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Une fois qu’ils eurent tiré vengeance de la mort de ce noble enfant, les seigneurs de Bretagne songèrent à se donner un souverain en mariant Alix de Bretagne, la sœur d’Arthur, et désormais la seule héritière du duché. L’homme qui tout d’abord se présentait au choix des Bretons, comme l’époux futur de la fille de Constance, c’était Henri d’Avangour, fils d’Alain, comte de Tréguier, et chef de la maison de Penthièvre. Henri descendait de la race des anciens rois du Pays ; il était l’arrière-petit-fils de Gurwand, comte de Rennes, gendre du roi Érispoé ; et, partant, le sang de Nominoé fermentait dans ses jeunes veines. Depuis déjà deux siècles, cette branche cadette des ducs de Bretagne était séparée du trône, et comme elle s’était trouvée exposée aux haines et aux rivalités des aînés de sa maison, elle avait choisi les rois de France pour ses protecteurs naturels. Ce mariage convenait donc à la France ; on y fit consentir le père d’Alix, Guy de Thouars. Le contrat de mariage d’Alix et de Henri d’Avangour avait été dressé à Paris même, avec l’assentiment et la signature du roi de France ; mais bientôt Philippe Auguste s’inquiéta de cette union qui devait relever les plus chères espérances de la Bretagne. Les époux étaient deux enfants ; le mari avait quatre ans, la princesse en avait sept ; et la Bretagne, non plus que la France, ne pouvait guère s’arranger de cette longue minorité. Aussi bien, dès que la princesse Alix eut atteint sa onzième année, le roi choisit pour son lieutenant, pour son duc de Bretagne, un sien cousin, arrière-petit-fils de Louis le Gros. Il s’appelait Pierre de Dreux, et quelle que fût l’illustration de sa race, il avait grand besoin de faire sa fortune. Présenté par le roi de France, il était impossible que le nouveau duc ne fût pas agréé par les états de Bretagne, comme le mari de la princesse Alix. Il faut dire aussi que ces états ne représentaient pas tout à fait la volonté nationale, dominés qu’ils étaient par la chevalerie semi-française des comtés de Rennes et de Nantes. Ce mari de la jeune duchesse de Bretagne se trouva être à la fois un grand capitaine dans la bataille, et un habile politique dans le conseil. Il avait accepté avec l’empressement le plus égoïste les principes du gouvernement absolu qui déjà s’introduisait à la cour de France. De ses qualités brillantes autant qu’habiles, Pierre de Dreux se servit pour opprimer le peuple qu’il était chargé de gouverner. En vain la Coutume du pays de Bretagne avait-elle assigné des bornes au pouvoir du souverain, le nouveau duc n’en tint pas compte, et pour prouver qu’il était bien le maître, il s’attaqua tout d’abord aux deux grandes puissances de la province, au clergé et à la noblesse.
Pour être sincère, nous avouerons que les évêques de Bretagne étaient devenus tout-puissants et comme autant de rois dans leurs évêchés. Ils étaient maîtres et seigneurs à Dol, à Nantes, à Quimper, à Saint-Malo ; la justice se rendait en leur nom ; plus d’un abbé réunissait sur sa tête des bénéfices sans nombre, à ce point qu’un jour, l’un d’eux étant mort, le pape fut étonné de la quantité d’abbayes qu’il laissait après lui. « Il faut, disait le pontife, que tous les abbés de Bretagne soient morts à la fois ! » Pierre de Dreux n’était pas homme à supporter cette rivalité. Plus que jamais il était souverain dans le duché ; la mère d’Alix, Éléonore, vivait renfermée dans le monastère de Bristol, sans plus songer aux ardentes ambitions, aux combats, aux enivrements de sa jeunesse ; Guy de Thouars était mort un an après le mariage de sa fille, et même avait-il déjà remis à son gendre son reste d’autorité, tant il aimait le repos, le sommeil, l’oubli de la guerre ; tant il avait trouvé que c’était un rude labeur de gouverner un duché au nom de la femme dont il était le mari ! Ce qui ajoutait encore à l’orgueil de Pierre de Dreux, c’est qu’il pouvait faire valoir près de la France ce duché de Bretagne comme une conquête dont la France devait tenir compte à un prince de la race des Capétiens. Que de motifs pour être superbe et volontaire ! Le nouveau duc commença hardiment la guerre contre le clergé de Bretagne. L’occasion était belle de donner une leçon à l’évêque de Nantes ; l’Anglais était débarqué sur la côte de Bretagne, il fallait mettre Nantes à l’abri ; en conséquence, on creuse des fossés, on élève des remparts, on renverse des couvents, des églises, des maisons appartenant à l’évêché ; c’était de droit commun, et pourtant l’évêque réclame contre les violences de Mauclerc (ainsi on appelait le prince, parce qu’autre fois, en sa qualité d’enfant d’une maison où il y avait vingt-sept fils ou filles à pourvoir, il avait étudié pour se faire d’Église). Le Mauclerc prouva, par le fait même, qu’il avait eu raison de mettre la ville à l’abri d’un coup de main. D’autres réclamations parties des églises de Dol, de Nantes, de toutes les églises bretonnes, arrivèrent jusqu’au pontife ; Mauclerc maltraitait les vassaux de l’Église ; il faisait mettre les clercs en jugement et les tenait en prison ; enfin, pour tout dire, il était excommunié. Tels étaient ses griefs et bien d’autres. D’abord le duc supporta assez patiemment toutes ces résistances ; bientôt, il appela la noblesse à son aide contre l’envahissement du clergé. À quoi servait-il, en effet, que les barons de Conan II (1127) eussent renoncé au droit de succession sur les meubles de leurs vassaux, si aujourd’hui les abbés s’en emparaient ? De quel droit l’Église prend-elle au mort une partie de son bien, même quand le mort n’a pas témoigné de sa volonté dernière ? Des deux côtés, la lutte était vive et pleine d’obstination ; on cherchait, pour s’attaquer, tous les faibles endroits, et nul doute que cette lutte funeste ne se fût prolongée si les barons étaient restés jusqu’à la fin dans le parti du duc de Bretagne ; mais quoi ? les gentilshommes bretons supportaient impatiemment la loi insolente de Pierre de Dreux : dans le duc de Bretagne, les seigneurs bretons voulaient trouver, non pas un maître, mais un compagnon et un égal. Cette jalousie des seigneurs était un nouveau péril pour Pierre de Dreux ; ce nouveau péril ne lui fit pas peur. Comme il ne pouvait les attaquer de front, il appela la ruse à son aide ; il sait quels dangers le menacent, que les vicomtes