‹ La Canne de jaspeChapitre 16 sur 16 · Contes à soi-même · A FERNAND GREGH

Contes à soi-même · A FERNAND GREGH

Passant, accepte de ma main cette coupe. Le cristal en est si pur qu’elle semble façonnée de l’eau même qu’elle contient. Bois-y, lentement ou vite, selon ta soif. La journée fut chaude, car le crépuscule reste si tiède qu’on croirait que le jour n’est pas mort. Par quel chemin as-tu passé ? Viens-tu des rives du fleuve ou des marais saumâtres ou des plages de la mer ? As-tu brisé des roseaux, marché dans la vase ou foulé des sables mous ? Tu as mis longtemps à venir : c’est pour cela que tu me rencontres. Je crains le jour. Les voyageurs du soir me rencontrent seuls. Je crains le jour. Ma robe tombe en plis moins harmonieux le long de mon corps amaigri ; si ma chevelure paraît encore riche et rousse, c’est son automne qui la pare. Le fard de mon visage le rend pareil à un fruit trop mûr ; mon sourire ne s’achève plus sans devenir une ride. Ne regarde pas ma figure ; bois et détourne la tête. Je me tairai ; tu écouteras couler la fontaine. Si le breuvage que je t’offre te réconforte, sois reconnaissant à la source. Assieds-toi un instant sur sa margelle de pierre et pense aux Nymphes qui l’habitèrent. Ne crois pas que j’en sois une et sache ce que j’ai été. Ce n’est pas un vain récit : tu y apprendras un des secrets du bonheur et peut-être le vrai sens de l’amour. Ecoute-moi parler sans lever les yeux, voyageur fatigué, et, quand j’aurai fini de dire, tu ne me verras plus. L’ombre s’accroît vite ; j’y rentrerai à mesure qu’elle augmentera, et tu pourras continuer ton chemin sous les étoiles en te souvenant de ma rencontre près de la fontaine de la forêt.

Les oiseaux, chaque année, passaient, à l’automne, en vols migrateurs, au-dessus de la ville que j’habitais. Ce fut peu de jours après leur départ annuel (déjà, peut-être, ils avaient traversé la mer) que mourut, lentement, l’ami qui m’aimait. La patience de son sourire dura jusqu’à sa mort. Une tristesse se répandit sur son cher visage. L’hypocrisie de sa bonté ne put se survivre, hélas ! et je compris qu’il n’avait pas été heureux.

Nous nous aimâmes peu à peu. Nos maisons se faisaient face. Longtemps il passa devant mes fenêtres et, comme j’étais belle, je le regardais. Un jour, ne me voyant pas, il entra. Je filais dans la petite cour intérieure. Le bourdonnement du rouet se mêlait au roucoulement des colombes, sur le rebord du toit ; parfois, une plume tombait ; au-dessus de nous des nuages gonflés s’effilochaient dans le carré du ciel bleu et chaud. Il entra et s’assit auprès de moi ; chaque jour il revint. Il eut toute mon âme. Il le savait et nous nous le disions. Il posséda toutes les clefs de mes pensées et nous vécûmes dans la commune divination de nous-mêmes. Il fut mon maître spirituel, mais nos lèvres qui se dirent tout ne se touchèrent jamais. Les siennes, pourtant, pâlissaient peu à peu ; son sourire s’endolorit mais garda sa douceur, et s’il eût persisté sur sa face morte, j’ignorais à jamais l’irréparable tort de mon crime et de ma folie.

Je l’ai su, mais trop tard, hélas ! je lésais son attente par des dons inutiles. L’amour est pareil à lui-même, et la réciprocité de nos sentiments en annulait le prix. L’effigie seule eût différencié un même métal dont nous échangions en aveugles les monnaies vaines. Qu’importait la connivence de nos pensées ? Y a-t-il rien dans une âme de femme qui n’existe dans un esprit d’homme ? Ah pourquoi me suis-je refusée à ses caresses, pourquoi n’ai-je pas animé de mon souffle la statue mystérieuse que façonnait, à tâtons, notre double amour ? Ah ! comme il le souhaita dans le silence de son désir et le secret de sa convoitise, et je n’ai pas compris la muette demande de ses lèvres qui ne touchèrent les miennes que mortes, mortes d’elles à jamais !

C’est ma bouche que j’aurais dû offrir à sa bouche, et ma chair et mes cheveux et les ongles de mes mains. Il eût goûté la fraîcheur de ma peau et le parfum de ma beauté. Nue, j’aurais habité ses songes après avoir partagé sa couche, et j’aurais laissé dans son souvenir comme l’empreinte de mon corps sur du sable.

Osables ! sables, sables du Styx, sables noirs des grèves éternelles, vous recouvrirez bientôt mon sommeil quand je descendrai vers vos rives dont j’entends déjà sous mes pas le bruit fatal et souterrain.

Ma vie s’achève ; je l’ai vécue, jour par jour, dans l’horreur de racheter ma faute. Pour me punir d’un refus imbécile et involontaire, j’ai abandonné mon corps aux bras vulgaires des passants. Tous ceux que traversait, à ma vue, l’éclair d’un désir l’ont assouvi librement sur l’offre de ma complaisance. Ils furent nombreux, ceux qui goûtèrent le don repentant de moi-même. Il y en eut de lourds de vin qui confondaient leurs baisers avec les hoquets de leur saoulerie ; d’autres, hâves de jeûnes, se rassasièrent aux fruits de mes seins. Certains m’étreignirent au hasard, du soubresaut de leur caprice ; d’autres épuisèrent sur moi la ténacité de leur obstination. J’ai satisfait les hâtes de la passion et les acharnements de la luxure. L’aube claire a perlé sur mon corps nu et le soleil a tiédi ma peau sèche.

Maintenant, le crépuscule est arrivé ; les passants ne se retournent plus. J’ai quitté les villes : personne ne m’a retenue par le pan usé de mon manteau. J’ai fui la ville pour ce bois écarté. Il est vaste et solitaire ; des routes se croisent autour de cette fontaine ! l’eau en coule continuellement claire. Si quelqu’un vient je me baisse, et, dans cette coupe de cristal, je tends à sa soif ce que j’aurais offert jadis à son envie, la gorgée inattendue et délicieuse que j’ai jadis tâché d’être pour quiconque en convoita la conviviale fraîcheur.

Voilà, ô voyageur, pourquoi tu me rencontres ici. Je t’ai parlé pour t’apprendre l’erreur d’une vie douloureuse.

La nuit s’accroît, poursuis ta route, et quand tu heurteras de ton bâton la porte de celle qui t’aime, que, dénouant tes sandales, tu lui auras dit les péripéties de ton voyage et la rencontre singulière, au lieu d’écouter les questions de sa curiosité ou de sa sollicitude, sans réponse, ferme sa bouche d’un long baiser.

Les paroles sont vaines ; je me tais ; adieu. L’amour est un dieu muet qui n’a de statues que la forme de notre désir.

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