‹ La BretagneChapitre 9 sur 20 · 09

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Revenons quelque peu sur nos pas, vers l’aurore déjà resplendissante du douzième siècle, quand tout se réveille dans la Bretagne et à côté de la Bretagne, dans cette France qui sera bientôt la patrie commune. Révolution immense, inespérée, le sol devient fertile, fécondé par d’intelligentes sueurs ; les villes se chargent des merveilles de l’art chrétien, on parle enfin du droit et de la liberté, et des garanties. L’établissement des communes et les croisades ont réveillé les âmes assoupies ; la croyance est partout, elle est dans l’art, elle est dans la poésie, elle est dans la guerre et dans la paix. L’architecture du moyen âge, cette passion nouvelle des peuples modernes et qui n’emprunte rien à l’antiquité, appelle à son aide tous les autres arts dont elle se fait comme autant de chevaliers servants : la peinture, la sculpture, la musique ; en même temps que la foi jetait son divin souffle sur les plus beaux esprits, sur les monuments les plus hardis, sur les forces les plus imposantes du douzième siècle, la théologie se posait comme la mère et la dominatrice des sciences. L’Église, ce grand cercle d’or et d’airain dont la circonférence était partout et le centre nulle part, embrassait dans son ensemble, infini comme la pensée divine, la réunion des sciences humaines ; l’Église donnait leurs rois aux trônes de ce monde, ses ministres à l’autel, ses saints au paradis, ses philosophes au monde, étonné de voir sortir, même du sein de la théologie, une explication plus nette et plus limpide. À ces causes, nous devons nous arrêter avec l’intérêt le plus vif et le plus vrai devant cet illustre enfant de la Bretagne, devant l’homme qui, par l’éloquence et par le raisonnement, par les rares qualités de son esprit et par les fautes de sa vie, par son talent pour l’enseignement et par l’éclat de ses malheurs, a contribué plus que tout autre à fonder l’université de Paris ; cet homme, c’est Pierre Abeilard, le contemporain de saint Bernard, de saint Thomas d’Aquin et de l’abbé Suger.

Quand cet enfant de la Bretagne vint à Paris afin d’essayer, dans les écoles de l’Université, cette passion innée pour la polémique qui a fait la grandeur et le désespoir de sa vie, l’Université de France pouvait à peine prévoir à quelle hauteur elle devait s’élever un jour à l’aide de quelques hommes venus tout exprès pour fonder l’autorité de cette puissance naissante, qui bientôt marchera légale des pontifes et des rois. L’heure était bien choisie pour fonder cette discipline universelle des jeunes esprits par l’enseignement commun. Au temps d’Abeilard, la langue française est parlée en tous lieux ; — les Normands l’ont portée en Angleterre et en Sicile, la croisade l’a portée à Jérusalem ; à l’aide de ce merveilleux instrument du bon sens et de la raison, la France est devenue le centre de l’Europe chrétienne, et comme Paris est déjà la tête de la France, c’est à Paris que se rendent, pour y chercher la renommée, l’autorité, la fortune, les jeunes gens qui se sentent poussés par l’inspiration intérieure. Les nobles écoles fondées par Charlemagne marchaient de progrès en progrès. Avant même le douzième siècle l’enseignement comprenait les sept arts, la rhétorique, d’astronomie, l’arithmétique, la théologie, la grammaire, enseignement plus littéraire que philosophique dans lequel Homère et Virgile tenaient la grande place, — une place si grande, en effet, que Virgile était cité, en pleine chaire chrétienne, à côté des Pères de l’Église. — À cette étrange nouveauté, de savants docteurs s’inquiétèrent ; ce retour chrétien, si l’on peut parler ainsi, à l’antiquité profane, épouvanta les prévoyants et les sages ; un des premiers, dans le sixième siècle, saint Anselme donna l’exemple d’une adoption complète de la langue théologique, en même temps cependant qu’il appliquait au raisonnement le plus rigoureux l’enseignement de la théologie ; ainsi avait fait saint Augustin lui-même quand il appelait à son aide Platon et Aristote, le chef suprême de toute dialectique. Saint Anselme, digne disciple de son maître, nous apprend qu’il a voulu n’employer que le style vulgaire et des arguments à la portée de toutes les intelligences ; qu’il est resté fidèle aux règles de la plus simple discussion, même pour démontrer l’existence de Dieu et le mystère de la très-sainte Trinité. Il est un des premiers docteurs de l’Église qui ont ouvert la route par laquelle devait passer Abeilard, d’un mouvement plus hardi, sans doute, mais non pas avec moins de dévouement à l’Évangile. Ce saint Anselme n’est pas un novateur, c’est un homme de bon sens, c’est un profond métaphysicien qui, dans ces temps de barbarie, s’élève au plus haut degré de l’intelligence humaine. — En effet, la raison appelée à l’aide de la foi, quel plus admirable auxiliaire et quelle révolution plus importante dans la philosophie ! Non pas, certes, que nous soutenions, avec de malheureux novateurs, que Notre Seigneur Jésus-Christ ait eu besoin de s’abriter à l’ombre protectrice de Platon ; mais quoi ! l’alliance rêvée par Boèce il y avait déjà cinq cents ans, entré le fond de l’Évangile et les formes platoniciennes, se montrait possible enfin ; non-seulement elle était possible, mais encore elle était devenue nécessaire : quand bien même il ne l’eût pas voulu, le théologien ne se pouvait plus contenter des saintes Écritures, des saints Pères et des sentences de l’Église ; comme il fallait répondre aux hérésies, aux sectaires, aux disputeurs habiles, le théologien, à l’exemple de ses adversaires, rudes jouteurs, cherchait ses armes partout où il les pouvait trouver, dans la métaphysique, dans la logique ; comme elle était attaquée par le raisonnement, il fallait que l’Église se défendît par le raisonnement. Les catégories d’Aristote, Boèce les appelait à bon droit Organum, l’instrument, l’arme offensive et défensive, l’épée et le bouclier ; et enfin par quels moyens, sinon par le raisonnement, aborder la grande dispute des réalistes et des nominaux, grave sujet de préoccupations et de colères infinies pour le douzième siècle ? Cette dispute, dans laquelle ont pris part les plus rares et les plus vigoureux génies du moyen âge : Lanfranc, Roscelin, Pierre le Lombard, Guillaume de Champeaux, Gilbert de la Porée, et de plus haut qu’eux tous, car chacun parle de la hauteur de son génie, saint Bernard et Pierre Abeilard, la voici en deux mots :