de Léon, chassés de leurs terres, ont formé une ligue contre lui, Mauclerc, et que, dans cette ligue sont entrés les Rohan, les Craon, les Penthièvre, plusieurs seigneurs du Maine et de la Normandie ; il sait enfin que la guerre civile peut recommencer ; rien ne l’abat ; pendant dix ans, il résiste à toutes ces forces réunies, et enfin il se réconcilie avec les plus dangereux capitaines de cette ligue. Les Rohan passèrent du côté de Mauclerc ; aidé par ces vaillants et redoutés capitaines, Pierre de Dreux gagna la bataille de Châteaubriant. Mais pour avoir été battue, la noblesse bretonne n’était pas domptée. Malgré leur défaite, ces gentilshommes obstinés à se défendre redemandaient leurs droits aussi anciens que le duché même de Bretagne ; Rome, de son côté, appelée en témoignage par les évêques, lança son excommunication et ses foudres. Un instant le duc courba la tête, il promit ce que demandait le pontife ; mais à peine Rome avait accordé son pardon, que la persécution recommençait pour l’Église de Bretagne. Les curés furent privés de la dîme, les évêques de leur temporel, plus d’un prélat fut chassé de son siége. À ces plaintes nouvelles du clergé, le souverain pontife répondit par une excommunication nouvelle. Les terres du duc furent mises en interdit, ses sujets furent déliés du serment de fidélité, et une fois encore, vaincu par cette force qui brisait toutes les tyrannies, Pierre de Dreux implora son pardon, il se soumit à la volonté du pontife. Puissance active et souveraine, l’autorité pontificale devait au moyen âge être la défense de l’opprimé, une digue aux passions mauvaises, un frein salutaire aux plus indomptables volontés. Sur l’entrefaite mourut Alix, la duchesse de Bretagne, laissant un fils pour héritier de son duché, quand ce fils sera majeur. Inquiet pour l’avenir, et peu disposé à renoncer à cette couronne qui ne pesait guère à sa tête, Pierre de Dreux résolut de s’assurer par un second hymen ce duché que lui avait donné un premier mariage. Rien ne convenait mieux aux projets du prince que la princesse Jeanne, fille du comte de Hainaut ; seulement une petite difficulté se présentait à ce mariage : Jeanne de Hainaut était mariée ; mais Pierre de Dreux comptait faire casser ce mariage par la cour de Rome, qui lui avait rendu ses bonnes grâces. Certes, le projet était vaste, l’alliance était bien choisie : par elle, Pierre de Dreux doublait sa force et ses ressources ; la volonté du roi de France fit manquer cette fortune, et le comte de Flandre, prisonnier à Paris, fut remis en liberté par le roi de France lui-même, trop heureux d’arrêter l’ambition de son dangereux voisin, Pierre Mauclerc.
Quand nous disons : le roi de France, nous disons : la régente Blanche de Castille, la mère illustre de Louis IX. En effet, depuis trois ans, Philippe Auguste était mort, remplacé par Louis VIII, et — en attendant que son fils, Louis IX, devint le héros des croisades et l’admiration du monde chrétien, Blanche de Castille dirigeait d’une main ferme et dévouée ce beau royaume, l’orgueil et l’envie de l’Europe. Toutefois, comme c’était l’usage durant les minorités de ces rois qui voulaient être absolus, les grands feudataires de la couronne tentèrent de se révolter contre l’influence irrésistible de la royauté française : déjà la féodalité comprenait qu’elle serait absorbée, quelque jour, par cette puissante monarchie. Dans cette ligue des seigneurs de France contre un roi mineur, Pierre de Dreux prit sa bonne part, poussé qu’il était par la vengeance autant que par l’ambition. La fermeté de la reine Blanche et le dévouement de Thibaut, comte de Champagne, illustre comme soldat, populaire comme poëte, amoureux de la reine Blanche d’un chaste et respectueux amour qui s’exhalait en chansons charmantes, en folles et plaintives élégies, vinrent en aide à cet enfant-roi, à ce royaume. Saluons en passant Blanche de Castille, elle est le type le plus gracieux et le plus fort de la femme au moyen âge. Énergique et tendre, magnanime et dévouée, elle devait réunir, dans sa personne, les plus rares élégances de la chevalerie, la fermeté de la croyance chrétienne. Elle avait compris de bonne heure que cette royauté de la France, telle que l’avait faite Philippe Auguste, n’était pas un fief, mais un pouvoir vivant de lui-même et par lui-même ; elle disait que les barons de la France n’en voulaient pas seulement à la tutelle de son fils, mais à la monarchie que Philippe Auguste avait fondée à Bouvines. Cette tutelle de la reine Blanche mérite l’attention et l’intérêt de l’histoire. Pendant que les barons de l’Angleterre arrachaient au roi Jean la grande charte, et se faisaient indépendants de la couronne, Blanche disputait aux seigneurs de France les restes de leurs droits féodaux ; pendant que l’aristocratie fondait sa puissance en Angleterre, au contraire, c’était, en France, la royauté qui fondait sa toute-puissante autorité. Disons les noms de quelques-uns des barons conjurés avec le duc de Bretagne : c’étaient Hugues de Lusignan, comte de la Marche ; Richard, duc d’Aquitaine ; Raymond VII, comte de Toulouse. Un instant, cette ligue formidable pensa l’emporter sur la fortune et le génie des Capétiens ; mais heureusement les Parisiens vinrent au secours du roi et de la reine, attaqués de toutes parts. La ligue des seigneurs féodaux se dissipa, et le seul duc de Bretagne, qui avait résolu de châtier l’étrangère, continua la guerre commencée. C’en est fait ; il oublie qu’il appartient, par le sang et par son serment, au roi de France ; il passe du côté de l’Angleterre ; il appelle le roi anglais à son aide, et il s’engage à lui faire hommage de son duché, envers et contre tous. Cela ne se passait pas ainsi sous le règne du duc Geoffroy, quand le fils de Henri II d’Angleterre implorait l’alliance de la France contre les Anglais et contre son propre père ; aujourd’hui, c’est un prince du sang royal de France qui brigue le secours des Anglais contre la Bretagne, contre la France ! C’est qu’en effet il est des époques d’aveuglement et de désordres dans lesquelles tout se perd, tout se confond ; nul ne distingue plus le juste de l’injuste, la vérité du mensonge. Les plus grands courages et les plus nobles intelligences se pervertissent au point de trahir même la patrie, au point d’oublier les sentiments les plus naturels du cœur humain.
