‹ La Canne de jaspeChapitre 11 sur 16 · Contes à soi-même · MANUSCRIT TROUVE DANS UNE ARMOIRE

Contes à soi-même · MANUSCRIT TROUVE DANS UNE ARMOIRE

A PIERRE LOUYS.

.... Il n’y a peut-être pas de solitude, et, si solitaires que se pense le désir ou l’apathie, ils ne sont pas seuls. Ils se regardent dans l’avenir ou se revoient dans le passé ; ils anticipent ou remémorent ; c’est une solitude hypocrite que la leur. Toute solitude est hypocrite, et la mienne est-elle plus véridique pour être celle de quelqu’un qui paraît s’être borné à soi-même ? Pourtant il me semble parfois être seul, le plus seul des mortels dans la plus solitaire des demeures.

Je l’ai choisie dans la plus déserte de nos provinces. Les vieilles cartes donnent un nom à ce terroir ; les très vieilles gens se souviennent encore de lui en avoir connu un. C’est longtemps après avoir quitté tout chemin qu’on arrive là, et, lorsque je perdis leur dernière trace, j’avais déjà parcouru des lieux singulièrement et irrémédiablement abandonnés.

D’abord, le long des chaussées dédallées, les bornes numératrices, peu à peu, manquèrent. Celles qu’on rencontrait encore étaient moussues et ébréchées, puis les routes s’étaient changées en sentiers qui eux-mêmes s’amincirent, hésitèrent et disparurent. Les routes, au sortir des villes moribondes, côtoyaient des villages agonisants, et cessèrent au delà des dernières chaumières.

Tristes et dolentes villes ! Tassées dans un coin de leurs enceintes trop vastes qui cerclaient, de la tresse surabondante de leurs murs noués de tours en ruines, l’amaigrissement minable de la cité, elles se ratatinaient au fond de la corbeille de leurs murailles comme des fruits qui se racornissent en une pourriture sèche et cendreuse. Le vent, l’automne, semble les becqueter, avec ses cris d’oiseau douloureux par tout le ciel.

Dans les villages, les vieilles mains ne pouvaient plus mettre en branle les cloches des clochers qui se lézardaient jusqu’au toit et dégringolaient, pierre à pierre et tuile à tuile, dans l’herbe. Ces chutes étaient molles et douces, car ces antiques pierres et ces vieilles tuiles, toutes feutrées de mousses, ne faisaient pas de bruit en tombant. Elles étaient friables et prêtes à redevenir, au contact du sol, la poussière qu’elles avaient été.

Il y avait encore, çà et là, des masures, si chenues qu’elles se courbaient sous les branches ; leur chaume vénérable semblait ronronner sous les doigts caressants des feuilles, et elles accroupissaient la somnolence animale de leur fourrure de paille rude.

Ensuite, j’ai traversé de grandes forêts où, à mesure que je m’y m’avançais, les arbres se rabougrirent avant de s’espacer en plants malingres, plus rares, un à un, et enfin de manquer à des landes interminables toutes d’une même herbe rase et poilue.

Le fleuve qui avait baigné les villes, frôlé les villages, reflété à ses eaux les arbres de la forêt et les roseaux des campagnes après les flèches et les toits, avait fini par se perdre à travers les sables. Les sables avaient sournoisement absorbé son cours divisé en bras, ses bras amoindris en méandres. Ses dernières eaux investies tarissaient en mares silencieuses dont quelques-unes n’étaient déjà plus qu’une place de vase craquelée.

C’est la plaine et ce fleuve ensablé qu’on voit au bout du parc de mon domaine, par une brèche d’arbres et de murs. Personne ne passe plus par là qui pourrait regarder à l’intérieur de mes futaies ou de ma maison. Qu’importe si les volets pourris ne ferment plus les fenêtres. Cette province est déserte et cette demeure est si isolée ! Le silence y est tel que je crois presque y être seul. Alors je m’accoude sur le vieux tome refermé où je lisais depuis de longues heures quelque traité minutieux et baroque, quelque Miroir du Temps ou quelque Horloge de l’Ame. Je fixe un point de mes songes ; ma pensée s’incorpore en l’invisible ; elle en vêt l’informe complaisance et s’y constitue une réalité au delà de mes désirs jusqu’à ce que mon regard s’en fatigue, puis, les yeux clos, je vois les débris de la volontaire idole empoussiérer ma rêverie des lumineuses cendres de son artifice et finir en pluies d’étoiles prismatiques, en poudres de pierreries, en ocellures pareilles à celles qui rayonnent et clignotent aux queues visionnaires des paons !

Aujourd’hui j’ai vu dans un bassin d’eau tomber des feuilles, une à une. Peut-être ai-je tort d’avoir eu dans ma vie d’autre occupation que ce compte mélancolique de l’heure, feuille à feuille, dans quelque eau morne et circonspecte. Je n’aurais ainsi de tous les jours de ma vie que le souvenir d’un même arbre augmenté d’un pareil et d’autres encore se suivant, côte à côte et face à face, en avenue alternative et augurale, jusqu’au bout de mon passé, aussi loin que mon passé.

