Contes à soi-même · A FERDINAND HAROLD
De tous ceux qui tentèrent d’aimer la belle Humbeline un seul lui resta fidèle. Il semblait l’être d’ailleurs, plutôt qu’à aucune récompense qui lui en eût été donnée, à la persévérance de sa passion, aussi rien n’étant intervenu pour la diminuer, elle était demeurée la même, car c’est moins le temps qui use nos sentiments que le crédit qu’on leur accorde et, si les raisons d’aimer sont en nous-mêmes, c’est d’autrui d’où proviennent d’ordinaire celles qui font que nous n’aimons plus.
Humbeline avait sans doute estimé trop la présence d’Eustase le philosophe pour ne point avoir choisi le meilleur moyen de se la conserver.
Eustase excellait à interpréter Humbeline à elle-même : elle lui était abréviative de l’ensemble de l’univers ; ils s’en étaient reconnaissants. De là entre eux s’établit un gracieux échange, et autant qu’elle était envers lui attentive et bienveillante il fut auprès d’elle assidu et circonspect.
Quelques-uns l’avaient été plus et moins qu’Eustase. On essaya de divertir Humbeline du goût d’elle-même au profit de celui qu’on en avait aussi. L’inutilité de leur entreprise et le rejet de leurs prétentions les rendirent fort sensibles à l’échec de leur exigence.
Eustase s’amusait à consoler ses rivaux en leur montrant par l’exemple et en tâchant de leur prouver par de subtiles paroles quelle infirmité il y avait à vouloir posséder les plus belles choses autrement que par les sentir belles, et, comme il se plaisait aux allusions, il usa de ce tour pour éclairer leur folie.
S’ils le venaient visiter en son logis et le consulter sur leur déboire, il leur indiquait en souriant et d’un geste délicieusement abdicateur, une verrerie merveilleuse qui isolait, sur la rocaille funéraire d’un socle d’ébène, au mur de la chambre, son prestige visible.
C’était un vase fragile, compliqué et taciturne, d’un cristal froid et énigmatique ; il semblait contenir un philtre de quelque extraordinaire puissance car la panse tuméfiée et comme respectueuse se corrodait ; des vitrifications arborescentes s’y agatisaient intérieurement en la translucidité crépusculaire des parois ; il était intact et intangible en sa sveltesse, cassable en sa dureté gélive, et si beau que sa seule vue remplissait l’âme du bonheur qu’il existât et de la mélancolie de sa réserve sacrée.
Et, à qui ne comprenait pas le geste et l’emblème, Eustase disait : « Je l’ai trouvé dans le domaine d’Arnheim. Psyché et Ulalume le tinrent dans leurs mains merveilleuses ; » et il ajoutait plus bas : « Je n’y bois point ; il est fait pour qu’y boivent à jamais les seules lèvres de la Solitude et du Silence. »
Le crépuscule entrait dans la chambre spacieuse et cénobitique. A travers les vitres claires le couchant rougeoyait, il apparaissait double : au dehors tout proche de ses nuées sanglantes et souffreteuses qui se cicatrisaient lentement et aussi très lointain dans un miroir incliné qui, faisant face aux fenêtres, le reflétait. La ferveur occidentale brûlait, à froid, dans le cristal : elle s’y rapetissait en miniature, guérie de ce qu’elle avait eu là-bas de trop pathétique, réduite là à un aspect glaciaire et minéralisé.
C’était l’heure où Eustase sortait chaque jour pour visiter Humbeline. Elle séjournait, alternativement et d’après le temps de l’année, dans son jardin ou le salon. Le salon grand comme un jardin et le jardin petit comme un salon se ressemblaient. La douce pelouse se veloutait en tapis. L’eau du bassin se reproduisait clarifiée dans les glaces du boudoir, et les tentures représentaient en arabesques intérieures l’ombre des feuilles, au dehors, sur les murs du cottage.