Dans cette circonstance difficile, menacée à la fois par le roi d’Angleterre et par le duc de Bretagne, la reine Blanche ne sentit pas fléchir son courage. Elle eut l’habileté d’intéresser à sa cause le ministre même du roi d’Angleterre, Hubert Dubourg. Le ministre anglais, oubliant les intérêts de son roi et de son pays, s’opposa de toutes ses forces aux instances de Pierre de Dreux. Il fit avorter cette guerre, que l’Angleterre accueillait avec joie, et le duc de Bretagne, abandonné d’un allié sur lequel il devait compter, se vit cité à comparaître à Melun, lui vassal du roi de France, devant Louis IX, son légitime suzerain. Vous avez vu déjà que cette citation directe de la couronne de France est un événement grave et solennel. Pierre de Dreux refusa de comparaître au tribunal de son suzerain. En conséquence, il fut condamné par ses pairs, comme avait été le roi Jean. Il fut jugé traître, félon et déchu de la garde du duché de Bretagne. À cette nouvelle, le duc de Bretagne s’abandonne aux plus violentes colères, et, par un de ses hérauts, il ose défier le roi de France. En même temps il ouvrait aux Anglais les portes de la Bretagne. L’invasion ne se fit pas attendre, elle aborde sur toutes les côtes, elle remplit toutes les places fortes, elle occupe la province entière ; mais cette fois encore les Anglais ont à faire à forte partie, car les Bretons n’ont oublié ni les crimes du roi Jean, ni la mort d’Arthur, ni le carnage et les fureurs des hommes venus de l’autre côté du détroit. Dans une indignation unanime contre l’étranger, les seigneurs bretons prennent les armes et s’en vont du côté de la France, pour rejoindre le roi Louis IX. Celui-ci, de son côté, arrivait en toute hâte, il était déjà sous les murs d’Ancenis quand les Bretons rejoignirent l’armée française. Parmi le peuple breton, l’indignation ne fut pas moindre que parmi les gentilshommes ; Mauclerc n’entendit sur son passage que des malédictions. Cette armée d’Anglais qui le suivait, elle prit la fuite, chassée par la faim et par la fièvre ; pour cette fois, Pierre de Dreux se trouva un trop petit seigneur ; et malgré son insolent défi de se battre contre le roi de France, il s’en fut le trouver, la hart au cou, et les mains jointes, demandant grâce et pardon. « Mauvais traître ! » dit le roi ; mais il pardonna à Mauclerc, en considération de son origine. Cette paix, ou plutôt cette trêve, coûta cher au duc de Bretagne : il y perdit le château de Saint-Jacques de Beuvron, toutes ses terres dans l’Anjou et dans le Maine ; en même temps il rétracte son serment au roi d’Angleterre, il promet de rendre la Bretagne à son fils le jour où le fils d’Alix sera majeur. Paris, la bonne ville, qu’avait eu l’honneur de défendre le roi Louis IX, eut la joie et l’orgueil d’assister à l’humiliation du duc de Bretagne, prosterné aux pieds de ce trône qu’il avait voulu renverser !
Ce terrible, cet ambitieux, ce vaillant Mauclerc, était donc vaincu ; il courbait la tête, comme toute la noblesse de France, devant la royauté triomphante. Pierre de Dreux s’était reconnu le vassal de la France (1231), mettant ainsi à néant les prétentions du roi d’Angleterre, Henri III, sur la mouvance de Bretagne, à cause qu’elle était la vassale de la Normandie. Il avait profité de la première trêve pour marier Jean, son fils aîné, à la princesse Blanche, la fille unique de ce comte de Champagne qui, dans tout le cours de cette guerre, avait tant adoré et tant inquiété la reine Blanche ; mais à présent qu’il était vaincu sans retour et qu’il se trouvait chargé de l’exécration unanime de la noblesse de son duché, le duc Pierre de Dreux remit le duché de Bretagne à son fils. Jean I, duc de Bretagne, fit hommage au roi de France. Désormais, telle est la volonté de Pierre de Dreux, il ne s’appellera plus que : Pierre de Braisnes, chevalier ; mais soyez tranquilles, ce nom si simple sera grand entre tous les noms de la chevalerie ; cet écu, désormais sans devise et sans armoiries princières, brillera au premier rang parmi les soldats du Christ. À la nouvelle que le roi Louis IX partait pour la Palestine, le chevalier de Braisnes prit la Croix, non pas le premier, non pas le dernier des barons de la Bretagne. À le voir devenu si humble et resté si brave, les chevaliers bretons oublièrent quelles injures ils avaient reçues de leur ancien duc. Les vieilles haines s’apaisèrent, les rancunes furent oubliées sur la frontière, on partait pour remplir les mêmes devoirs, pour supporter les mêmes fatigues, et comme il fallait un chef à ces nobles enfants de la Bretagne, ils choisirent naturellement le plus intrépide et le plus habile, et ils se rangèrent sous l’étendard du chevalier de Braisnes. Les uns et les autres, ils combattaient ensemble dans les plaines fatales de la Massoure ; si les conseils de l’ancien due de Bretagne eussent été suivis, l’honneur de cette journée était sauvé. C’est une des pages les plus tristes et les mieux senties du sire Joinville, sénéchal de Champagne, l’ami du roi Louis :
« Et pensa l’en (pensa-t-on) que nous estions trestous perdus dès cette journée, se (si) le cors le roy ne feust, car le sire de Courcenay et monseigneur Jehan de Saillenay me contèrent que six Turcs estoient venu au frein le roy, et l’emmenoient pris ; et il tout seul s’en delivra aus grans cops qu’il leur donna de l’espée ; et quant ses gens virent que le roy metoit deffense en li, ils prestrent tuer et lessèrent le passage du flum (fleuve) et se trestrent vers le roy pour li aider.