Les feuilles tombent, plus fréquentes ; deux à la fois contrarient leur chute. Un peu de vent qui s’est levé les soupèse délicatement avant de les laisser aller, lasses et inutiles, une à une. Celles qui tombent dans le bassin surnagent, puis, peu à peu, se détrempent, s’alourdissent et s’enfoncent à demi ; celles d’hier sont ainsi ; il y en a d’autres qui errent sous la surface. On les voit à travers la transparence de l’eau glaciale, claire jusqu’au fond qu’écaillent de leur bronze frauduleux les jonchées submergées déjà.

Je connais la destinée de toutes ces feuilles ; je sais comment elles poussent et verdissent, comment elles dépérissent aux jours d’automne malgré la fausse parure de leurs ors divers et l’hypocrisie de leurs pourpres tachetées.

Le couchant est rouge à travers les arbres ; la pourriture violette du crépuscule le ronge de nues douloureuses. L’hypocondrie de l’heure est presque acariâtre.

La lampe brûle dans un angle de la vaste salle aux hautes fenêtres, et je reste le visage à la vitre terne. Je ne vois plus tomber les feuilles mais, maintenant, c’est en moi que je sens quelque chose qui se détache et s’amoncelle lentement. Il me semble que j’entends dans mon silence la chute de mes pensées. Elles tombent de très haut, une à une, en lente effeuillaison, et je les accueille de tout le passé qui est en moi. Leur chute morte et légère ne pèse plus rien de ce qu’elles voulurent vivre. L’orgueil s’effeuille et la gloire se défleurit.

Encore un jour. Voici la lampe ! J’ai regardé tomber les feuilles, une à une, et pourtant il y eut des thyrses dans les vignobles et les jardins. Les lèvres ont mordu le jus des poires. Un enfant portait en ses mains des pommes d’or, et, quand le visage se retourna, au seuil, en face du soir, on vit à ses tempes une couronne de laurier en même temps que des buccins sonnaient au fond des antres !

Dans le vieux cèdre, devant la maison, près d’une massive table de pierre, j’entends glapir de rauques trompettes ! L’or de leur son semble disjoint par quelque fêlure. Le souffle en est âpre et discors. Elles moquent la gloire qu’elles entonnent ; elles disent que quelque chose avorte en elles de considérable, et leur râle inclut, en la faussant, une fanfare !

Ce sont les paons qui, de leur perchoir du grand cèdre, près de la table de pierre, cornent. Ils se détachent en noir sur le crépuscule encore soufré et rougeâtre ; ils sont de jais sur le ciel étrusque ; ils sont noirs avec l’air moins de s’être carbonisés dans les ardeurs des brasiers du couchant que par la vertu de leur propre éclat et par l’incandescence dévoratrice de leurs plumes.

Noirs et fatidiques, n’ont-ils pas l’attitude de veiller sur un tombeau, et la table de pierre est funèbre, ce soir. Son bloc fruste se renfrogne et semble s’appesantir. Vas-tu disjoindre l’oppressive et analogue dalle, enfin, toi, ô mystérieuse perdue, ô souterraine, toi qui, étant plus que la vie, ne peux être possédée que dans la mort, toi que j’appelais Eurydice !

· · ·

Il me semblait si bien l’avoir connue de l’autre côté du fleuve que je la nommais Eurydice. Ce nom lui plut et elle souriait de se l’entendre donner comme s’il eût réveillé en elle d’anciennes joies. Pourtant, parfois, elle soupirait de s’entendre appeler ainsi, car d’antiques tristesses séjournaient peut-être au fond de ses songes. Elle était debout entre deux suites d’échos ; j’ignorais où ils menaient sa mémoire, car je ne savais rien des avenues de sa Destinée, et mon amour en face de sa beauté s’en satisfaisait uniquement. Je ne veux point parler de mon amour ni disserter de sentiments au lieu d’évoquer des images. Il n’en est pas de plus précieuse à mon âme que celle d’Eurydice. Ma solitude n’est faite que pour le fantôme de sa présence et mon silence ne dure que pour la survie de sa voix.

Je revois l’ondulation de ses cheveux sur les coussins où elle s’appuyait volontiers, car sa beauté, comme toute beauté vraiment délicieuse, n’était point sans langueur. C’étaient des coussins à grandes fleurs ornementales habilement dénaturées. Il s’y mêlait des motifs de fruits, des grenades à des tulipes. Les beaux fruits s’engorgeaient ou se tuméfiaient et les sveltes fleurs s’y composaient moins imitatives que logiques et rationnelles. Certaines étoffes étaient assez légères pour que les duvets intérieurs y apparussent par transparence : duvet blanc des cygnes du Montsalvat, bourre noire des cygnes de l’Hadès !