Chaque jour Eustase y allait comme la veille, et le charme de la conversation qui se tenait entre la jeune femme et le philosophe était dû à l’échange loyal qu’ils faisaient entre eux de la réciproque utilité où ils s’étaient l’un à l’autre. Humbeline dispensait Eustase de se mêler à la vie. Les aspects s’en trouvaient, pour lui, résumés en l’instructive Dame avec ce qu’ils ont de contradictoire et de divers. Cette délicate personne était à elle seule d’un tumulte exquis. Toute l’incohérence des passions existait en ses goûts réduits à une dimension minuscule et à un mouvement infime mais équivalent. En surplus elle offrait à Eustase le souvenir de tous les paysages où s’efforce et s’exténue ce que nos sentiments y retrouvent de leur image. Ses robes déjà, pour leur part, figuraient les nuances des saisons et l’ensemble de sa chevelure était à la fois tout l’automne et toutes les forêts. L’écho des mers murmurait certes en les conques naïves de ses oreilles. Ses mains fleurissaient les horizons dont ses gestes traçaient les lignes flexibles.
C’étaient ces ressemblances que lui interprétait Eustase ; il lui en détaillait les infinitésimales analogies et lui donnait le plaisir d’avoir, à chaque instant, conscience de ce qu’elle était, agrandie de ce qu’elle semblait être. Elle touchait ainsi au monde par chaque pore de sa peau charmante et par chaque point de son égoïsme moite, friable et comme spongieux, n’aimant que soi dans tout, mais d’une façon communicative et amalgamée.
Ils vivaient ainsi, heureux ; elle, ne voyant de tout l’extérieur que ce qui la constituait et ce qu’elle en constituait, et lui, le voyant tout entier en elle. Parfois ils juxtaposaient leurs pas pour quelque promenade, si elle en avait la fantaisie par hasard, un soir de printemps, une nuit d’été, au crépuscule en automne ou, vers midi, l’hiver. Partout elle n’allait qu’à travers elle-même. Eustase se promenait moins avec elle qu’en elle. Il y faisait de délicieux voyages et, au retour, lui disait volontiers : « Le couchant de votre chevelure fut d’un or bien tragique ce soir, Humbeline ! » ou il lui donnait à entendre qu’un serpent dormait lové selon la tresse engourdie de sa coiffure gorgonienne. Elle riait et ne préférait pas moins ce qu’il y avait pour elle d’un peu énigmatique dans les propos d’Eustase aux colloques trop clairs que lui avaient imposés les amis dont elle s’était éloignée.
Ils se vengeaient de leur congé en dénigrant le choix qui les avait remplacés. Tout en aimant mieux, par jalousie et par humeur, admettre le principe de réserve réciproque où se tenaient l’un vis-à-vis de l’autre les deux compagnons d’esprit que supposer tout autre situation à cette intimité, ils alléguaient, comme si c’eût été un reproche qui en menaçât la durée, qu’Eustase n’avait point toujours été ainsi. Certes, il avait même été tout à fait autre. Je le sais pour l’avoir connu à une époque où il croyait vivre. Comme d’autres il avait désiré, vu et possédé, puis, las d’être épars en ses désirs, approprié à leurs objets, accaparé par tout ce qu’il croyait posséder, il en avait fait des songes auxquels restait peut-être l’arrière-amertune d’être plus identiques à ce qu’ils suppléaient que cela même qu’ils eussent été.
La vie s’était refroidie et déposée en lui comme un ciel dans un miroir.
Ayant souffert d’être, lui-même, l’intermédiaire entre soi et la nature, Humbeline lui en avait été la médiatrice ! C’est à tout cela que faisaient allusion le miroir de la chambre d’Eustase et, sur la rocaille de funéraire ébène, l’énigmatique verrerie où la matière vitrifiée façonnait par illusion l’eau dont elle était vide, c’est à cela que s’appliquait aussi ce que disait Eustase, au crépuscule, du domaine d’Arnheim, de Psyché et d’Ulalume, ce qu’il disait des lèvres de la Solitude et du Silence !