le point d’hériter pour sa part de quelqu’une de toutes ces couronnes qui chargeaient le front de son père. Événement sinistre ! Grave malheur que le saint archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket, avant de tomber assassiné dans son église, avait prédit jadis au roi Henri !
Voilà comment mourut ce jeune duc Geoffroy, que le roi Louis le Jeune avait laissé sans trop de crainte, et comme si Geoffroy n’eût pas été un Plantagenet, s’établir dans la Bretagne, et dont le roi Philippe Auguste eût tiré un grand parti contre Henri II, si le duc de Bretagne eût vécu. En effet, des fils du malheureux roi Henri II, le duc Geoffroy. n’eût pas été le dernier à ruiner la grandeur de cette illustre maison et à briser les liens de fer avec lesquels Guillaume le Conquérant et le roi Henri I avaient réuni violemment tant de royaumes et tant de duchés des deux côtés de l’Océan. Témoin intéressé de toutes ces fureurs, la France, qui d’ailleurs portait peu d’intérêt aux peuples de Bretagne, s’habituait à regarder ces Anglo-Normands comme autant d’ennemis de Dieu et des hommes. Le roi Philippe Auguste ne rêvait à rien moins qu’à établir en même temps la royauté et le royaume de France. Le premier il avait dit cette grande parole qui affranchissait la couronne de France de tout hommage : « Nous ne pouvons ni ne devons rendre hommage à personne. » Il assistait d’un regard attentif à la décadence des Plantagenets. En vain se débattait le roi Henri II contre les trahisons de ses enfants, si méchants et si débauchés, qu’ils s’appelaient eux-mêmes les fils du diable, le roi Henri II sentait son bonheur s’en aller avec sa vie. Son fils Henri était mort, son fils Geoffroy venait de mourir, Richard Cœur-de-Lion s’emportait en toutes sortes de révoltes, Jean, Jean Sans-Terre ! le favori de son père, n’attendait que l’heure de la trahison. Après la mort de son fils Geoffroy, Henri II avait demandé aux états de Bretagne la tutelle de ce duché, qui relevait du duché de Normandie ; les seigneurs bretons répondent fièrement par une protestation unanime ; ils ne veulent pas que la Bretagne soit traitée par le roi d’Angleterre comme un fief de sa famille ; ils ont, Dieu merci, une duchesse, et d’ailleurs le duc Geoffroy lui-même n’était-il pas prince des Bretons, du chef de sa femme ? La question était grave ; le roi de France et le roi d’Angleterre avaient un intérêt égal à se voir investis de la garde du duché pour toute la durée d’une longue minorité. Le roi de France prétendait que le duc Geoffroy avait placé sous sa garde royale son duché, sa femme, ses enfants et lui-même, lui, le fils de Plantagenet. Henri II, de son côté, réclamait la garde du duché comme père de Geoffroy et comme duc de Normandie. Aux prétentions de l’un et de l’autre roi, les Bretons répondaient que sur le trône de Bretagne est assise une duchesse, souveraine de son propre chef, et qu’à elle seule appartient la garde et la tutelle de la Bretagne. Dans toute autre circonstance, plus sûr de lui-même et moins abattu par cette adversité croissante qui a pesé sur lui jusqu’à la fin de sa vie, le roi Henri II n’eût pas cédé aux seigneurs bretons, mais il sentait la fortune échapper à ses mains, et, n’osant plus commander, il appela l’habileté à son aide. Sous le prétexte que le comte de Léon, depuis la mort du duc Geoffroy, avait repris Morlaix, Henri II entre en Bretagne, et de la veuve de son fils, de cette duchesse de Bretagne, de cette mère du jeune Arthur qui venait de naître à peine (30 avril 1187, son père était mort le 19 août 1186), Henri II fait la femme d’un sujet à lui, de Ranulphe, comte de Chester. À vrai dire, ce comte de Chester était un trop petit compagnon pour oser aspirer à la main d’une duchesse de Bretagne, mère d’un prince qui avait des droits si directs à la couronne d’Angleterre ; mais par le nouveau mari qu’il imposait à sa bru, Henri II comptait dominer les volontés de la duchesse Constance. Privé de la tutelle de son petit-fils, le roi d’Angleterre y rentre par une de ces habiletés dans lesquelles il est passé maître : bien plus, il veut que le comte de Chester devienne duc de Bretagne. — Vain espoir ! Pour les fidèles Bretons il n’existait qu’un prince légitime, Arthur, le fils de Geoffroy et de Constance, ce noble enfant promis à des destinées si brillantes, et devenu le héros infortuné d’une lamentable tragédie. Deux filles seulement étaient nées du mariage de Geoffroy et de Constance, et la Bretagne