Les idées existent-elles par elles-mêmes indépendamment des sens ? En d’autres termes, l’intelligence de l’homme peut-elle se passer de son corps, ou bien l’idée est-elle le produit des sens ? Les réalistes soutenaient la préexistence, la réalité de l’idée ; les nominaux affirmaient que les idées sont le résultat des sensations ; la pensée même n’est amenée à l’état d’idée que par le travail de la raison et l’emploi de la parole ; et, chose étrange ! réalistes et nominaux, séparés par des abîmes, ils adoptaient, pour débattre cette grande dispute, les règles de la logique telles qu’Aristote les avait enseignées aux deux partis. Roscelin, quand il soutenait le nominalisme, ne raisonnait pas autrement que saint Anselme ou l’intrépide Guillaume de Champeaux, soutenant, celui-ci dans ses livres, celui-là dans sa chaire, la cause des réalistes. L’école de Guillaume de Champeaux était la plus suivie des écoles du douzième siècle. Un jour, parmi ses écoliers nombreux, le maître vit entrer un jeune homme d’un vif regard, d’un geste hardi, à la parole prompte et rapide ; l’énergie respirait dans sa personne, l’éloquence dans ses yeux ; son front était le front inspiré, d’un poëte. Il m’avait encore rien écrit, et déjà il était célèbre sur la docte montagne de Sainte-Geneviève ; les jeunes gens récitaient ses compositions galantes à leurs maîtresses enamourées ; il savait la langue vulgaire (chose rare) presque aussi bien que l’hébreu, le grec et le latin. Il était fils d’un gentilhomme. Il venait d’un humble hameau de la Bretagne, de Palais, un petit village du comté nantais ; il allait bientôt s’appeler Pierre Abeilard. — À la façon dont le nouveau venu prêtait l’oreille à ses leçons, Guillaume de Champeaux eut bientôt compris que dans ce champ clos de la logique, ouvert à toute discussion, il allait rencontrer un terrible adversaire. En effet, la guerre fut vite engagée. Abeilard s’en prenait tout ensemble à Roscelin le nominaliste, à Guillaume de Champeaux le réaliste ; son but et sa gloire, c’était de faire honte aux deux écoles de la double extrémité dans laquelle elles s’étaient placées par leur faute, et d’arriver à composer avec l’une et avec l’autre, par de sages concessions, une troisième école, une école médiatrice qui satisfît également et la foi et la raison. Œuvre difficile, travail plein de périls, cendres brûlantes sur lesquelles on ne pouvait marcher avec trop de prudence et de précautions habiles ; car, en fin de compte, comment éviter de tomber dans un des deux abîmes que signalait Abeilard ? Comment marcher d’un pas égal entre Roscelin et saint Anselme ? Par quels tours de force de l’esprit et du bon sens appartenir en même temps à l’école d’Athènes et à l’Évangile, sans que la philosophie nuise à l’orthodoxie des chrétiens ? Tâche brillante, impossible ! Mais que ne peut la vivacité de la parole, que ne peuvent les grâces éloquentes de l’esprit ? Par quelle popularité devait être accueilli le jeune docteur qui, le premier sur la brèche, semblait appeler l’émancipation complète de la pensée humaine ! De sa doctrine il a fait un livre intitulé le Sic et Non, le Oui et le Non, le Pour et le Contre, et déjà, à la façon des sceptiques, il ne se donne guère la peine de résoudre les cinquante-sept propositions posées dans son livre : l’unité de Dieu, la trinité, le péché originel, le libre arbitre, l’incarnation de Jésus-Christ, et enfin la discipline ecclésiastique, la vie de l’homme en passage sur cette terre. Il y a même cette phrase à la louange du doute : Il n’est pas inutile de douter de chaque chose en particulier : Dubitare autem de singulis, non erit inutile ; et certes jamais conseil n’a été mieux suivi. Depuis Abeilard les mystères même de la religion chrétienne ont été soumis à l’examen préalable de la dialectique ; les divers passages des saintes Écritures ont été comparés l’un à l’autre ; les saints Pères et les philosophes de l’antiquité ont été cités par-devant le même tribunal ; la raison est devenue la seule limite de la croyance, et telle fut la toute-puissance de l’arme aiguisée par Abeilard, que l’Église s’en inquiéta comme elle eût fait d’une hérésie. Saint Bernard, avec son admirable bon sens, ne s’y est pas trompé, il a pressenti que le doute, une fois lâché dans le monde, ne s’arrête plus ; il s’est inquiété, jusqu’à la fin, de cet enseignement d’Abeilard, qui n’a pas duré moins de trente-deux ans (1108-1140), enseignement dont il fallait s’occuper en effet, car nul ne peut dire avec quel succès fut écouté le nouveau docteur. C’est un enthousiasme dont nous n’avons nulle idée, nous autres, non-seulement autour de la chaire de nos professeurs les plus écoutés, mais encore au théâtre où paraissent nos grands comédiens et nos illustres chanteurs. En pleine ville de Paris, entre deux écoles fameuses, l’école du Cloître-Notre-Dame, l’école de Saint-Victor, Abeilard enseigne sa doctrine, et bientôt, autour de cette chaire nouvelle, d’autres chaires s’élèvent, tantôt pour répondre au maître, tantôt pour soutenir sa doctrine ; cette réunion d’enseignements et d’écoles est le véritable commencement de l’Université de Paris. On n’est plus populaire comme l’a été Abeilard ; sa popularité lui était venue du jour où il avait réduit au silence Guillaume de Champeaux, l’incomparable docteur. À cet instant, Abeilard est le maître ; la persécution ne fera que le grandir ; si son école est fermée à Paris, il transportera plus loin son école, et ses disciples le suivront, attirés par l’enchantement et par la nouveauté hardie de son discours. Ainsi il allait enseignant, tantôt à Melun, tantôt à Corbeil, et enfin sur la montagne de Sainte-Geneviève, qui se couvrait d’auditeurs, pendant que les écoles de Paris restaient désertes, à la grande honte et indignation des plus illustres professeurs. Un des plus étranges disciples du savant théologien, Jean de Salisbury, qui avait assisté aux éloquentes leçons d’Abeilard sur la docte montagne (la montagne de Sainte-Geneviève, hors des murs, avant Philippe Auguste), raconte, qu’avant tout, l’enseignement d’Abeilard brillait par sa clarté ; plus l’explication était simple et à la portée des plus lentes intelligences, et plus le maître l’acceptait avec empressement ; il faisait tout pour être compris, laissant aux esprits mal faits les épais nuages sous lesquels s’enveloppait complaisamment la science des professeurs de l’Université naissante. Toutefois, cet enseignement, d’une calme et simple apparence, s’élevait souvent aux plus heureuses hauteurs de l’éloquence. La croyance s’y montrait, de temps à autre, dans ce qu’elle a de grand et de solennel ; plus d’un fréquent retour sur lui-même jetait sur le professeur une sympathie mélancolique, dont l’effet était irrésistible. Dans ses heures d’abattement, Abeilard racontait à ses disciples les déceptions de la science et les vanités du génie : « Malheur à moi, disait-il (nous traduisons, et nous croyons que ce passage est traduit en français pour la première fois), malheur à moi cependant, si j’abandonnais mon illustre entreprise pour céder aux clameurs de l’envie ! L’envie est forte, mon courage sera plus fort ; j’ignore quel avenir est destiné à ces travaux, mais quoi qu’il arrive, je m’abandonne en toute assurance au Dieu puissant qui donne l’éloquence et qui enseigne la vérité ! » Noble langage rempli de cette inquiétude si naturelle à l’homme entreprenant qui déjà s’était vu condamner en plein concile (le concile de Soissons, 1121), pour être entré tout armé de syllogismes dans les domaines de la théologie. — En tout ceci, le grand crime d’Abeilard c’était d’avoir suivi Platon de trop près, et déprécié l’idée du Saint-Esprit, en le considérant comme l’âme du monde. « Il a fait de Platon un chrétien ! » s’écrie saint Bernard. Ajoutez l’attrait incroyable d’une science qui comprenait dans son ensemble tout ce qu’un homme pouvait savoir au douzième siècle. — Le premier il avait obéi au mouvement intellectuel qui avait commencé par ramener l’Europe chrétienne vers l’antiquité si longtemps oubliée ; le premier il avait recueilli, en disciple dévoué, les restes inanimés de la philosophie antienne, et il leur avait rendu la vie de son souffle puissant, préparant à avance le règne d’Aristote, qui devait dominer la philosophie trois siècles plus tard. Ce génie de la scolastique, comme nous l’avons dit, se révéla pour la première fois dans l’école de Notre-Dame, présidée par Guillaume de Champeaux ; dès la première leçon, Abeilard étonne le maître, il lui arrache une concession importante, et à l’instant même il lève l’étendard de la révolte. Aussitôt la nouvelle bannière est entourée d’une foule obéissante, la nouvelle doctrine se fait jour à travers les fortunes les plus diverses ; elle réussit par la vérité, elle réussit par l’erreur, elle réussit par la sympathie des hommes assemblés, elle réussit par la persécution, et surtout par l’esprit d’indépendance et de critique qu’elle représente et qu’elle propage ; c’en est fait, l’école d’Abeilard éclipse les autres écoles de Paris et de la France, — elle règne, — elle régnera dans l’avenir. Voilà par quels travaux l’illustre docteur marcha l’égal de saint Bernard lui-même ; dignes en effet, celui-ci et celui-là, d’occuper également l’attention et les sympathies des hommes. Le premier représente à merveille l’esprit qui s’inquiète, l’âme qui cherche et qui rêve, la raison qui ne se méfie pas assez de ses propres excès ; l’autre, au contraire, c’est le bon sens pratique, c’est le croyant qui ne voit rien ni en deçà ni au delà de la croyance chrétienne et qui ne veut pas que l’humanité tente la voie-dangereuse qui la doit ramener aux doctrines du Portique. Autant saint Bernard est obéi et respecté, respecté à l’égal d’un souverain pontife, autant Abeilard est entouré d’une admiration enthousiaste. Sa méthode est pleine de périls, qui en doute ? Mais elle a été féconde autant que florissante, féconde, hélas ! en persécution et en malheurs.

