Le trèfle noir · D’HERMOTIME A HERMAS
Quand on te remettra cette lettre, je serai déjà loin : j’aurai marché toute la nuit sous les étoiles ; j’aurai marché toute la nuit vers mon Destin. J’avais cru pourtant que je ne quitterais jamais nos beaux jardins, ô Hermas. Nous nous promenions ensemble ; c’est là où j’ai rencontré Hertulie ; c’est là où tu lui apprendras mon départ. Elle accusera mon amour et si je la quitte c’est à cause de l’amour !
L’amour seul nous fait nous-mêmes ; il nous rend comme nous serions, car il devient ce que nous sommes. Aussi, sa façon d’avoir lieu se subordonne à notre manière d’être, et elles témoignent l’une et l’autre de leur réciproque imperfection. La stature de l’amour est à la taille de notre ombre. Hélas ! la contagion de notre infirmité le discrédite ; on lui attribue l’origine de ses effets : elle est ailleurs, elle est en nous. L’Amour est beau. La laideur seule de nos âmes grimace sur son masque qui les représente. Son aspect se façonne à notre image et nous voyons en lui notre ressemblance intérieure. Si misérables que nous soyons, et bien qu’il participe à notre misère, son insuffisance et sa difformité sont encore désirables. L’amour reste l’amour. Nous l’aimons tout contrefait qu’il soit.
Imagine alors, ô Hermas, sa beauté si, au lieu de se grimer en des cœurs ténébreux, il se dénudait en des âmes radieuses. L’amour doit être l’hôte de la sagesse, mais son flambeau doit éclairer, à l’intérieur de nos songes, des voûtes merveilleuses, en diamanter les grottes de toute l’anxiété des stalactites du silence ; alors tout flamboiera d’une chaste fête de clarté et, à des aurores souterraines, d’entre les pierres, pousseront d’inflexibles lys. D’ordinaire, sa lampe incertaine ne hante que des tombeaux ou des antres. Les hiboux trempent leurs griffes dans l’huile funéraire ; d’obscènes satyres miment, en ombres bestiales, sur les parois, l’imposture du dieu.
L’amour est l’hôte de la sagesse et je pars lui préparer sa demeure. J’ai consulté le passé et le présent ; tu me reproches de ne pas m’être assez consulté moi-même, d’avoir lu trop de livres et d’avoir, à la hâte, heurté à la porte des sages. La sagesse, me disais-tu, n’est pas errante : elle séjourne et fait semblant de dormir ; elle ne dort pas dans un château de pierre au milieu de la forêt. Son attentive patience nous écoute en nous ; elle répond à nos auscultations intérieures.
Hélas ! mon ami, je suis resté sourd à ma propre oreille : j’ai besoin qu’on parle pour entendre mon silence et j’ai dû être un passant pour aller à la rencontre de moi-même. Il y a des voies, il y a des clefs que cachent des mains mystérieuses. Ah ! j’en suis sûr, il y a des portes qu’elles ouvrent, et des semailles étrangères et hasardeuses produisent l’épi consécrateur de notre propre fécondité. Plains-moi, Hermas, de recourir à l’aide des sages pour devenir l’un d’eux : il le faut pour aimer, car la sagesse peut seule exorciser l’amour du sortilège où il s’atrophie. J’aime Hertulie, mais je refuse à notre amour le sort de se parodier. Je pars : il y a des étoiles au ciel et je pleure. Hertulie pleurera. Je reviendrai. Qu’elle aille te voir quelquefois dans ta maison silencieuse. Vous y parlerez de moi comme nous parlions ensemble de la grâce d’Hertulie. Ah ! puissé-je la revoir dans ce jardin. C’est là où je l’ai rencontrée, c’est là où tu lui liras ma lettre. Adieu. Hermotime déjà vous salue.
Hermas revint seul, le lendemain, à ces beaux lieux où il s’entretenait si souvent avec Hermotime. Les heures leur parurent douces, dans ce vaste espace d’arbres et de fleurs. C’était un jardin ornementé et solitaire. D’un château, là jadis, il ne restait rien, sinon le charme pour soi de se l’imaginer d’après le décor qui lui survivait.
