‹ La Canne de jaspeChapitre 14 sur 16 · Contes à soi-même · A MADAME JUDITH GAUTIER

Contes à soi-même · A MADAME JUDITH GAUTIER

Je n’ai pas connu mon père, me dit-il, un soir. Quelqu’un prit soin de mon enfance pauvre et les premières années de ma jeunesse se passèrent dans le château qu’il habitait et où il vécut fort vieux, maniaque et hypocondre, occupé à des machineries d’architecture et d’hydraulique, à des imaginations de jardins, de kiosques et de fontaines. Il se ruina à ces structures, et, à sa mort, je vins m’établir dans cette chambre que je n’ai guère quittée depuis. C’est là que vit, ajouta-t-il, celui qui n’a pas eu d’aventures pour avoir été par trop aussi le contemporain de l’époque qui n’est pas. De là ma solitude et l’apparence d’être hautain aux propos du sort. La bassesse de ses offres justifiait l’abstention où je me tins d’y condescendre. J’ai vite borné mon désir à certains objets qui en fussent plutôt le signe que la matière. J’y joins des fleurs çà et là. Elles n’ont d’autres sens qu’elles-mêmes ; je les en aime mieux. J’ai aussi sur des socles quelques verreries cristallines et fatidiques. Un vase ne suffit-il pas à évoquer toutes les sources où l’on n’a pas bu ainsi que je vois aux vitres le dessin en arabesques de gel des grèves où je n’ai pas abordé et des forêts où je ne me suis pas perdu.

J’ai aussi au mur ce portrait. Il est, sous un air d’emblème et de songe, la figure d’un Destin. C’est en lui que j’ai vu le plus profondément en moi-même. C’est lui qui m’a averti de moi et c’est à l’éloquence de sa tristesse que j’ai appris la leçon de ma solitude. Sa voix en a animé le silence : ses mains en ont fermé les portes avec des clefs invisibles. Elles sont sous la sauvegarde de son geste armé et de ses yeux péremptoires. Regardez-le comme je l’ai regardé et puisse-t-il vous parler comme il me parla. Il est taciturne mais il n’est pas muet, car les portraits parlent et, s’ils ne s’expriment pas par leurs lèvres peintes, on ne les entend pas moins. Ils sont, sur un miroir que façonne le cadre autour du verre où ils se reflètent, la durée de quelqu’un de presque surnaturel qui est derrière nous quand nous regardons son apparence, qui est peut-être en nous-mêmes, pâle et à fleur de songe !

J’ai longtemps scruté cette face morne et nue, cette face douloureuse aux yeux tristes. Les lèvres un peu gonflées se tuméfient d’une bouderie grave. Méditative face de désir et de mortification d’accord avec ces mains qui cramponnent leur lassitude à la poignée cruciale de la haute épée. Les faibles mains mélancoliques ne la lèveraient plus. Leur geste d’accablement a renoncé à tordre l’éclair engourdi de métal qui coule doucement le long de l’arête de la lame triangulaire.

Rien ne justifie plus l’habit de guerre qui roidit de sa cuirasse le torse maladif. La lumière au poli miroitant de l’armure semble se fondre en longues larmes blanches, et, sous cette vêture belliqueuse, sous toute cette fausse apparence de force encore, du fond de l’être, de la vie et du destin, on sent monter à cette face nue la suffocante moiteur d’un sanglot, tant ces mains à cette épée superflue sont bien une attitude qui se résigne sans s’acharner à en manier davantage l’inutile fardeau plus lourd que la force et plus haut que la stature même de l’homme qui s’y mesure et y succombe.

J’ai pensé longtemps à ce visage, à ce corps qui n’est plus rigide que par l’inflexible armure qui l’accoutre, debout que par l’épée où il s’appuie. Son casque même qui gît auprès de lui montre qu’il n’a pas voulu mourir au moins sous le masque de la visière, donnant aux passants par sa prestance l’illusion d’être tel qu’il semblait, qu’il n’a pas voulu mourir en cette rigoureuse posture de fer dont il a déposé le mensonge s’il n’en a rompu que trop tard l’irréparable envoûtement, qu’il n’a pas voulu mourir sans s’attester soi-même à tous par la nudité véridique de son visage !