S’il vous plaît, nous allons chercher l’histoire de cette vie, si remplie par le travail et par l’amour, dans le beau livre qui la renferme. Les Lettres d’Héloïse et d’Abeilard ont survécu aux tumultes de la théologie et de la philosophie du moyen âge. Quand il écrivit l’histoire de ses infortunes, Historia calamitatum suarum, Abeilard était vieux, il était malade, persécuté, il sentait le besoin de jeter au dehors quelque peu de l’amertume dont son cœur était rempli. Bénissons cette première lettre : répandue aussitôt dans l’Europe entière comme un événement très-grave, cette lettre nous a valu la réponse et les lettres d’Héloïse. Eh ! comment donc raconter, si nous étions privés de ces renseignements admirables, la touchante histoire de cette jeune femme précipitée du monde au désert ? Avec Héloïse commence l’amour chrétien, c’est-à-dire le redoutable combat de la passion et du devoir, de la croyance et de la tendresse. Pauvre femme ! elle est bien à plaindre en effet. À peine s’est-elle abandonnée à la première ivresse des jeunes amours, il lui faut choisir entre Dieu et l’amant qu’elle adore ! Jeune, belle, savante, célèbre, elle renonce en même temps à l’amour et à la gloire. Le nom d’Héloïse a grandi de siècle en siècle, et chaque jour l’auréole est plus brillante, plus fraîche, sous les fleurs qui entourent cette tête inspirée. « Elle me ramena à moi-même, en m’éclairant d’un doux sourire, et elle dit : Tourne-toi, écoute… ne crois pas que le paradis soit seulement dans mes yeux ! » Ainsi parle Dante à Béatrix, la sœur poétique d’Héloïse ; c’est qu’en effet le paradis était dans leur cœur !

La première lettre d’Abeilard commence à instant même où il obtint, à Paris, cette chaire de philosophie théologique qui était l’objet de sa plus vive ambition. Mais à quoi bon raconter nous-mêmes ce que raconte avec tant d’énergie l’illustre docteur ? Laissons-le parler, en choisissant dans cette merveilleuse autobiographie tout ce qu’on y peut choisir :

« À peine installé, je repris les Commentaires d’Ézéchiel, et plus que jamais l’opinion publique reconnut en moi le théologien et le philosophe ; l’affluence était grande ; j’étais adopté, écouté, entouré ; mais la prospérité est cruelle ; elle énerve les âmes les mieux trempées. Un instant je me crus le plus grand philosophe de l’univers, et dans mon orgueil, je lâchai la bride à mes passions longtemps contenues. — Plus mes progrès étaient grands dans la philosophie, et plus ma vie était impure. Que j’ai été puni cruellement de ces deux vices de mon âme, — la luxure et l’orgueil !

« Cependant plus d’un obstacle se rencontrait à mes passions. Descendre jusqu’aux plus vils degrés de la débauche ? c’était impossible ! Rechercher la société des belles dames de la noblesse ou de la meilleure bourgeoisie ? mes leçons prenaient tous mes loisirs. Ce fut alors que je fis la rencontre d’une jeune fille nommée Héloïse, la nièce du chanoine Fulbert. Le nom d’Héloïse était déjà un nom célèbre ; dans cet âge si tendre de la plus délicate et de la plus chaste beauté, elle réunissait les dons les plus rares de l’esprit et de la science. — Pour moi, j’avais en ce temps-là une grande renommée ; j’étais jeune et beau et d’une taille élégante ; quelque femme que j’eusse aimée, elle eût accepté mon amour avec orgueil. — J’étais donc sûr de plaire à cette belle jeune fille. — J’écrivis, elle lut mes lettres, elle y répondit, non pas parce qu’elle m’aimait déjà, mais pour faire ses preuves de jeune fille éloquente et savante. — Afin de la voir et de l’entendre tout à l’aise, je fis proposer au chanoine Fulbert de me prendre en pension dans sa maison, et lui, l’imprudent ! il accepta, croyant faire doublement un bon marché, car il aimait presque autant sa nièce qu’il aimait l’argent ; et, ma pension payée, il attendait un grand profit de mes leçons sur l’esprit d’Héloïse. — Me voilà donc l’hôte de la maison ; Héloïse est confiée à ma garde par son oncle, qui me donne toute autorité sur elle ; il était rassuré par la régularité de mes mœurs. — Nous voilà sous le même toit, Héloïse et moi ; bientôt nous sommes réunis par le cœur. Sous le prétexte d’étudier ensemble, nous étions tout à l’amour. Les livres restaient ouverts à la même page ; mais, entre l’élève et le maître, il y avait plus de baisers que de paroles ; ses yeux étaient fixés sur mes yeux plus que sur les pages savantes. — Ainsi nous avons passé par les phases diverses de l’amour heureux, joies si nouvelles pour Héloïse et si charmantes pour moi ! — Une fois tombé dans les délices des véritables amours, j’oubliai tout ; pour moi, l’étude n’eut plus de charmes ; mon enseignement fut sans force, mes leçons n’offraient plus d’intérêt à l’esprit inquiet de mes disciples ; le corps d’Abeilard était dans son école, son esprit était ailleurs. L’inspiration m’avait quitté, à peine si la mémoire faisait son office ; je ne composais plus guère que des vers d’amour, des chansons, fugitives mélodies chantées dans la France entière par les jeunes cœurs ivres d’amour.

