‹ La Canne de jaspeChapitre 15 sur 16 · Contes à soi-même · A ANDRE LEBUY

Contes à soi-même · A ANDRE LEBUY

Je suis né et j’ai grandi dans cette maison. Rien n’y a changé depuis les temps les plus anciens de ma mémoire : toujours ces vastes chambres et ces spacieuses salles, ces mêmes recoins bizarres, toute cette singulière complication de vestibules, de corridors et de paliers en labyrinthe dans une architecture solide, derrière la longue façade de pierre grise qui ouvre sur la place l’indifférence miroitante de ses fenêtres et le clignement minutieux de ses lucarnes. Au rez-de-chaussée voûté et dallé se superposent les deux étages inégaux, le premier avec ses plafonds à voussures, le second avec ses mansardes.

C’est là où je suis né et où j’ai vécu. La curiosité de mon enfance et les désirs de ma jeunesse s’y promenèrent pas à pas. J’ai gravi mille fois les escaliers ; j’ai ouvert toutes les portes. Non, pourtant ! car deux demeuraient closes à un bout et à l’autre de la maison, celles des chambres où mon père et ma mère moururent avant que je les connusse, elle, endormie en sa fleur par la surprise de la Mort, lui, pas avant d’en avoir subi lentement les méticuleuses tortures.

Nul portrait ne me restait d’eux, rien, sinon, de l’un, un cabinet plein de livres, de miroirs et d’épées, de l’autre, une galerie remplie de vitrines de coquillages, avec des armoires de dentelles et de broderies, et des tables en mosaïque. Quant aux clefs des appartements mortuaires, on les avait jetées jadis dans le bassin d’eau profonde, au milieu du jardin.

Ce jardin, d’ailleurs, est singulier ; vous le verrez tout à l’heure et tel à peu près qu’il a toujours été. De très hauts murs l’entourent de trois côtés et le soudent à la maison. Il n’est pas vaste, carré ; des arcades de vieux buis longent la muraille et forment aux angles du bout deux niches où sont deux figures, d’un Faune qui écrasait sous son sabot une grappe de raisin, d’un Centaure qui faisait rouler avec le sien une outre de peau. Au centre, se trouve un bassin, carré aussi, avec des margelles de pierre verdâtre, au milieu duquel, sur un socle qui trempe dans l’eau, se dresse, en bronze vert, la statue d’un homme nu qui semblait écouter attentivement alentour.

Comme il n’y a ni arbres ni fleurs en ce jardin, il ne tombe dans l’eau ni feuilles mortes ni pétales ; elle miroite, claire, profonde et noire ; quand on en fait le tour on y voit le mirage de la statue qui vous y suit et semble toujours vous regarder, car elle a quatre faces qui sont pareilles sur quatre corps qui, par un artifice d’optique, n’en font qu’un tour à tour.

J’ai beaucoup erré dans ce jardin ; le soleil n’y parvient guère ; la pluie y verdit les buis et y fait ramper les escargots ; le lieu était toujours sonore et extraordinairement silencieux ; l’eau y stagnait sans un bruit de fontaine. J’ai passé bien des heures à marcher entre les hauts murs de ce promenoir ; en le quittant pour remonter dans la maison je retrouvais de salle en salle la même solitude.

Pendant les mois d’hiver je m’asseyais au coin du feu. La chaleur de la flamme recroquevillait les reliures des vieux livres ou fondait la cire des sceaux au bas des parchemins. Quelquefois, je me levais de mon isolement pour aller, dans les pièces qu’ils remplissaient, visiter les épées et les coquillages ; j’en détachais une des panoplies ou j’en retirais un des vitrines.

L’épée était lourde ou légère ; la lame jaillie du fourreau, claire ou aiguë, plate ou sinueuse, je restais longtemps, l’arme à la main, debout, immobile, perdu dans une rêverie violente.

Les coquilles m’intéressaient ; je soupesais avec précaution leur fragilité ; il y en avait d’astucieuses et de confidentielles ; certaines recélaient encore des grains de sable ; elles étaient bizarres et éloquentes ; j’y appliquais l’oreille, y écoutant le bruit de la mer, longtemps, indéfiniment, jusqu’au soir. Le murmure semblait se rapprocher, croître et finissait par m’étourdir, m’emplir tout entier, tellement, qu’une fois, j’eus l’impression comme d’une vague qui m’enveloppait, me submergeait. Je laissai tomber la conque qui se brisa.

