‹ La Bretagne. Paysages et récitsChapitre 14 sur 31 · ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE

ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE

ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS, LE 30 JUILLET 1830. DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE, LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.

Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne; ces monuments, vous les trouverez à Saint-Cast, où a été élevée une colonne commémorative de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la hâte, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre, mais à qui le sentiment national enseigna la victoire; à la Chartreuse, près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon; dans l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer le coeur de du Couëdic, un de ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle l'esprit de la chevalerie antique; à Rennes, devant la façade du palais du parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier; à Nantes, où, au pied, et comme les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont, la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français; les gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons; Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la reine de France.

Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, à Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence, du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier; bien d'autres l'ont été; non pas même parce que, Breton, il parvint aux plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualités de son pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, la loyauté inaltérable, cette loyauté à laquelle rendaient hommage les Anglais, quand ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil, obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il aurait agi ainsi; la libérale munificence: à plusieurs reprises il distribua tout ce qu'il possédait à ses compagnons d'armes; la persistante volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour les Grandes Compagnies; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme: il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa rançon: il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne filât sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien.

Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire, de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous les siècles.

Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française: le dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la religieuse cité; en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France, du coeur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme douce, de la vieille Armorique.

La France, un jour, reconnaissante et repentante, élèvera un monument à Louis XVI, le plus pur, le plus dévoué de tous ses rois, qui, au milieu d'une corruption générale, dans une cour où ses frères mêmes continuaient le doute philosophique et les débauches de Louis XV, demeura croyant et chaste; qui apporta sur le trône «les deux qualités qui font les bons rois, la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1],» et à qui cet amour sincère révéla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les États-Unis à s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité, abolit la torture et donna l'édit de tolérance; qui, le premier, eut la pensée des réformes salutaires, les indiqua et les commença au prix de ses droits, de sa liberté et de son sang; à ce roi honnête homme, enfin, dont Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement la mémoire, que le pape Pie VI songeait à faire canoniser[2], et que les peuples appelèrent le restaurateur de la liberté française, avant qu'il eût mérité le titre de roi-martyr!

[Note 1: Mignet.]

[Note 2: Allocution du 17 juin 1793.]

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