« Aussi vous pouvez juger des lamentations de mes disciples, lorsqu’ils virent leur maître chéri abandonné à ce vain délire. Ce fut un cri unanime dans mon école ; et en même temps, car le secret de nos tendresses n’était plus un secret pour personne, Fulbert fut averti de la honte de sa maison. D’abord il ne voulut pas croire à ces tristes confidences, tant il était sûr de l’honneur de sa nièce et des bonnes mœurs de son hôte ; mais enfin il fallut se rendre à l’évidence. Le chagrin de ce pauvre homme ne saurait se comparer qu’à la douleur des deux amants, forcés de se séparer et devenus la fable de la ville. Chère Héloïse ! elle restait calme et fière sous le coup du déshonneur qui nous frappait publiquement. — Ajoutez qu’à peine séparés, Héloïse reconnut qu’elle était mère ; dans notre abaissement, ce nous fut une grande joie. Alors j’envoyai Héloïse en Bretagne, dans la maison de ma sœur, où elle mit au jour Astrolable, notre fils.

« Que devint Fulbert, lorsqu’en rentrant chez lui, il n’y trouva plus sa nièce Héloïse ? Peu s’en fallut qu’il n’en devînt fou de honte et de rage. Il voulait se venger ; mais comment se venger ? Un attentat sur ma personne laissait Héloïse exposée aux vengeances de mes parents de Bretagne. Me jeter dans un cachot, nul ne l’eût osé, et d’ailleurs j’étais sur mes gardes contre le guet-apens le mieux tendu. À la fin, touché de compassion pour l’oncle, autant que j’étais pris d’amour pour la nièce, j’allai trouver Fulbert, et, comme une réparation volontaire, je lui offris de devenir le mari d’Héloïse. Seulement, par respect pour mon titre de docteur, j’exigeais que le mariage se fît en secret et restât dans le mystère ; Fulbert promit qu’il se tairait ; il me pardonna, il m’accepta pour le mari d’Héloïse, il me tendit ses bras ; désormais je serai son fils. Ce mariage arrangé, j’allai chercher ma femme en Bretagne, et je lui dis mon projet, comptant qu’il serait accepté avec joie ; au contraire, et sans hésiter, Héloïse me représenta les inconvénients d’une pareille union. — Avait-elle donc le droit de prendre pour elle seule un homme que la nature avait créé à la gloire du monde entier ? Le mariage ! quel état pour un philosophe comme Abeilard : l’enfant qui pleure, la nourrice bavarde, les valets bruyants, la maison en désordre, la dépense et le tracas d’un ménage ! Telles étaient les répugnances d’Héloïse, si dévouée. Cependant elle céda ; nous confions notre enfant aux bons soins de ma sœur, et nous revenons à Paris, où nous fûmes mariés dans l’église, au point du jour, à l’heure de vigiles, en présence du chanoine Fulbert et de ses amis. La cérémonie achevée, et comme je devais compter sur le silence qui m’était promis, Fulbert et les autres témoins de ce mariage n’ont rien de plus pressé que de colporter en tous lieux cette nouvelle. Héloïse, indignée, proteste avec énergie que rien n’est plus faux ; elle n’est ma femme que devant Dieu ! À ce démenti de sa nièce, Fulbert s’abandonna à mille violences ; ses mauvais traitements me forcèrent à conduire ma jeune épouse dans l’abbaye des nonnes d’Argenteuil, où elle prit l’habit complet, moins le voile. Ce fut en ce moment que l’oncle Fulbert, s’imaginant que j’ensevelissais sa nièce dans un cloître, résolut enfin, et à tout prix, de se venger.

« Cruelle, implacable, indigne et féroce vengeance ! Une nuit, comme je dormais, de vils exécuteurs sont introduits dans ma chambre par un de mes valets corrompu à prix d’or. Ô malheur ! ô quelle honte ! Le lendemain, dans tout Paris, chacun savait mon supplice ; on se racontait avec épouvante que j’avais été mutilé dans mon lit, et que j’étais châtié par où j’avais péché. À cette nouvelle, l’indignation fut au comble, la ville entière accourut à ma maison pour savoir de mes nouvelles. Mes ennemis triomphaient, mes amis et mes disciples étaient au désespoir ; ma misère, publiée en tout lieu, allait occuper le monde entier de la honte d’un seul homme, et maintenant je n’étais plus digne d’entrer dans le sanctuaire : l’Église me repoussait de son seuil comme une moitié d’homme, je n’avais plus de refuge que dans l’ombre du cloître. Ma pauvre Héloïse, qui m’avait gardé son obéissance et son amour, prit le voile dans le monastère d’Argenteuil, et moi, je devins un des moines de l’abbaye de Saint-Denis. Ma blessure se guérit lentement ; mais à peine convalescent, je vis accourir de toutes parts mes disciples ; ils s’écriaient que maintenant je devais à Dieu seul le génie qu’il m’avait accordé. Cependant cette abbaye de Saint-Denis, mon asile, était remplie de désordres contre lesquels je m’élevais avec colère, sans redouter la haine implacable des moines, qui ne cherchaient qu’une occasion de se délivrer de mes censures. Quand donc ils entendirent que mes écoliers redemandaient leur maître, ils me laissèrent partir sans opposition, et je me retirai dans un prieuré, pour y reprendre le cours de mes leçons. L’affluence de mes disciples fut si grande qu’ils ne savaient où se loger, ni comment se nourrir. Ce qui ajoutait à l’empressement général, c’est que j’attirais mon auditoire par un certain avant-goût de philosophie qui n’était pas sans influence pour l’intelligence des divines Écritures : grand sujet d’inquiétude et d’envie pour mes ennemis, deux surtout, Albéric et Lotulfe ; ils s’étaient partagé l’héritage de Guillaume et d’Anselme, nos maîtres communs, et comme ils gouvernaient l’un et l’autre les écoles de Reims, je me vis citer devant un concile tenu à Soissons, pour avoir à leur expliquer l’ouvrage fameux que j’avais composé sur la Trinité. Aussitôt, j’obéis à l’ordre du concile ; j’arrive à Soissons au milieu des injures et des insultes d’une population prévenue contre moi ; je présente mon livre au jugement de l’archevêque et de mes rivaux ; en vain ont-ils scruté le livre d’un bout à l’autre, page à page, et mot à mot, ils n’y trouvent rien qui sente l’hérésie. Plus leur accusation était lente à se dévoiler, et plus mon innocence éclatait au grand jour. À la fin l’archevêque, comme le président du concile, prenant la parole, s’écrie qu’avant de juger cet homme dont le génie étend ses rameaux d’une mer à l’autre, au moins faut-il ne pas le juger sans l’entendre. À ces prudentes exhortations, mes rivaux comprennent qu’ils sont perdus si la parole m’est laissée, et ils forcent le légat à condamner mon livre sans information préalable. Donc je suis condamné en plein concile ; on veut que moi-même je brûle mon livre, et moi-même je le jette aux flammes. Le crime accompli, je suis livré à l’abbé de Saint-Médard, pour que l’abbaye me serve de prison. Les moines de Saint-Médard, me voyant arriver dans leur abbaye, poussent des cris de joie, comme si je devais leur rester jusqu’à la fin de mes jours.