« À nous tout droit devers la Massoure vint le conte de Bretaigne, et estoit navré d’une espée parmi le visage, si que le sanc lui chéoit en bouche. Sus un bas cheval bien fourni seoit ; ses rênes avoient getées sur l’arçon de la selle et les tenoit à ses deux mains, pource que sa gent qui estoit d’arières, ne le getassent du pas. »
Après cette journée de la Massoure, où Lui et ses gens obtinrent grand los, Pierre de Bretagne quitte cette terre d’Afrique, qui peut encore aujourd’hui attester la gloire et le courage des nobles enfants de l’Armorique.
Les fatigues de la guerre, les blessures, les chagrins de l’âme, l’ennui d’une rude captivité (nos pieds, dit le sire de Joinville, estoient à l’endroit le visage du bon comte de Bretaigne, et les siens estoient à l’endroit le mien visage), avaient brisé les forces du vaillant capitaine ; cependant il espérait vivre assez longtemps pour mourir en Bretagne. Rachetés, lui et les siens, par les soins du roi, ils revenaient dans leur patrie, lorsque Pierre de Dreux mourut des suites de sa blessure, vers la fin de mai 1250 ; il mourut avec le courage d’un héros et la résignation d’un chrétien. La mort de ce vaillant capitaine expia, et au delà, les violences et l’ambition de sa vie. Ce prince, qui avait été un instant le tyran et le fléau de la Bretagne, unissait, au plus brillant courage, un esprit vif qui touchait à toutes choses, même à la poésie. Dans cette croisade, ils étaient plusieurs poètes d’un génie facile, grands maîtres dans l’art de tirer un bon parti d’une langue qui était la langue des princes et des belles dames : Queesnes de Béthune, Thibaut, comte de Champagne, et avec eux le chevalier de Braisnes, enseignèrent, les premiers, la route poétique que devaient parcourir le duc d’Orléans et François Villon. — Ses frères d’armes rapportèrent les restes glorieux de Pierre de Dreux dans l’abbaye de Saint-Yves de Braisnes, où son fils lui fit élever un tombeau.
Le fils de ce vaillant Mauclerc, Jean le Roux, d’autres disent : Jean le Mauvais, commença, comme avait commencé Pierre de Dreux lui-même, par une lutte vigoureuse avec le clergé de sa duché de Bretagne. Dès le premier jour, le duc Jean avait déclaré la guerre aux évêques, quand dans l’assemblée de la nation, à l’instant même où il jurait de maintenir les libertés des seigneurs, il avait refusé d’accorder ses garanties au clergé. À peine s’il avait daigné prendre des mains de l’évêque de Rennes l’épée et la bannière des ducs de Bretagne.
Cette révolte contre l’Église toute-puissante n’annonce guère un esprit facile, et surtout quand on vient à songer que cette Église, attaquée dans ses droits par un prince d’une puissance secondaire, c’est l’Église d’Innocent III, qui a mis en interdit le roi Philippe Auguste, pour son divorce ; elle a frappé d’excommunication le roi d’Angleterre, pour le meurtre de l’archevêque de Cantorbéry ; elle a donné, repris, donné encore les principautés et les royaumes ! — C’est l’Église d’Honorius III, qui a dépouillé le comte de Toulouse ; l’Église de Grégoire IX et d’Innocent IV, qui ont excommunié l’empereur, à quatre fois différentes ; l’Église d’Alexandre IV et celle d’Urbain IV, qui a donné le trône de Naples à Charles d’Anjou ; de Clément IV, qui a fait de la Sicile un bien que le pape donnait et retirait à son bon plaisir : pontifes redoutés, inébranlables ; violents génies qui enseignaient l’autorité aux rois, par l’exemple des papes, et l’obéissance aux peuples, par l’exemple des rois ! L’excommunication est la grande peine du moyen âge. Elle frappe sur les têtes les plus hautes, elle trouble les consciences les plus fières ; dans sa résistance à la toute-puissance du clergé, Pierre de Dreux avait été soutenu par le concours de plusieurs grands vassaux de la couronne, à savoir le comte d’Angoulême et le comte de Saint-Pol. Durant quatre-vingts ans, c’est-à-dire de 1247 à 1329, sous Philippe de Valois, ce grand débat fut maintenu. Pour en finir avec cette lutte acharnée de deux grands principes, du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, force fut enfin au duc Jean de Bretagne, écrasé par cette puissance suprême à laquelle rien ne résiste, de s’en aller demander, à Rome même, au pied du trône pontifical, l’absolution et le pardon. Le duc fut pardonné, à condition qu’il rendrait les droits dont il l’avait privé, au clergé de Bretagne, qu’il forcerait les excommuniés de se réconcilier avec l’Église ; qu’il reconnaissait, à l’avance, comme bons et légitimes, les dons faits à l’Église, et même le don des terres nobles. — Enfin, le pays de Bretagne devenait, à dater de ce jour, pays d’obédience, c’est-à-dire que le pape pouvait nommer, pendant huit mois de l’année, aux bénéfices vacants.