Je ne revins plus dans la galerie de même que je délaissai le cabinet des épées, à cause d’un miroir où, m’étant vu, face à face, j’avais instinctivement croisé le fer avec moi-même.

Dès lors, je descendis moins souvent au jardin et passai mes journées, aux fenêtres de la façade, à regarder la place.

Les habitants la traversaient sans même lever les yeux vers la maison. Personne ne frappait à la porte, la sachant inexorablement fermée ; seuls des mendiants vagabonds ou les colporteurs en soulevaient parfois le heurtoir. Ces marchands vendaient des images populaires grossièrement coloriées, romanesques et brutales, aventures célèbres, drames en complaintes, toute la vie... Ceux-là laissaient le marteau forgé retomber de tout son poids ; le logis résonnait du coup ; toute ma solitude tressaillait et, dans ce sourd grondement, j’évoquais le bruit provocateur d’un sabot de cheval, le départ, le galop, l’écume au mors, le vent dans la crinière...

Ce heurtoir était assez remarquable, plus encore que par la sommation grondeuse de son heurt à quelque Destin abstenu, par sa forme et par sa singularité. Il représentait, dans du fer, un buste de femme terminé en volutes. Elle avait un visage de douleur furieuse, les cheveux épars, les seins haletants, la gorge suffocante, les lèvres tordues ; elle crispait sa colère muette dans le soubresaut du métal et y roidissait son attitude forcenée et captive.

Les jours se succédaient ; ma solitude, prisonnière d’elle-même, collait sa face aux fenêtres ; le front contre la vitre qui, de sa transparence immobile, me séparait du dehors, parfois, je croyais sentir le verre se fondre comme de l’eau et mes larmes coulaient sur mes joues, parfois aussi il me semblait que tout le cristal craquât et se fendît comme frappé de la pierre d’une fronde.

Un soir que, tout le jour, n’étaient venus sur la place ni mendiants ni colporteurs, que le heurtoir n’avait pas une fois retenti, que j’allais quitter la fenêtre d’où je suivais au crépuscule les méandres d’une chauve-souris voletante dans le ciel encore clair ou rasant le pavé comme une feuille morte de l’heure, un soir donc, au crépuscule, je vis une femme qui passait. Elle me regarda.

Je l’ai suivie, je l’ai suivie, je l’ai suivie ! Ah, Monsieur, j’entends encore dans mon souvenir le bruit du vantail que, l’escalier dégringolé, comme un fou, je refermai derrière moi. Il me parut que la maison au choc s’écroulait en décombres à jamais, que rien n’existait plus que cette passante qui marchait dans la rue déserte, se retourna et me sourit.

Son regard était comme la lame des épées, sa voix comme le bruit profond des coquilles de la mer. Parfois elle riait, d’un petit rire. Sa beauté nue était la statue de l’amour ; sa chair semblait comme debout sur une aube éternelle. Nous allions de ville en ville ; avec elle j’ai marché dans les blés ; je me suis baigné dans des lacs glacés et des rivières tièdes. Il y eut de grands orages qui déchiraient le ciel d’éclairs comme si sa chevelure surchauffée et sulfureuse exaspérait la congestion des nues et déterminait leur crise.

Son sourire fit toute la beauté du printemps. Elle me brûla des étreintes de l’été et me corroda des rouilles de l’automne.

Par elle j’ai connu toutes les douceurs et toutes les souffrances. Elle fut le chant de mes lèvres, la ride de mon front, la plaie de ma poitrine, elle fut ma vie.

Nous nous assîmes en des bouges où la rougeur du vin dans les verres annonçait que le sang allait couler. Le désir grondait autour de nous. Une nuit, à la lueur des torches, devant les buveurs attablés, je l’embrassai sur la bouche. Les épées jaillirent ; on tua. Le meurtre lui cribla le visage de mouches éparses et elle riait debout dans la coquetterie sanguinaire de cette parure féroce.

Toutes les colères m’entrèrent dans l’âme ; sournoises ou violentes, elles pâlirent mon hypocrisie ou empourprèrent ma brutalité.