« À peine ma condamnation eut pénétré dans le public, qu’une voix unanime s’éleva contre le légat qui l’avait prononcée. Lui, honteux de sa faiblesse, il me relâche de ma prison et il veut que je rentre dans l’abbaye de Saint-Denis. J’y fus reçu comme un étranger importun, non pas comme un frère persécuté. Un jour même, ayant démontré à ces moines que saint Denis, le patron de leur abbaye, ne pouvait être l’aréopagite de l’Église d’Athènes, les moines, furieux, vont me dénoncer à l’abbé, et l’abbé porte sa plainte jusqu’au roi, disant que j’insultais Île saint patron de la France ! Cette fois encore j’étais perdu si je ne m’étais pas enfui au plus vite de ce monastère impitoyable. Le frère du comte Thibaut me donna d’abord un asile, puis il obtint de ma communauté que je pourrais vivre monastiquement dans l’endroit que je choisirais. La proposition fut accueillie avec joie, seulement mes frères de Saint-Denis me défendaient d’entrer dans une autre communauté de moines. J’accepte la convention, et je me retire dans une solitude du diocèse de Troyes, avec le consentement de l’évêque. L’endroit était inculte et sauvage, la campagne stérile ; je fus obligé de me construire une cabane de roseaux, mon oratoire était couvert de chaume, je le dédiai à la très-sainte Trinité. — À peine étais-je installé dans mon désert, que soudain mes disciples reviennent plus empressés que jamais, abandonnant les châteaux et les villes pour se construire d’humbles cabanes autour de la mienne ; on vivait de pain et d’herbes sauvages, on couchait sur la mousse, on menait la vie du désert comme la décrit saint Jérôme… autre sujet de calomnies et d’envie pour ceux qui s’étaient mis à me haïr ! Quoi donc ? je remplissais le désert, je peuplais la solitude ; pauvre et abandonné que j’étais, la foule venait à moi, et parmi ces disciples empressés, c’est à qui élèvera ma maison ou cultivera mon champ ! Rien n’était plus vrai ; on avait voulu faire de moi un mendiant, et j’étais riche comme un seigneur ; mon oratoire de chaume était devenu une chapelle tout en bois et en pierre ; j’avais nommé cet oratoire le Paraclet, en témoignage de la bonté divine, qui m’avait accordé enfin un peu de consolation, sinon d’espérance ! Perdu dans ce lieu, mon nom remplissait l’univers, semblable à l’écho, grande voix qui n’a pas de corps. À l’aspect de tant de biens inespérés, la haine redoubla d’acharnement et d’insultes ; je me vis accablé sous les mensonges des plus graves ; le malheureux Athanase n’avait pas été soumis à une persécution plus grave. J’étais inquiet, j’avais peur, il me semblait, à chaque instant, que j’allais être cité devant quelque concile ; peu s’en fallut que j’allasse, tout au loin, demander aux infidèles le calme et le repos que me refusaient les chrétiens.

« Pour me tirer de ces angoisses, je me laissai attirer dans un piége abominable. Il y avait en Bretagne, dans l’évêché de Vannes, une abbaye de Saint-Gildas de Ruys, que la mort du pasteur laissait sans direction. Je fus appelé au siège vacant de Saint-Gildas, avec la permission de mon maître, l’abbé de Saint-Denis. Certes, il fallait que j’eusse grand besoin d’un abri, pour accepter une abbaye dans ce pays barbare, au milieu de moines dissolus, d’une population brutale et sauvage. Là s’arrêtait le rivage de l’Océan aux voix effrayantes, la terre manquait à ma fuite. Des extrémités de la terre, ô Seigneur, j’ai crié vers vous, mon cœur étant dans l’angoisse ! — J’étais entouré de périls pour mon âme et pour mon corps. En vain aurais-je voulu gouverner ces moines sans discipline ; et pourtant, si je les abandonne à leurs penchants mauvais, je m’expose à la damnation éternelle. Tout manquait dans l’abbaye, le seigneur du pays avait ravagé nos terres ; de leur côté, les moines avaient fait main basse sur tout ce qui, pouvait s’emporter ; mes périls étaient les mêmes au dedans et au dehors. Ah ! comme je regrettais le Paraclet, c’est-à-dire le Consolateur ; ingrat que j’étais, j’avais abandonné mon premier asile sans pouvoir y laisser, (tant j’étais pauvre !) même un prêtre pour la prière de chaque jour ; mais la bonté divine me délivra de ce remords.

« Comme j’étais à regretter mon calme ermitage du Paraclet, Héloïse et ses sœurs de l’abbaye d’Argenteuil furent chassées de leur monastère par l’abbé de Saint-Denis, qui avait des droits sur Argenteuil. Ces pauvres sœurs, privées violemment de leur asile, Dieu m’inspira de leur offrir le Paraclet, c’est-à-dire l’oratoire et ses dépendances ; et là, en effet, la Providence accompagna ces saintes filles. Leur détresse toucha les âmes les plus dures, et en moins d’une année, elles eurent fondé ce saint asile que je leur avais indiqué. Ce fut la gloire d’Héloïse, Dieu voulut qu’elle trouvât grâce devant tous ; les évêques la chérissaient comme leur fille, les abbés comme une sœur, les laïques comme une mère ; tous admiraient également sa fervente piété, sa sagesse et sa patiente douceur. On la voyait peu, elle vivait cachée dans sa cellule, toute à la méditation et à la prière ; moi, cependant, pour leur venir en aide, au moins en leur apportant la parole du divin maître, je rendais au Paraclet d’assez fréquentes visites ; mais cette fois encore, la calomnie, plus mordante que l’acier, me poursuivait dans ma bonne œuvre. On disait que j’étais rappelé près d’Héloïse par le souvenir de nos amours !

HÉLOÏSE RECEVANT ABEILARD AU PARACLET.