Vers le soir elle dénouait la bandelette d’hyacinthe qui retenait sa chevelure et parfois nous marchions au crépuscule.

Le plus souvent elle portait une robe d’un vert vif et frais. Des reflets d’argent miroitaient la lucidité prasine de l’étoffe. Des rosaces d’émaux translucides l’ornaient qui alourdissaient les plis et leur imposaient une rigidité statuaire et comme archaïque. Un gorgerin de pierreries juxtaposait sur la peau de sa poitrine la goutte vive des émeraudes à l’eau spacieusement morte des opales. Ses pieds étaient nus : sa robe traînait un peu sur le sable tiède des allées du jardin où nous errions. C’était une ancienne grève fluviale ou marine. De petites tortues à écaille jaune et noire s’y promenaient. Il y poussait des citronniers nains. Leurs fruits étaient charnus, acides avec un arrière-goût d’amertume.

Le visage d’Eurydice fut d’une singulière beauté. Il est dans tous les miroirs de mes songes ; c’est dans les vôtres qu’il faut la regarder, car elle est en chacun de nous l’éternelle taciturne, la secrète accoudée !

Nous avons souvent ensemble contemplé le crépuscule, Eurydice et moi. À cette heure-là, son nom résonnait plus doucement, plus mélodieusement. Les syllabes en étaient le choc d’un cristal limpide et nocturne : une fontaine dans un bois de cyprès. C’était l’heure où son nom vibrait le plus mélancoliquement. Quelquefois elle parlait. La lenteur douce de sa voix semblait s’éloigner à la distance d’un songe. Sa voix devenait très basse, comme assourdie et perdue au dédale de soi-même d’où elle revenait peu à peu à son ordinaire douceur.

Elle parlait volontiers d’eaux et de fleurs, souvent des miroirs et de ce qu’on y voit de ce qu’on n’est pas. Nous composions aussi de singulières demeures, chambres ou palais. Nous en déduisions les possibles jardins. Elle les imaginait charmants et mélancoliques. Il y en eut un avec des porphyres que le temps semble avoir guéris du sang qu’ils ont saigné, des marbres, des allées d’une géométrie pathétique, des pelouses où les jets d’eau pavonnent et semblent rouer au soleil.

· · ·

Un soir, je me souviens, et ce fut un des derniers où je la vis, elle me parla des paons. Elle les haïssait et jamais elle n’avait voulu en supporter la présence dans ces lieux de paix et de silence où nous vécûmes si inexplicablement. Ce soir-là, je lui rappelai, alors, notre rencontre et la morne rivière où ma barque avait croisé la sienne. Elle y était seule. Elle pleurait. A la proue, un paon était perché qui mirait dans l’eau sa tête et son col et dont la queue emplissait toute la barque de sa profusion éblouissante. La triste et pâle voyageuse était assise parmi ces plumes. Les plus longues traînaient dans l’eau à l’arrière.

Et comme ce souvenir, fait d’une eau morne entre de vieux arbres, d’une barque lente, d’un impérial oiseau dans le crépuscule, d’une femme inconnue et silencieuse, m’était doux, j’appuyai ma tête par mélancolie et par tendresse sur les genoux d’Eurydice. Elle la soutenait de ses belles mains : elle semblait la soupeser. Je regardai ses yeux : une immémoriale tristesse les voilait et j’entendis qu’elle me disait d’une voix ancienne, si lointaine qu’elle paraissait venir de l’autre côté du fleuve, de l’autre face des Destins, qu’elle me disait de sa voix ancienne et véridique, si basse que je l’entendais à peine, si bas que je ne l’entendis plus jamais : « C’est moi qui, au bord du fleuve, un soir, ai soulevé, en mes mains pures et pieuses, la tête de l’Aède massacré et qui l’ai portée pendant des jours jusqu’à ce que la fatigue m’arrêtât.

« A la lisière d’un bois pacifique où des paons tout blancs erraient sous l’ombre des arbres, je me suis assise et m’endormis sentant à travers mon sommeil, avec douleur et avec joie, le fardeau du chef sacré qui reposait sur mes genoux.

« Mais au réveil, je vis la tête douloureuse me darder le regard de ses orbites rouges et vides. Les oiseaux cruels qui avaient becqueté les yeux rengorgeaient autour de moi leurs cols souples et lissaient leurs plumes de leur bec sanglant.

« Mon geste eut horreur du sacrilège, et, à mon sursaut, la tête roula parmi les paons effrayés et taciturnes qui rouèrent, épanouissant, à leur insu, l’extraordinaire prodige qu’ils étaient devenus, car leurs plumes portaient, dès lors et à jamais, au lieu de leur blancheur, en ocellures d’imaginaires et vindicatrices pierreries, l’emblème véridique des yeux sacrés dont ils avaient profané le mortel sommeil...

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