Trois allées d’eau irradiaient d’une pièce centrale en octogone, et, au bout de chacune d’elles, assez loin, une fontaine, parmi divers artifices d’architecture et d’hydraulique, s’animait d’une figure différente. L’une représentait un homme qui riait en versant une amphore de bronze, l’autre une femme qui, en pleurant, emplissait un cratère d’or. La fontaine du milieu était la plus belle. Une nappe d’onde débordait d’une vasque d’où naissait, debout, une statue hermaphrodite. Aux tablettes du buffet de porphyre des masques alternatifs de Tritons et de Sirènes crachaient, par la bouffissure de leurs bouches convulsives, une suffocante gorgée de cristal. Parfois, quand la fontaine s’était tue et que les marbres énigmatiques embaumaient de leur triple nudité le bosquet d’arbres silencieux, on voyait, sur le bord de la vasque égouttante, se poser, pour y boire, une colombe.
Autour de l’octogone du bassin, des statues de bronze alternaient avec des ifs équarris en pyramides et des cyprès taillés en obélisques. Leur reflet se métallisait dans une eau calme où celui des statues semblait se dissoudre à demi, se fondre en une sorte d’aspect d’outre vie, moins leur image que leur ombre, car toute eau est un peu magique et, si elle est tout à fait tranquille, on ne sait pas ce qui y peut dormir.
Le reste du jardin se disposait en carrés de futaie ; une palissade d’un buis dur et ras les encadrait. A l’intérieur, sous les hauts arbres, on marchait toujours sur des feuilles mortes. Tous ces carrés, dont deux face à face de chaque côté du bassin, s’agrémentaient, chacun, d’une surprise. Ici une petite source coulait goutte à goutte. L’heure s’y marquait à son horloge naturelle ; là on entendait un écho ; la voix revenait de très loin, et, des syllabes perdues, résultaient de curieuses équivoques. Dans les deux autres on trouvait deux bancs circulaires avec un siège de marbre ou de pierre, et pour accoudoirs des sphinx ou des dauphins.
Une terrasse à balustres se superposait à l’ensemble du jardin. Elle étalait ses allées de sable jaune en bordure à des parterres de broderie et des pelouses plates. On y montait par des rampes courbes et on en descendait aussi, au milieu, par un escalier d’où l’on se voyait en bas dans le bassin, de sorte que, de marche en marche, on avait l’impression de s’approcher de soi-même. On appelait cet escalier l’Escalier de Narcisse.
L’étendue du bassin se continuait par la perspective de trois allées d’eau qui en divergeaient. C’étaient comme des routes de la mémoire où le souvenir semblait marcher à doux pas sur leurs longs miroirs tremblants. Le soleil, disparu derrière les arbres, tiédissait encore la pierre du degré où Hermas assis, ce jour-là, goûtait le plaisir d’être tout à ses songes. Le souvenir d’Hermotime les mélangeait d’un peu de tristesse et de quelque ironie ; il retrouvait devant lui, sur le sable, des figures bizarres et irrégulières dont l’absent, la veille, tout en parlant, avait tracé la géométrie incohérente du bout de sa canne d’ébène : des lignes entrecroisaient leurs cercles brisés et leurs spirales analogues à celles que le petit serpent d’argent contournait à la poignée de la svelte épine noire.
Cette canne figurait presque une sorte de demi-caducée mondain dont Hermotime portait habituellement l’attribut, mais un des deux serpents commémoratifs manquait encore à l’emblème et le jeune sage semblait attendre l’occasion où s’en parachevât l’exactitude. Aussi, paraissait-il circonspect vis-à-vis de soi-même et cette précaution guindait sa grâce un peu austère à une gravité qui, pour être parfaitement élégante, n’allait pas sans quelque apprêt.
Hermas pensait à la sagesse d’Hermotime et en réentendre les propos. Chaque jour presque, les deux amis étaient venus jouir de ce beau jardin. Hermotime regrettait un peu que le château n’existât plus ; ses bibliothèques, ses cabinets de médailles, ses galeries de bustes antiques auraient été un refuge contre les pluies d’été qui parfois huilaient de leurs averses le bronze des statues ou la verdure métallique des ifs et s’égouttaient aux feuilles alourdies des arbres en diamantations dissoutes. Hermotime déplorait tout cela, augurant la beauté de la demeure à celle des jardins.
Un haut goût décoratif les parait, quoique leur ordonnance autoritaire et syllogistique dénotât qu’ils eussent été composés par un esprit spécieux et dominateur, et imaginés, à cause de leur méditatif assemblage de bronzes et d’eaux, par un songeur, peut-être un peu hypocondre, qui aima y conformer ses rêveries méthodiques et y approfondir quelque hautaine, acariâtre et morose délectation.