« Les calomnies me rejetaient dans mon cloître le cœur ulcéré, et, dans mon cloître, je retrouvais d’autres misères. Les moines, mes frères, en voulaient à ma vie : leur rage alla si loin, qu’ils empoisonnèrent le calice, un jour de fête. Une autre fois, chez un de mes consanguins, à Nantes, ils payèrent un valet qui devait m’empoisonner, et telle fut là volonté de la Providence, qu’un moine qui m’accompagnait mourut du poison qu’il avait bu dans ma coupe. De ces miracles, les moines de Saint-Gildas ne tinrent nul compte ; ils apostent, la nuit, des assassins à leurs gages, ils me tendent toutes sortes d’embûches ; rien ne les arrêté dans leurs mauvais desseins, non pas même l’excommunication. À la fin il me fallut renoncer à une entreprise désespérée : prolonger la lutte était impossible ; je partis, et, chemin faisant, je répétais cette parole de consolation et d’espérance : Ô mon Dieu, que votre volonté soit faite ! — Telle est en abrégé cette première lettre d’Abeilard, elle trouva l’Europe chrétienne attentive comme à un grand événement ; dans sa retraite du Paraclet, Héloïse ne fut pas la dernière à la lire ; les douleurs de cette âme en peine, longtemps comprimées, se réveillèrent avec la violence d’une flamme mal éteinte. Héloïse, en relisant cet écrit d’Abeilard, de cet homme tant aimé, revit d’un coup d’œil les chères joies et les transes brûlantes de cet amour par lequel elle avait été, un instant, la plus heureuse des femmes. Alors il faut bien que cette douleur éclate, non pas en sanglots étouffés dans le silence du cloître, mais en vives et éloquentes paroles, expression sincère de cette douleur profonde qui entoure encore aujourd’hui de son auréole inspirée le beau front d’Héloïse. Aussitôt l’abbesse du Paraclet répond à son maître, non pas à son maître, mais à son père ; à son époux, mieux qu’à son époux, à son frère, car elle est sa servante, elle est sa fille, elle est son épouse, elle est sa sœur, elle est tout pour Abeilard. Notez-le bien, c’était la première fois, depuis que l’Évangile avait été apporté à la terre consolée, que la femme chrétienne prononçait ces austères paroles d’un pur amour. Héloïse a donc lu par hasard cette lettre de son époux, toute remplie de fiel et d’absinthe, sans qu’il ait daigné se souvenir, l’ingrat, de la félicité passée. Eh quoi ! Abeilard n’a-t-il donc que des plaintes et des chagrins dans son cœur ? si du moins il confiait ses douleurs, non pas à un ami sans nom, mais à ses sœurs du Paraclet, ce serait une grande consolation pour elles dans leur désert et dans leur solitude ! « Ô mon maître, ce n’est pas sans un étonnement pénible que j’ai remarqué votre oubli pour les commencements de notre conversion ! Vous n’avez abandonnée dans ma foi chancelante et dans le triste accablement de mon cœur. Votre voix n’a pas résonné à mon oreille, vos lettres n’ont pas consolé ma solitude. » En même temps, elle lui rappelle qu’elle est sa femme, qu’ils sont unis l’un et l’autre par le sacrement du mariage, et qu’elle l’a aimé à la face de la terre et du ciel. Tendre femme, elle pleure sur lui, non pas sur elle ; elle a mis aux pieds de son amant ses souvenirs, ses espérances, sa volonté ; quand il a commandé, il a été obéi ; elle se fût estimée heureuse, non pas d’être sa femme, mais d’être seulement sa maîtresse, et de ne pas entraver, par le mariage, ses glorieuses destinées. Elle se rappelle les moindres détails des premières années, elle regrette les plus petits bonheurs, elle voit encore Abeilard, tel qu’il était aux jours de ses triomphes oratoires : sa renommée égalait celle des rois ; les villes les plus fières ouvraient leurs portes pour le mieux recevoir, on se précipitait pour le voir et pour l’entendre, son nom volait de bouche en bouche, ses vers tenaient leur place dans les mélodies amoureuses, pas une femme n’eût résisté à l’amour d’Abeilard. « Oh ! que je suis à plaindre, dit Héloïse, moi qui vous ai coûté si cher. » La malheureuse femme, elle ne voit pas qu’au contraire c’est elle qui est la gloire d’Abeilard, c’est elle qui le protége de son amour, c’est elle qui le sauve de l’oubli, en nous ramenant ainsi aux heures enchantées de leur pure passion. À cette première lettre d’Héloïse, Abeilard répond, non pas comme un amant qui se souvient, mais comme un prêtre austère qui a tout oublié. Maintenant, c’est le théologien qui parle, c’est l’abbé, chef de monastère, qui s’adresse à sa sœur en Jésus Christ. Il cite, sans doute pour n’en pas trop dire, les Homélies de saint Grégoire, il s’abrite derrière l’Ancien et le Nouveau Testament. Hélas ! où est le temps où il envoyait à la belle Héloïse ces odes éloquentes d’une gracieuse latinité, qui l’ont faite célèbre entre toutes les femmes ?

Que de baisers jadis ! Maintenant, il lui envoie des prières, des conseils, des bénédictions. La pauvre femme, à cette lettre, reconnaît l’écriture d’Abeilard, mais non pas son âme ; elle a bien pleuré en lisant ces lignes austères dans lesquelles son amant parle de la mort, comme si la mort était proche. — La pénitence ! dites-vous, Abeilard, mais pour que la pénitence soit complète, il faut la ressentir, il faut le remords, et le remords n’est pas entré dans l’âme d’Héloïse. Au contraire, cette âme est encore remplie d’amour ; même dans ses plus ardentes prières, le bonheur d’autrefois lui apparaît environné de ses séductions riantes. La jeunesse ne s’est pas enfuie si loin, que sa voix ne se fasse pas entendre, « et s’il reste en moi quelque peu de vertu, oh ! mon maître, prenez garde, ma vertu ne me sauvera pas du souvenir. »

Vain espoir ! De son souffle si pur, Héloïse agite à peine ces cendres éteintes ; Abeilard a pris au sérieux le cloître et ses rigueurs ; le souvenir lointain des jeunes années n’est plus qu’un souvenir confus dans l’âme du savant docteur. Héloïse est faible encore, Abeilard aura du courage pour elle et pour lui ! — Il laisse à son épouse chrétienne toute la poésie, gardant pour lui les cendres et les épines. Elle parle comme une femme passionnée, il répond comme un directeur des âmes ; ce qui vous explique pourquoi nous donnerions toutes les lettres d’Abeilard pour une lettre d’Héloïse. Cette noble femme est autant qu’une sainte, ou peu s’en faut, car c’est une femme vraie et passionnée. Elle obéit à cet homme qu’elle-a tant aimé, comme le valet du centenier dans l’Évangile : « Viens ici, et il vient ; fais ceci, et il le fait. » Le malheur lui va bien, car elle pleure toujours avec des larmes sincères, quelquefois avec un sourire. Sa vie entière, la voici en deux mots : « Être aimée d’Abeilard, et puis, — ô misère ! — l’avoir perdu sans retour ! » De tout le reste, elle ne sait rien, elle ne sait que ceci, elle aime encore ; elle aime l’ombre de l’époux qui n’est plus qu’une ombre ; sa vie est la vie de la Madeleine pénitente, moins le repentir. Ni la prière, ni le jeûne, ni l’aumône, ni cette foule attentive à la parole savante de l’éloquente abbesse du Paraclet, ne peuvent calmer les agitations de ce cœur amoureux. Laissez-la donc s’abandonner à ses plaintes touchantes ! laissez-la se raconter à elle-même ses concerts d’autrefois ! laissez-la pleurer et gémir, et se plaindre avec des larmes à ce malheureux homme à demi mort, qui ne sait plus quelle langue on lui parle. Pourtant, ne soyons pas ingrats envers Abeilard, plaignons-le, et ne disons pas qu’il n’aime pas assez Héloïse. — Qu’en savons-nous ?