Àpeine réconcilié avec la cour de Rome, le duc Jean (car c’est le siècle de tous les extrêmes, les passions les plus contraires se mêlent et se confondent avec une ardeur qui tient du délire), le duc Jean, semblable à son père par ses débats avec le clergé et par son repentir, n’a rien de plus pressé que de partir pour la Palestine. Le roi Louis IX venait d’appeler à la huitième croisade les princes de l’Europe qui voudraient prendre leur part de gloire dans ce dernier pèlerinage dont la fin sera si cruelle. Jean de Bretagne, que devaient retenir tant d’intérêts à régler dans son duché, s’embarqua, l’un des premiers, pour l’Orient ; il menait avec lui la duchesse sa femme, le comte de Richemond son fils aîné, et même la femme de son fils ; les plus nobles seigneurs de la Bretagne accompagnaient le duc et la duchesse ; les uns et les autres, ils arrivèrent en Afrique, juste à temps pour voir mourir sur la cendre, et plein de gloire, ce grand roi que le ciel avait donné à la France et au monde moderne, comme pour leur montrer à quel degré presque impossible un roi chrétien peut pousser la vertu. La mort de saint Louis (donnons-lui son titre dans le ciel !) jeta un trouble immense dans toutes les consciences ; les croisés s’accusaient de n’avoir pas accompli l’œuvre qui les poussait en Palestine ; ils quittèrent la terre d’Afrique pleins de désespoir ; la tempête les jeta sur les côtes de la Sicile ; plusieurs moururent, à peine eurent-ils touché les rivages de France ; parmi ces morts, il faut compter la femme de Philippe le Hardi, Thibaut, comte de Champagne, l’émule et l’ami de Pierre de Dreux, Alphonse, comte de Toulouse, et sa femme, le dernier rejeton de la maison de Saint-Gilles. Le roi Louis IX, victime héroïque, devait clore, par sa mort funeste, la guerre sacrée commencée depuis tant d’années. Cependant, le duc de Bretagne, fidèle à son œuvre jusqu’à la fin, avait gagné la Palestine pour y chercher vainement quelque peu de la gloire que son père avait conquise dans la croisade précédente. Au bout d’une année ils revinrent, lui, sa femme, son fils, sa bru, les seigneurs qui l’avaient suivi, et le croisé commença son métier de prince régnant. Pendant quarante-cinq années d’une paix profonde, l’administration de Jean le Roux fit sentir ses prévoyances et sa sagesse au duché de Bretagne. Les règlements du duc Jean sont nombreux et dignes que l’histoire s’en souvienne ; à la prière des évêques, abbés, barons et vassaux de Bretagne : Ad precationem episcoporum, abbatum, baronum ac vassalorum Britanniæ, il prononce à perpétuité le bannissement des Juifs, « annulant les créances qu’ils pouvaient avoir dans la terre dudit seigneur, » et le roi de France étant supplié de confirmer la présente ordonnance ; ainsi, le roi est appelé à appuyer de son autorité les actes du duc de Bretagne. — Une autre preuve de la vassalité du prince régnant, c’est l’arrêt du parlement de Paris, qui condamne le duc de Bretagne à rétablir sur l’ancien pied sa monnaie, qu’il avait altérée. — Une sage loi fut rendue en faveur de l’aîné de toute famille noble ; les cadets de famille, nommés juveigneurs, quand ils mouraient sans enfants, laissaient leurs biens, non plus au duc de Bretagne, mais à l’aîné de leur maison, sous toute réserve de l’hommage qui était dû au suzerain. — La terre noble, qui, d’abord, ne pouvait pas être vendue, fut dégrevée de cette condition moyennant un droit, le droit de lods et ventes, perçu par le seigneur duc. — L’usage des appels et ajournements qui arrachaient les seigneurs à la juridiction de leur prince légitime pour les faire passer sous la juridiction du roi de France, fut également aboli par le duc Jean, chacun restant soumis à la juridiction à laquelle il appartenait. — Par ce moyen, en même temps qu’il se privait de l’appel à son tribunal, le duc Jean gagnait l’appel de son tribunal à celui du roi de France. — Jean le Roux abolit aussi le droit de bail, le droit par lequel les biens des mineurs (usage qui avait passé d’Angleterre en Bretagne) étaient administrés par l’oncle paternel de l’enfant mineur, ou, à défaut de l’oncle paternel, par un tuteur nommé ad hoc. Or, comme ce droit-là était soumis (ainsi le voulait l’ordonnance du duc Geoffroy) à l’approbation du seigneur, il arriva nécessairement que le seigneur, sous le prétexte de fournir son contingent de soldats à l’armée nationale, prit le bien du mineur, sans payer les dettes de la succession, et sans même veiller à l’éducation de son pupille. Ce droit odieux, Jean le Roux le remplaça par une année du revenu.
Avec le même soin qu’il apportait au bien de ses sujets, le duc de Bretagne administrait les intérêts de sa couronne. Il maria son fils avec la fille du roi d’Angleterre, mais en même temps il se fit rendre le comté de Richemont, que Guillaume le Conquérant avait donné à Alain le Roux, fils d’Eudon, comte de Penthièvre ; ce comté de Richemont devait passer de la maison de Penthièvre dans la maison de Bretagne, par le mariage d’Alain le Noir avec Berthe, l’héritière de Bretagne. — À force de volonté et de persévérance, le duc Jean retrouva plusieurs terres et châteaux que la couronne ducale avait perdus dans les guerres civiles ; ce qu’il ne put pas reprendre de force, le duc le racheta des seigneurs ruinés ; voilà comment le comté de Léon fut vendu au duc Jean par son propriétaire, écrasé sous le poids de ses dettes. On raconte que l’emplacement magnifique sur lequel s’élève aujourd’hui la ville de Brest, l’inexpugnable rempart, fut vendu par ce même comte de Léon au prix de cent francs de rentes et d’une haquenée blanche. En un mot, le duc de Bretagne, dans son projet d’agrandissement, procède tout à fait comme procédera le roi Louis XI plus tard. Il est vrai que les seigneurs de Bretagne finirent par deviner quel était le projet de leur duc et seigneur, et qu’ils exigèrent de lui et de ses successeurs l’engagement formel de ne plus acheter à l’avenir les biens des Bretons.
Ce long règne, qui se manifeste si brillant au dehors, fut utile et pacifique au dedans. Ce prince habile fut modéré, même dans ses plus justes colères. Il ne voulut rien obtenir par la force, il obtint beaucoup par l’habileté et par la prudence. Il poussa la prudence si loin, qu’il renonça, pour une pension de trois mille livres, à ses droits sur la couronne de Navarre. Il avait épousé en effet la fille unique du roi de Navarre, avec cette clause que la Navarre lui reviendrait, si le roi son beau-père mourait sans enfants du premier lit. — Son fils aîné, le comte de Richemont, succéda au duc de Bretagne, sous le nom de Jean II.