Que fut-il dans les âges cet authentique humain dont l’emblème survit à l’apparence de ce qu’il a été ? Les vieilles Chroniques citent son nom et racontent son histoire : celle de ses actes qu’il suffit d’interpréter pour avoir le sens de son âme. Il vécut à un siècle de violence et de ruse. Il y agit par la parole et par l’épée. Il se souilla simplement de toutes les actions humaines sans être ni plus cupide, ni moins brutal que ceux qu’il dépouillait ou qu’il vainquit. A qui frauda, fourbe, il dénatura les poids de la balance faussée. Il s’employa à ce que la vie exige de tout homme, à ce qui s’appelle vivre, et les narrateurs de ses actes disent, après en avoir énuméré l’époque et la somme, qu’il mourut ensuite de langueur pour avoir, par une nuit froide, dans les montagnes où il conduisait ses soldats, couché en plein air dans la neige...

Omon frère des vieux âges et de toujours, c’est cette nuit de la vie que je resonge à jamais, cette nuit où tu fus celui qui a dormi dans la neige. C’est alors que tu compris le sens de ton passé, l’ignominie de tes désirs et l’opprobre de tes tristes jours.

Tu as le visage de quelqu’un qui s’est vu en face de soi. La pure et froide et chaste neige te donna la leçon régénératrice de sa blancheur. Elle s’infiltra aux jointures d’acier de ton orgueil ; elle larmoya au visage de fer de ton arrogance ; elle ensevelit en toi sous son linceul l’amas fruste et rocailleux de tes fautes comme elle nivelait autour de toi de sa lente tombée les gerçures faciales des vieilles pierres, les pointes piquantes des herbes stériles.

Malheur à qui hasarde sa vie à ses désirs. Il y a parfois dans le destin des rencontres mystérieuses ; il y a sous nos pas des espaces de miroirs où nous nous voyons tout entiers au lieu des marécages troubles et ternes qui étaient de la couleur de nos yeux ; il y a en nous des flocons de pureté et de songe qui éteignent la cendre tiède des feux où nous chauffions nos mains dégourdies et scabreuses. Mais hélas, chevalier pur, à l’aube de la nuit de rédemption, tu n’en pus supporter l’intime honte, et, devant toute la blanche campagne tranquille et purifiée tu frissonnas à jamais de ton passé, tu tremblas de la fièvre éteinte de ce que tu fus et tu sentis grandir en toi comme sur une tombe surnaturelle le lys intérieur et funèbre dont ton être ne pouvait plus nourrir la sève évangélique et dont la tige épanouit, visible, hors de ton armure, sa fleur en la grâce morbide et désespérée de ton visage, sa fleur aux pétales froids de tes mains nues.

C’est alors que, redescendu de la neige des mortelles cimes et de retour dans les villes mortes de tes anciens songes et les palais déserts de tes vieux désirs, parmi les luxes et les gloires vaines de tes pensées d’autrefois, tu languis les jours de ta lente agonie faite de la honte de ce que tu n’étais plus et du regret de ce que tu ne pouvais pas être. Ton passé pernicieux survivait trop en toi pour que tout avenir contraire ne pérît pas à la contagion de son contact et tu souffris ainsi, engainé par la matière brute et basse de toi-même, la dominant pourtant du visage pur de ta tristesse.

Tu souffrais ainsi quand le peintre représenta sur sa toile anonyme l’emblème que que tu étais devenu. C’est ce portrait qui orne le mur de ma chambre. Il m’a averti de moi-même ; il a parlé à ma solitude de toute la doctrine de sa tristesse. C’est lui qui m’a enseigné à ne point s’aventurer hors de soi, car tous les pas marquent sur la neige et s’y effacent si vite au moindre vent qu’on ne peut plus revenir d’où l’on est parti.

Aussi, quand vient le soir au delà des vitres gelées en arborescence de forêts et en arabesques de grèves imaginaires où un regret imperceptible m’attriste de n’avoir pas abordé et de n’avoir pas dormi, je regarde, en maniant délicatement les verreries fatidiques et vides où s’amusent mes songes de soif et de philtres, je regarde, au-dessus des fleurs des consoles, sur le mur, dans son cadre d’écaille et d’ébène, debout en ses armes glacées, l’antique portrait taciturne, avec sa face pâle et son épée, du chevalier qui a dormi dans la neige !

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