Je l’ai traînée par les cheveux ! Comme il pleuvait ce soir-là ! C’était le long d’un marais verdâtre, près de joncs jaunes, sous un ciel gris. Nous étions pris à mi-corps dans la vase où nous avions roulé. Cela sentait le jonc pourri, la mousse, l’eau... La pluie lava sur nos visages la fange de notre étreinte ; mais, quand nous rentrâmes au palais, les traces boueuses de nos pieds sur les dalles nous suivaient comme des crapauds qui eussent marché sur nos pas.

Il y eut une fête d’or et de joie ! Elle dansa jusqu’à l’aube : une étoile mince collait sur la sueur de ses seins. Toute sa chair s’effondra haletante et échauffée ; elle battit le pavé de sa saoulerie et, comme je l’aimais, je la frappai au visage.

Puis nous vécûmes au bord d’un fleuve. Elle cultiva un petit jardin où poussèrent quelques roses et des glaïeuls ; elle était douce comme le bonheur.

Je l’ai suivie — je l’ai suivie aussi, par les ruelles d’une ville étrangère, ce soir qu’elle rasait les murs furtivement. J’avais guetté sa trahison. La main déjà sur la clef secrète et le pied sur le seuil adultère, en m’apercevant, elle se retourna si brusquement que son manteau se dégrafa et lui découvrit le sein ; elle s’adossa au vantail, arrogante et hargneuse, les mains en griffes ; je la saisis à sa gorge toute tiède de luxure. Nous nous taisions ; son corps se crispa ; elle suffoquait ; ses yeux s’agrandirent, sa bouche se tordit et se mouilla d’une salive rosâtre. Parfois un soubresaut. L’ongle de son pied nu grinçait sur la pierre. Quand je la sentis morte, sans cesser de l’étrangler, je baisai ses lèvres saignantes.

Je la lâchai : elle resta debout un instant, puis s’affaissa : les plis de son manteau la recouvrirent d’eux-mêmes et elle ne fut plus qu’une masse grise d’où sortait une main pâle, les doigts ouverts dans une petite flaque de sang.

Je marchai longtemps à travers la campagne jusqu’à ce que j’arrivasse au bord de la mer. Je ne l’avais jamais vue encore et je ne la regardai même pas. Il me semblait que je l’eusse portée déjà tout entière en moi, avec son grondement, son soupir, son amertume, ses teintes changeantes, depuis les douces lèvres plissées des vagues qui lèchent les joues du sable jusqu’à ses gueules en écumes qui mordent la face contractée des rocs. Plus je marchais près de son murmure, plus il me semblait m’en éloigner ; la paix entrait en moi.

Achaque aube elle s’accrut ; j’errai longtemps ; les blés jaunirent, les arbres s’effeuillèrent, l’hiver vint ; je pleurai quand je vis qu’il était tombé de la neige et je repris le chemin de la maison natale. Je retrouvai la grand’place, la façade grise, la porte.

Le heurtoir y crispait son torse de femme. Je la reconnus. Cette figure me paraissait quelque simulacre de mon passé, durci là, rapetissé en son effigie métallique. C’était bien la même figure qui, tiède et vivante — jadis, en un soir tragique — agonisa sous mon étreinte ; le sein nu se gonflait du même soupir, la face douloureuse et frénétique souffrait là, mais la bouche fermée et les yeux clos dans un repos définitif et minuscule. D’une main indifférente je soulevai le froid torse de métal usé. Le marteau retentit et j’entrai pour jamais dans ma demeure.

Voici pourquoi, Monsieur, je mourrai dans la maison où je suis né. J’y vis tranquille en mes pensées. Je me suis exorcisé de moi-même ; ce que j’ai tué venait de moi et m’appelait du dehors. Il fallait avoir baisé la vie aux lèvres et l’avoir saisie à la gorge pour être libre de ses fantômes.

Je répondis à l’appel de mon Destin ; il a cessé de m’appeler ; maintenant je ne regarde plus aux fenêtres, je ne manie plus les épées ; je n’écoute plus aux conques ; je n’y entendrais plus rien. Ma surdité est pleine des voix intimes de mon silence. Au crépuscule je me promène dans mon jardin, le long des buis taillés. Le Faune de pierre verte qui écrasait une grappe de porphyre semble s’être endormi de sa propre ivresse ; il est tombé. Le Centaure qui foulait une outre s’est brisé aussi ; sa croupe détruite, il reste un homme souriant, et la statue quadruple de bronze qui se dresse sur un piédestal au milieu du bassin d’eau ne semble plus maintenant attentive qu’à soi-même.

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