Au moment où le nouveau duc montait sur le trône de Pierre de Dreux et de Jean I, la France et l’Angleterre se faisaient une guerre acharnée. Une obscure querelle entre des marchands de Guienne et de Normandie avait amené cette violente rupture entre les deux peuples ; la rivalité des deux rois remuait une partie de l’Europe, les uns prenant parti pour Édouard I, prince habile, dont la Palestine savait le nom pour l’avoir vu à l’œuvre des croisades, les autres passaient du côté du roi de France, Philippe IV, qui avait fait de son royaume l’État le plus compact de l’Europe, en réunissant à la France la Champagne, la Brie, la Marche, l’Angoumois et le comté de Bourgogne. Le roi de France n’avait plus à prendre, ou si vous aimez mieux, à reprendre — dignes objets des vœux et des efforts de cette monarchie, — que quatre grands fiefs de la couronne, et le roi voulait commencer par la Guienne. Par une tactique facile à expliquer, chacun des deux rois cherchait ses alliés à côté de son ennemi : — le roi de France avait pour lui les Gallois et les Écossais, pendant que le roi d’Angleterre était appuyé par Adolphe de Nassau, roi des Romains, et par le comte de Flandre. Entre ces deux nations rivales, la Bretagne devait prendre parti, car à rester neutre elle avait tout à craindre ; pour sortir de cette difficulté, le duc de Bretagne servit tour à tour le roi Édouard et le roi Philippe, Anglais aujourd’hui, Français demain, selon la nécessité du moment. D’abord il fut pour le roi Édouard, et suivant le compte qui en est resté sous ce litre : l’Ost du duc de Bretagne, il résulte que le duché devait au duc, partant pour la guerre, cent soixante-dix chevaliers, dix-sept écuyers et une compagnie d’archers. — Plus d’une fois déjà, nous avons vu que le Breton n’était pas porté pour l’alliance anglaise. Les habitants des campagnes voyaient arriver, avec rage, ces insulaires insolents, pillards effrontés, véritables sauterelles d’Égypte, qui traînaient la famine avec eux. Aussi, en dépit même de leurs ducs, plusieurs parties de la Bretagne font la guerre aux hommes venus de l’autre côté de l’Océan. Les premiers, et à l’aspect des voiles anglaises blanchissantes dans le lointain, les habitants de Saint-Malo abandonnent leur ville, que les Anglais livrent aux flammes ; les habitants de Brest, sentant approcher ce terrible allié, cachent dans la terre leur blé et leurs effets les plus précieux ; la haine du nom anglais fut si grande, et si cruel fut le pillage de cette flotte sur ces côtes dévastées, que le duc Jean II, las de cette alliance odieuse à son peuple, passa à Philippe le Bel ; alors le roi Philippe, habile négociateur, fit de la Bretagne un duché-pairie (1299), en même temps que le duc Jean II mariait son petit-fils avec la jeune Isabeau, fille aînée de Charles de Valois, père de Philippe le Bel. La Bretagne devint duché-pairie, par extinction de la pairie de Champagne, la Champagne ayant été réunie à la couronne de France. C’est le premier exemple de la dignité de pair conférée par lettres patentes. Ce nouveau titre, donné à leur terre, devint un grand sujet d’inquiétude pour les seigneurs de Bretagne, car, en fin de compte, ils ne voulaient pas soumettre l’hérédité de leur pays à la loi française ; Philippe le Bel les rassura, ajoutant par un nouvel acte : « Que la coustume de la duchée de Bretagne ne pouvait être restrécie en aucunes choses, et qu’elle demeurait en la manière et en la condition qu’elle estoit en l’heure et au jour que nous en fismes pairie. »
Ceci était dit, surtout pour rassurer la duchesse Yolande de Dreux sur ses droits éventuels à cette couronne de Bretagne, qui constituait pour ainsi dire une royauté véritable, mais cependant une royauté modifiée et limitée par les droits ou prétentions des rois de France, et surtout par leur puissance supérieure.
Plusieurs faits attestent cependant que nonobstant toute protestation de la duchesse Yolande et des gentilshommes bretons, ce titre de pair du royaume fut plutôt une chaîne qu’un honneur pour le duc de Bretagne. Il fut soumis, par la couronne dont il relevait, aux exigences qu’elle faisait peser également sur tous les sujets. Par exemple, dans l’embarras financier du roi Philippe le Bel, le roi ordonne à ses sujets qu’ils aient à porter à la monnaie du royaume la moitié de leur vaisselle d’argent, et cet ordre est adressé même au duc de Bretagne. Au couronnement du roi Philippe le Long, le duc de Bretagne, pair du royaume, pour n’avoir pas assisté à la cérémonie où sa place était désignée par son titre de pair, est obligé de solliciter des lettres de rémission, et quand Philippe le Bel supprime l’ordre du Temple, il réclame même à la Bretagne, qui ne voulut pas les rendre, les biens des chevaliers du Temple. — Une fois rentré en grâce avec le roi qu’il avait combattu, le roi Jean II, fidèle à l’exemple de son père Jean I, et de son aïeul le duc Mauclerc, entra en lutte avec le clergé de Bretagne. C’était un vieil usage que le tiers des biens du père de famille décédé appartînt au prêtre breton ; un autre usage lui accordait, jour chaque mariage, une somme égale aux frais du repas de noces ; le premier droit s’appelait : le tierçage ; le second droit : le past nuptial, droits contestés par ce prince que l’histoire nous donne comme un modèle de droiture et d’équité, droits que le clergé breton défendait avec énergie. Cette fois encore (c’était le troisième duc de la famille de Pierre de Dreux cité devant le pontife), le duc de Bretagne fut obligé de venir, en personne, porter au pontife lui-même la justification de sa conduite. Ce voyage devait être funeste. Le pape était à Lyon, il revenait en grande pompe de l’église