‹ La Bretagne. Paysages et récitsChapitre 13 sur 31 · XII

XII

Les monuments.

=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.=

Les grands caractères appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, représentant de l'ancienne société; c'est en Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de hauteur: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces croix, de ces calvaires, de ces statues de saints, de ces églises, elle a affecté de planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les marques de son triomphe: de quelque côté que l'on entre en Bretagne, à Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée; au Pin-en-Mauges, le monument de Cathelineau renversé; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en l'honneur de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-à-dire des deux plus grands révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est le philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, Chateaubriand est l'écrivain de la nouvelle; c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les révoltés qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, des secousses de leur conscience; l'autre est mélancolique et triste, comme un homme qui vit parmi des ruines.

A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus culminant de la ville, lorsque vous montez à cette belle promenade du Thabor d'où vous dominez, étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontée d'une statue, avec cette inscription:

=A VANNEAU, A PAPU.=

Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur érige une colonne? L'inscription vous le dit:

MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.

Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la Charte de 1830.--O pauvres héros inconnus et oubliés de ceux-là mêmes qui vous ont dressé un monument! qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu? Papu surtout, qu'était-il? pourquoi la destinée de ces deux noms, Vanneau, Papu, est-elle si différente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriété, et l'autre est-il si oublié? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une des rues nouvelles du faubourg Saint-Germain, entre les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a vécu.--Ils sont morts pour la liberté! Pauvres gens encore! Cette liberté, elle a duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et Papu étaient jeunes; s'ils avaient vécu quelques années de plus, ils n'auraient pas eu atteint l'âge de la maturité, qu'ils auraient vu cette même liberté de nouveau attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle? Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements donnez-vous à nos fils, quelle pensée noble et élevée porterez-vous de nous à la postérité?

De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de cette fidèle noblesse de Bretagne, dont les membres les plus illustres versèrent leur sang pour leur roi, à quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent l'entrée des deux cours, sur la base même de la colonne qui supporte la statue de Louis XVI, une inscription révolutionnaire est scellée, une inscription qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, qui atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite du frère même de Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a osé encore enlever, elle a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis séculaires de la Bretagne et de la France.

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