D’ailleurs le théologien fait place souvent, même dans les lettres écrites du froid couvent de Saint-Gildas, à l’homme qui se souvient des jours meilleurs. La première fois qu’il est allé voir Héloïse, elle est venue le recevoir dans le réfectoire du couvent, et dans ce lieu consacré à la Vierge, ils ont pleuré comme deux amants qui se retrouvent après une absence qu’ils croyaient éternelle. Larmes amères ! larmes inutiles ! Le cœur a saigné, le repentir est venu, non pas pour Héloïse, mais pour Abeilard, honteux de pleurer encore, comme s’il avait encore le droit d’être ému. — Par la mort, seulement, il revient à l’austérité du devoir ; elle et lui, ils ne sont plus que des ombres. « La cellule est ma tombe ; votre voile, ma sœur, est un linceul. »

Àces paroles sévères, Héloïse obéit, non pas sans peine. Puisque son amant exige elle ne sera plus que l’abbesse du Paraclet ; à ce titre, elle prie l’abbé de Saint-Gildas de lui écrire ce qu’il pense de la vie monastique, et pourquoi les fondateurs de la vie religieuse se sont si peu occupés des femmes. En même temps (souvenir des antiennes causeries !) Héloïse cite Aristote, et après Aristote saint Augustin, dont elle avait deviné toute la poésie. — Dans cette lettre d’Héloïse, pas un mot d’amour. Il a dit : ma sœur ! elle répond : mon frère ! Abeilard sera content. En effet, l’abbé de Saint-Gildas félicite l’abbesse du Paraclet de ce qu’elle a suivi, cette fois, l’exemple de Marthe et Marie. Il écrit à ce sujet plusieurs épîtres, et maintenant qu’il est délivré du souci des allusions au bonheur d’autrefois, sa lettre est moins troublée, sa parole est plus ferme, il ose dire : « Héloïse, naguère mon épouse chérie dans le siècle, aujourd’hui ma sœur bien-aimée en Jésus-Christ. » Ce fut le dernier sacrifice d’Héloïse ; elle ne parla plus de son amour dès qu’Abeilard le lui eut défendu. Hélas ! elle eût été trop heureuse encore, si l’homme aimé eût voulu lui permettre de lui dire encore : je l’aime toujours, mon Abeilard ! Lui cependant, l’infatigable et malheureux esprit qu’il était, après s’être défendu violemment contre les souvenirs et contre la tendresse de son épouse Héloïse, il revient aux luttes, aux combats, aux disputes religieuses ; cette humble vie, cette vie sans autre écho que le cœur d’Héloïse, lui parut insupportable. Il aimait la dispute, et il la recherchait pour le plaisir même qu’elle donne. Et d’ailleurs, après tant de bruit, comment accepter ce silence ? Il venait de publier un nouveau livre : l’Introduction à la Théologie, et dans ce livre, les ennemis du savant docteur eurent facilement trouvé de damnables hérésies. Nous avons déjà indiqué l’opposition de saint Bernard à cette alliance de la théologie et de la philosophie dont il comprenait confusément toute la portée. Il regardait comme un devoir de chrétien catholique de maintenir la théologie dans ses limites primitives, et il se méfiait de ces hardiesses de l’intelligence, semblable en ceci à saint Anselme de Cantorbéry, déclamant contre ce rhéteur dangereux qu’animaient le souffle et l’esprit d’Aristote. Abeilard avait soixante ans, et depuis trente-deux ans il attirait autour de sa chaire les esprits les plus jeunes et les plus ardents de l’Europe, lorsqu’il fut cité à comparaître au concile de Sens (l’an 1140). À cette nouvelle, Abeilard relève la tête ; il se prépare pour la bataille ; il sait que Bernard lui-même, ce grand organisateur, doit tenter de le ramener dans la bonne voie. En vain on lui donne le choix ou de nier que l’ouvrage accusé soit de lui, ou de confesser sa faute. Pierre Abeilard répond qu’il est prêt à se défendre ! — De son côté, Bernard accepte la lutte, non pas sans quelque hésitation, contre ce terrible argumentateur. Cependant, fort de sa conscience, l’illustre antagoniste d’Abeilard accepte le combat avec toutes ses chances ; il arrive au concile d’un pas calme ; la force qui vient d’en haut le soutient et encourage ; d’ailleurs, c’est la seule vérité qui le pousse, ce chrétien qui aurait pu s’asseoir sur le trône de saint Pierre, et qui est resté un simple moine ; il ne recherche ni les joies du triomphe ni les plaisirs de la lutte, mais il sera heureux s’il peut convaincre cet obstiné Pierre Abeilard. — Et pourtant saint Bernard était le maître du concile, le maître d’Abeilard, le maître dans le monde catholique ; il n’avait qu’à faire un signe, et pour lui prêter main-forte, accouraient le roi Louis le Jeune, le comte de Champagne, le comte de Nevers, le pape enfin, l’épée, la tiare et le sceptre. — L’illustre apôtre ne voulut pas de secours étranger à sa cause ; il combattit, comme un simple moine, contre le maître de la scolastique, celui chez qui le raisonnement obéissait en esclave ; il fut écouté avec déférence par Abeilard, avec respect et soumission par tous les autres. « Cet homme joue avec la dialectique, s’écrie saint Bernard, sans s’inquiéter d’entasser ses propres erreurs sur d’autres erreurs ; il parle comme si en effet il pouvait savoir ce qui se passe ici-bas et là-haut, et il se croit si bien préparé à rendre raison de toutes choses, qu’il va vous expliquer ce qui n’appartient à l’explication de personne ! » Ainsi il parle, et telle est l’autorité de la véritable grandeur, qu’en présence de l’apôtre du douzième siècle, Abeilard hésite, sa logique l’abandonne, son habileté s’arrête, éperdue, devant cet homme grave et austère. Cette fois, Pierre Abeilard est condamné après avoir parlé librement ; condamné, sauf son appel en cour de Rome, appel qui avait des chances de succès ; car, même pour la philosophie, quand elle s’est arrêtée aux limites de la foi, Rome a été juste et bienveillante. Abeilard n’alla pas loin pour savoir sa sentence ; il apprit à Lyon l’arrêt souverain d’Innocent II : il était déclaré hérétique ; ses livres étaient jetés au feu, et lui-même il devait rester enfermé dans un couvent jusqu’à la fin de ses jours. — Hélas ! tout était dit pour ce grand philosophe, qui tient une place si importante dans l’histoire des efforts de l’esprit humain. Proscrit, condamné, loin d’Héloïse, sans asile et sans pain, il ne cherchait plus qu’un lieu d’asile pour y mourir. Ce fut alors que Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, tendit à cet infortuné une main charitable et fraternelle ; il accueillit dans son cloître cette misère éclatante et digne de tant de pitié. L’abbé de Cluny réconcilia son hôte avec saint Bernard, qui pardonna un peu en souvenir de l’abbesse du Paraclet, dont il admirait les vertus et le génie ; le pape lui-même accorda à Pierre Abeilard la paix et le pardon de l’Église. — Mais l’âme était brisée, le corps était à bout de souffrances, l’esprit s’était éteint. — La fièvre vint, qui emporta obscurément cet illustre docteur.