cathédrale, précédé du roi de France, qui tenait la bride de sa haquenée, et suivi du duc de Bretagne à pied, ainsi que les plus illustres seigneurs de la couronne. Le cortége passait au milieu de l’adoration du peuple, quand une muraille, trop chargée d’une foule de spectateurs, s’écroule à l’instant où passait le pontife : le pape est renversé sous les décombres, le père du roi est blessé cruellement, le duc de Bretagne, écrasé, meurt après quatre jours d’une longue agonie. — Jean II était de ces princes habiles et prévoyants qui ne devraient pas sitôt mourir. Plus que tout autre duc de Bretagne, il s’était occupé de la législation de son duché, imitant en ceci le saint roi Louis IX, à qui il a emprunté plusieurs lois, les mieux faites et les plus sages. C’est au duc Jean II que commence la coutume écrite de la Bretagne, chaque canton ayant obéi, jusqu’à ce jour, à des usages particuliers. — Quelques-unes de ces lois annoncent un justicier prévoyant et sage : « Le gentilhomme ne peut donner à ses fils puinés que le tiers de son héritage, il peut donner à qui bon lui semble ses acquêts et ses conquêts. — Toute baronnie, si le père ne la partage entre ses enfants, reste au fils aîné, qui est obligé d’élever ses frères et de marier ses sœurs. — Qui va à la taverne sans rien gagner, doit expliquer pour sçavoir de quoi il vit. — Gentilhomme ne se bat pas en duel à vingt ans, il en est dispensé à quarante. »
Ce fut sous le règne de ce sage législateur que vint au monde l’un des hommes les plus populaires de la Bretagne, le bienheureux saint Yves, patron des travailleurs ès procès, avocats et jurisconsultes :
« Ses parents, dit le vieux dominicain Albert de Morlaix dans le naïf recueil des légendes qu’il nous a transmises (mais il ne faut pas abuser de la légende quand on écrit l’histoire), furent très soigneux de l’eslever, surtout sa mère, dame fort pieuse, laquelle avoit eu spéciale révélation de la sainteté de son fils. Et aussitôt qu’il eust passé ses premiers ans, le pourveurent d’un précepteur, lequel, en la maison paternelle, luy donna les premières impressions de la piété, et luy enseigna les premiers rudimiens des sciences, à quoy l’enfant se portait en grande affection… Ayant suffisamment étudié au pays, son père, le voyant désireux de continuer ses estudes, l’envoya à Paris, l’an du salut 1267 et de son âge le quatorzième. »
À Paris, dans cette Université savante entre toutes, dont nous raconterons tout à l’heure les travaux et les efforts, le jeune Breton devint maistre ès arts ; il surpassa ses plus studieux condisciples dans la science de la théologie scolastique et du droit canon. Yves étudia ensuite le droit civil à Rennes, cette patrie des plus illustres jurisconsultes, les d’Argentré, les Hevin, les Toullier, les Corbière. Ses études terminées, le jeune légiste s’adonna à la science sacrée, et quand enfin il eut reçu l’ordre de la prêtrise, il vint exercer son ministère apostolique au fond des campagnes de la basse Bretagne, sa patrie. « C’est là, dit Albert de Morlaix, qu’il s’acquit ce beau et glorieux titre de père et d’advocat des pauvres veuves et des orphelins. »
« Saint Yves, ajoute Alain Bouchard, ne desprisait pas l’advocation de patrociner ; car il avoit certaine crédence que, après l’office de juge, n’y a point au royaume des cieux de plus sublime gloire que ceux qui sont advocats. » La Touraine, l’Anjou et la Bretagne furent témoins des prodiges opérés par l’éloquence de l’advocat des pauvres et misérables. Yves fut canonisé sur la demande du duc de Bretagne, honneur, dit Loisel, qui ne fut le partage d’aucun autre avocat. Il existe un hymne fort ancien consacré à la gloire de saint Yves ; cet hymne se termine par cette strophe où perce, sans fiel, la malice populaire :
Sanctus Yvo erat Brito,
Advocatus et non latro,
Res miranda populo !
Saint Yves était Breton,
Avocat et pas larron,
Chose rare, se dit-on !
Telles furent les vertus de ce saint homme, et si grande était la reconnaissance que lui avaient vouée les populations de la Bretagne, que son-nom, vénéré comme il l’était au treizième siècle, est porté par l’immense majorité des habitants des diocèses de Saint-Brieuc et de Tréguier. Là il naquit, là il exerça son ministère d’éloquence, de justice et de piété. C’est la reconnaissance des pauvres et des infortunés, qu’ils préfèrent l’homme bienfaisant au grand capitaine. Interrogez le pâtre breton ; à peine s’il pourra vous dire quel était Duguesclin… Au contraire, le plus humble et le plus pauvre, parmi ces pauvres gens, va vous dire la vie et les bienfaits de saint Yves, le bon avocat.
Sous le règne d’un bon prince, les belles et bonnes actions ne sont pas rares ; les honnêtes gens non-seulement osent penser, mais encore ils osent agir. Un prêtre breton, nommé Jean-Nicolas de la Grève, pour venir en aide à ce besoin d’étude et de science qui déjà se faisait sentir sur cette terre longtemps sauvage, fonda à Paris le collége de Cornouailles, où plus d’un jeune Breton fut élevé aux frais du bienveillant fondateur. Ce noble exemple fut bientôt-suivi par Geoffroy Duplessis Balisson ; il donna à la Bretagne une maison qu’il possédait sur les hauteurs savantes de la rue Saint-Jacques ; le célèbre collége Duplessis, qui à fourni tant d’hommes distingués à la science et aux beaux-arts, n’a pas d’autre origine. À peu près à la même époque, tant l’émulation des bonnes œuvres est puissante ! un bon chanoine de Tréguier, nommé Guillaume de Coëtmohan, instituait le collége de Tréguier, et savez-vous que ce collége de Tréguier est devenu l’endroit célèbre où, depuis deux siècles, se sont fait entendre les habiles, les savants professeurs du collége de France !