avait tout d’abord salué la princesse Éléonore comme sa duchesse légitime ; mais quand elle apprit que la veuve de son duc Geoffroy allait être mère une troisième fois, la Bretagne tout entière se sentit animée d’une vive passion. Elle attendit, avec l’impatience d’une nation qui espère, l’enfant qui allait venir ! Elle priait le ciel que cet enfant fût un duc de Bretagne ! À la fin, — toutes les prières étaient ardentes, — la veuve du duc Geoffroy donna le jour à cet enfant tant désiré, et qui devait décider de la destinée de tout un peuple. La Bretagne battit des mains, ivre de joie et d’orgueil. En vain le roi Henri II veut qu’on appelle son petit-fils Henri, la Bretagne appelle cet enfant Arthur, Arthur, le nom du héros populaire, le nom populaire dans les souvenirs du peuple breton et de l’histoire, le nom du fondateur immortel de la Table ronde, le héros des légendes nationales. Le voilà enfin de retour, cet Arthur, l’espoir et l’amour de la terre ! ainsi s’accomplissent les prédictions de Merlin l’Enchanteur, ainsi la Bretagne verra bientôt à l’œuvre cet enfant qui doit continuer d’une main vaillante l’œuvre de ses premiers défenseurs ! — Seclorum nascitur ordo. — Décevantes illusions d’un peuple qui sent en lui-même fermenter le vieux levain des antiques libertés, et qui attache ses espérances aux appuis les plus frêles, — voire au berceau d’un enfant !
Notons ceci, en passant, que ce fut sous le règne du duc Geoffroy, en 1185, que les états de la Bretagne s’assemblèrent pour régler la succession des nobles. Dans cette année 1185 furent réunies ces assises célèbres, — les assises du comte Geoffroy, dans lesquelles il fut établi qu’à l’avenir la totalité de l’héritage noble, partagé autrefois entre les enfants du même père, serait recueillie par l’aîné seulement ; comme aussi nous devons faire remarquer que cette ordonnance eut plutôt un effet politique qu’un résultat civil. Le prince, lorsqu’il établit l’hérédité d’un seul, voulait empêcher que les seigneuries chargées de fournir des soldats ne fussent délivrées, par la division même des héritages, de cette obligation essentielle. Le texte de ce règlement, qui porte le sceau et la signature de la duchesse Constance (et c’est le seul de tout son règne), est rapporté dans le recueil des Historiens de France « faisant ce gré, aux évêques et aux barons, ouï le commun assentiment. » Les évêques, c’étaient ceux de Rennes, de Vannes, de Nantes et de Saint-Malo.
Depuis deux ans à peine, les Bretons obéissaient à regret au nouveau maître que leur imposait le roi Henri II, lorsque tout d’un coup ils déclarent qu’ils n’ont pas d’autre maître et seigneur que le jeune Arthur ; ils renvoient, d’un commun accord, le protégé du roi Henri ; Constance elle-même, honteuse du mari qu’on lui impose, chasse de son lit ce comte de Chester, pendant que ses sujets le chassent du trône. Trop heureux fut ce Ranulphe de regagner l’Angleterre sain et sauf, car dans l’intervalle, son protecteur et son maître, le roi Henri, venait de mourir. Dévoré de chagrins cuisants, battu de toutes parts, courbé sous une paix humiliante, forcé de se reconnaître, lui, le roi de tant de terres, l’homme lige de Philippe, le roi d’Angleterre avait peu de regrets à la vie ; son reste de courage l’abandonna lorsqu’en jetant les yeux sur la liste des seigneurs qui l’avaient trahi, de son premier regard il put lire le nom du prince Jean, son fils bien-aimé : « Ah ! dit-il, que m’importe le monde entier ? honte sur moi, le vaincu ! maudit soit le jour où je suis né ! Maudits soient les fils que je laisse ! » Lui mort, expira la puissance des Plantagenets, pendant que la race des Capétiens s’emparait de la France et de l’avenir.
Nous devons remarquer ici qu’à ce moment de l’histoire fut réglée enfin, par le souverain pontife, la contestation qui existait entre l’évêque de Dol et l’archevêque de Tours, réclamant, l’un et l’autre, la juridiction sur toutes les églises de Bretagne. Après tant de discussions sans résultat, le souverain pontife se décida en faveur de l’archevêque de Tours ; cependant il envoya encore à l’évêque de Dol le pallium, avec le titre d’archevêque, ordonnant aux évêques bretons d’obéir à la juridiction de l’évêque de Dol, jusqu’à ce que Rome eût définitivement réglé leurs rapports avec le métropolitain de Tours.
Mais il est temps de vous raconter la vie et la mort du jeune Arthur, dont la naissance avait été pour la Bretagne le sujet de triomphantes acclamations.