Pierre Abeilard mourut le 21 avril 1142, à l’âge de soixante-trois ans. Ce fut, dans l’Europe entière, un concert unanime de regrets et de louanges. « L’abbé de Cluny, le voyant mort en la foi catholique, dressa cette oraison funèbre en témoignage de sa doctrine :

Gallorum Socrates, Plaio maximus Hesperiarum
Noster Aristoteles, logicis, quicumque fuerunt
Aut par, aut melior, studiorum cognitus orbi
Princeps, ingenio varius, subtilis et acer,
Omnia vi superans rationis, et arte loqueudi,
Abæilardus erat : sed hunc magis omuia vicit
Cum Cluniariensem monachum moremque professus,
Ad Christi veram transivit philosophiam, etc.

« Tel était Abeilard ! le Socrate de la France, le Platon de l’Occident, notre Aristote, l’égal sinon le maître des plus habiles logiciens, — le maître de ce siècle, — génie fécond, varié, prompt à la réplique et à l’attaque, — d’une raison si haute, que son éloquence seule pouvait l’égaler. — Sa retraite et son humble vie dans l’abbaye de Cluny l’ont fait plus grand encore ; il venait de s’élever à la véritable sagesse, la sagesse de l’Évangile. »

Et, non content de cette louange envoyée à l’adresse d’Héloïse comme une consolation, Pierre le Vénérable compose une véritable épitaphe, destinée à être gravée sur la tombe d’Abeilard :

Petrus in hâc petrâ latitat, quami mundus Homerum
Clamabat.

« Il est enseveli sous cette pierre, ce Pierre que le monde charmé comparait à Homère. » Et enfin ces deux derniers vers, les seuls qu’Héloïse ait gravés sur le tombeau :

Est satis iu titulo, Petrus hic jacet Abæilardus
Huic soli patuit, scilicet quidquid erat.

« Pierre Abeilard ! Ce nom suffit à la gloire de cette tombe. — Il savait, à Lui seul, tout ce qu’un mortel peut savoir. »

L’histoire a conservé la lettre de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, sa très-respectable et chère sœur Héloïse, abbesse du Paraclet, et la lettre de l’abbé de Cluny est digne de compléter, tant elle est remplie de grâce et de vérité, le récit des malheurs d’Héloïse : « Femme sage vraiment, qui avait laissé la logique pour l’Évangile, la physique pour l’apôtre, Platon pour le Christ, l’académie pour le cloître ! — Nous avons eu pour notre hôte le serviteur et le véritable philosophe du Christ, le maître Pierre Abeilard, que la Providence divine a bien voulu nous envoyer à notre abbaye de Cluny, dans les dernières années de sa vie, et nous pouvons dire qu’elle nous a fait, dans sa personne et dans ses exemples, un don mille fois plus précieux que l’or et les perles. Chacun de nous rend témoignage à la modestie et à la dévotion de notre frère Abeilard ; personne n’a été plus humble dans sa vie et dans son vêtement ; saint Martin lui-même n’était pas plus inculte, saint Germain plus couvert de haillons. Dans les processions il marchait si courbé, que nul n’aurait pu dire que c’était là ce même illustre docteur qui avait rempli le monde du bruit de sa parole ; à peine s’il mangeait pour se soutenir. L’étude, la prière, le silence, l’austérité, marchaient avec lui ; de temps à autre il élevait la voix pour instruire ses frères ; à Dieu seul ont appartenu ses derniers jours (Pauvre Héloïse !), et jusqu’à la fin, semblable à Grégoire le Grand, il a prié, il a étudié, il a dicté. Quand la mort est venue, elle l’a trouvé prêt à partir ; et persévérant dans la douceur et l’humilité, il est allé rejoindre, nous devons le croire, notre divin Rédempteur !

« Ainsi, notre vénérable sœur, celui auquel vous avez été unie d’abord par les liens de la chair, et ensuite par les liens plus sacrés et plus étroits de l’amour divin il est maintenant dans le sein du Seigneur, qui vous le rendra à la voix de l’Archange, au bruit solennel des trompettes du jugement. » — La réponse d’Héloïse à l’abbé de Cluny est digne de tout le reste. — La sainte femme, maintenant que son mari était mort pour la seconde fois, redemandait le corps d’Abeilard, pour qu’il fût ramené au Paraclet ; l’abbé de Cluny consentit au dernier vœu d’Héloïse. Lui-même, quand Abeilard reposa enfin dans sa tombe, il vint visiter au Paraclet la tombe d’Abeilard, couché là, et d’Héloïse vivante encore. — Héloïse n’écrivit plus qu’une fois à l’abbé de Cluny, pour lui recommander son fils Astrolable : « Veuillez, mon père, je dirais « mieux, mon seigneur, obtenir pour mon fils une prébende de l’évêque de Paris ou de tout autre diocèse ! » — « Votre fils, répondit Pierre le Vénérable, qui est aussi le nôtre à cause de vous, aura une prébende dans quelqu’une de nos églises ! » Mais il ajoute : Ce sera difficile ! Difficile, une prébende, pour l’enfant d’Héloïse et d’Abeilard ! Enfin, vingt et un ans après Abeilard, le 17 mai 1163, âgée de soixante ans, Héloïse descendit dans cette tombe où elle devait être réunie à l’homme qu’elle avait tant aimé. Depuis tantôt sept cents ans, le même cercueil renferme ces nobles cendres ; la révolution française, qui a respecté si peu de tombeaux, n’a pas osé briser tout à fait cette sépulture si remplie de souvenirs, elle s’est contentée d’en faire l’ornement d’un musée ; ce ne fut que plus tard, et quand la société française, agitée par les désordres et les tempêtes, eut retrouvé enfin quelque repos, que les restes des deux amants furent rendus à la terre consacrée. — Des débris du Paraclet, une main pieuse leur a construit une chapelle au cimetière du Père-Lachaise ; là ils reposent enfin — Abeilard à l’abri de son génie, Héloïse protégée par son amour !

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