Arthur II, fils de Jean II, monta sur le trône de son père, en 1305, et à peine s’il régna huit années. Le procès que le feu duc de Bretagne avait porté à Lyon par-devant le pontife, ne fut jugé que cinq ans plus tard, le droit de tierçage étant réduit au neuvième, toute dette payée, le past nuplial réduit à deux et à trois sols, pour ceux qui avaient plus de trente sols de mobilier. À l’occasion de cette concession du pontife, une assemblée se tint à Ploërmel (1309), et pour la première fois on vit apparaître, dans une réunion politique, les hommes des villes, des députés qui n’appartenaient ni au clergé, ni à l’ordre de la noblesse ; c’est que, même en Bretagne, dans ce pays d’aristocratie plus encore que de royauté, le peuple se faisait jour.
Peu s’en fallut que sous le règne d’Arthur II, la Bretagne ne changeât de suzerain et ne payât les frais de cette longue guerre entre le roi de France Philippe le Bel et Édouard, roi d’Angleterre. La guerre venait de finir, Édouard, pour mieux cimenter la paix, épousait la princesse Isabelle, fille de Philippe, et en même temps il exigeait que le roi de France lui cédât et transportât sur la couronne d’Angleterre tous les droits de suzeraineté et de vasselage que le roi de France avait sur le duché de Bretagne. À quoi le duc et la duchesse de Bretagne répondirent : qu’on ne pouvait leur imposer un seigneur moins digne que celui qu’ils avaient. Cette opinion de leurs princes, fut proclamée hautement par les jurisconsultes les plus célèbres de la Bretagne, pendant que les plus vaillants capitaines se préparaient à la soutenir les armes à la main.
Le duc Arthur II mourut en 1319, laissant après lui une famille nombreuse qui devait entraîner la Bretagne dans cette guerre de succession, la plus cruelle et la plus longue des guerres civiles, puisqu’elle a duré plus de vingt-trois années et qu’elle a coûté deux cent mille hommes à la Bretagne. Expliquons en peu de mots l’origine de cette épouvantable guerre civile. Le duc Arthur s’était marié deux fois ; de sa première femme, Marie, fille de Guy IV, vicomte de Limoges, il laissait trois fils : Jean III, son fils aîné, Guy, comte de Penthièvre, et vicomte de Limoges, Pierre, mort sans enfants. De sa seconde femme, Yolande de Dreux, comtesse de Montfort-l’Amaury et veuve du roi d’Écosse, le duc Arthur avait eu un fils, Jean de Montfort, et cinq filles.
L’héritier direct de Mauclerc et de Jean le Mauvais, Jean III, monta sur le trône de Bretagne en 1312. Il eut l’honneur d’être surnommé Jean le Bon par la reconnaissance même du peuple que la Providence avait confié à ses soins. Il commença son règne par bien préciser quelle était l’autorité du roi de France sur la Bretagne ; et afin que l’explication fût nette et précise, il exigea, dans l’assemblée des États convoquée à Rennes en 1315, que les évêques et les seigneurs eussent à déclarer qu’ils ne reconnaissaient que le seul duc de Bretagne pour leur maître et seigneur. Son autorité bien marquée au dedans, le duc de Bretagne voulut montrer son courage au dehors, et il se battit en compagnie du roi de France, non pas comme son vassal, mais comme son allié ; il se battait pour le roi, contre le comté de Flandre, et il était blessé à la bataille de Cassel. Une seconde fois, toujours contre la Flandre, le duc Jean II amenait à sa suite huit mille Bretons ; Froissard en parle avec son admiration naïve pour toutes les choses étoffées et princières. C’est ce même duc Jean qui rendit à la Bretagne l’hermine nationale, antique symbole de la rare bretonne, que les ducs de Bretagne avaient quittée pour prendre les armes de la maison de Dreux. Comme Jean le Bon, après la trêve (1341), revenait dans ses États, il fut pris dans sa bonne ville de Caen d’une fièvre qui le mit au tombeau en peu de jours. Jean le Bon fut enterré à Ploërmel dans le monument de ses ancêtres, le 30 avril 1341. La Bretagne pleura ce digne prince qui, entre autres bienfaits, lui laissait le code appelé le Code des anciennes Coutumes. Hélas ! si elle avait pu deviner de quelles misères devait être suivie la mort de son duc, si elle avait pu prévoir de quelles batailles sans rémission et sans pitié elle serait désormais le théâtre, la Bretagne eût pleuré Jean le Bon avec des larmes de sang ! Lui-même, le digne prince, lorsque pour se venger de sa belle-mère Yolande de Bretagne, il mariait Jeanne sa nièce à Charles de Blois, au préjudice de Jean de Montfort, son frère du second lit, certes il ne savait guère que de sang devait couler, que de batailles allaient surgir et de quelles misères infinies serait suivi sitôt ce testament funeste qui plongeait la Bretagne dans un abîme de malheurs !
Ce sont là de tristes pages à écrire, cette ardente mêlée de la France et de l’Angleterre dont la Bretagne sera le champ clos ; ces malheurs qui pèsent également sur deux princes également dignes d’intérêt et de Pitié, Jean de Montfort, Charles de Blois, prisonniers l’un et l’autre, morts misérablement, celui-ci et celui-là, instruments généreux dont se servent tour à tour la France et l’Angleterre au profit des ambitions et des haines nationales. — Dans ce formidable duel, la Bretagne n’a rien à gagner, elle a tout à perdre. — Elle est exposée doublement au pillage des Anglais, aux représailles de la France. — L’invasion la menace, de quelque côté qu’elle appelle à son aide ! — Les soldats de l’un et de l’autre pays, avides de butin et de pillage, disaient chacun dans son âme, que la paix n’était pas faite pour eux : « car estoit plus profitable que ces guerriers et pilleurs se retrissent en la duché de Bretagne qui est un des gras pays du monde et bon pour tenir gens d’armes… dont ce fut péché et mal fait, » ajoute Froissard. — Un des gras pays du monde ! quel affreux motif de ruiner un peuple ! — Mais patience et courage ! fiez-vous à la Providence, elle saura bien tirer l’ordre du chaos, compenser par la gloire ces longues et ineffaçables souffrances, et enfin donner à ce peuple éperdu, à cette Bretagne, devenue, comme la Normandie, le champ clos sanglant de la France et de l’Angleterre, quelques-uns de ces hommes, la sauvegarde présente des peuples que la guerre dévore, et leur renommée éternelle dans l’avenir.