Hermas et Hermotime s’y reposèrent souvent, d’ordinaire sur cette dernière marche, au bas de l’Escalier de Narcisse. Le beau jardin s’étendait sur un fond de silence. Le regard suivait la fuite de l’eau sous les arbres. Parfois, seulement, aux heures de grand soleil, on recherchait l’abri des futaies, leur intérieur frais et sombre. Hermotime aimait s’arrêter auprès de la petite source. Hermas préférait s’accouder nonchalamment aux sphinx de marbre ou caresser l’écaille cambrée des dauphins de porphyre. L’écho ne répéta jamais rien en le faussant de ce que les deux amis se dirent à demi-voix. Leur concorde appariait leurs différences. Un jour ils suivirent une des allées d’eau jusques à cette fontaine où souriait une statue singulière. Hermas y vit un songe ; Hermotime y supposa un symbole ; ils revinrent sans parler, car le crépuscule déclinait déjà et les eaux, s’étant tues, invitaient au silence.
D’habitude Hermotime racontait volontiers à Hermas, avec ses pensées, le détail de ce qui les lui avait suggérées. Il en discourait ingénieusement avec des divisions d’école. Sa jeunesse la fréquenta. Le plus souvent, il portait sous son bras, par manie ou par allusion, un livre fermé. Aussi se dissertait-il mieux qu’il ne se fût rêvé à l’improviste et son éloquence produisait plus d’agrément que de surprise.
Les voyages l’avaient conduit en des lieux singuliers ou du moins qui le semblaient à Hermas, à cause de leurs noms sonores ou langoureux. Il y avait connu des hommes illustres et sages. Hermas le poussait peu aux récits de ces colloques, car ces maîtres paraissaient plus curieux par leur entente de la vie que par leur science de la sagesse, et Hermotime, subordonné aux préceptes, se fût montré court d’anecdotes. S’il avait oublié les voix, il avait retenu toutes les doctrines pour y chercher la matière de la sienne. La sagesse est partout, disait-il ; de ses mille pièces éparses et mêlées, il faut reconstituer une figure qui les utilise ; sa forme déterminée par la coïncidence de leurs parties ne prend sens qu’à leur totalité.
Hermotime cherchait de par le monde ces pièces dépareillées. Là-dessus il était infini. Hermas le laissant dire, car sa songerie un peu taciturne prêtait à ces propos un silence inattentif et indulgent qu’il animait du geste de cueillir une fleur ou de jeter un peu de sable dans l’eau calme du bassin auprès duquel ils restaient assis.
De grands poissons erraient là mélancoliquement, lents et presque végétatifs, si vieux que des mousses oxydaient leurs écailles : ils se veloutaient de vétusté et glissaient onctueusement dans l’eau lourde.
Hermas et Hermotime les regardaient parfois, en silence, s’engourdir tout à fait vers le soir et s’incorporer à l’eau où ils n’étaient plus qu’une stupeur opaque et vague. Le jardin devenait plus beau encore à ces heures dégénérescentes, en sa solitude composée. Quelque jeune femme, parfois, passait au bord de l’allée d’eau. Hermas, sans connaître toutes celles qui habitaient la ville, en estimait certaines de venir ainsi errer un instant dans le calme du noble lieu. Celles-là au moins n’étaient point peut-être sans mélancolie et elles y prenaient cette sorte de grâce tendre où se parachève la beauté. Quelques-unes venaient là sans doute un peu pour être vues de lui. Sa richesse et son goût pour la solitude le singularisaient. Personne n’entrait dans sa maison somptueuse. Il n’en quittait guère la clôture que pour se promener dans ce jardin ou dans les siens, vastes aussi et alambiqués. Il avait voulu savoir les noms de ces passantes et, quand Hermotime lui demanda celui de l’une d’elles, il put lui apprendre qu’elle s’appelait Hertulie.
Hermotime l’aimait. Il la rencontra le matin de son arrivée en se promenant sur la terrasse où il attendait Hermas. Bien qu’à peine vers midi, des nuées déjà orageuses se boursouflaient dans tout le ciel. Le soleil brillait par intervalles et la jeune femme ouvrait et fermait tour à tour son ombrelle. Ils se croisèrent plusieurs fois, ensuite ils se parlèrent et ce fut un grand amour qu’Hermotime confia à son ami. A lui aussi il donnait le soin d’avertir Hertulie de son départ, et de lui en dire les méthodiques raisons. Hermas pensait donc à ces choses quand, du bout de l’allée d’eau, il vit venir Hertulie.
Elle venait lentement vers lui, en souriant, peut-être parce qu’elle tenait à la main un bel iris mauve à longue tige. La fleur et elle se ressemblaient très mystérieusement par une même sveltesse épanouie, par un accord apparié de grâce délicate. Sa robe rose et blanche, tout à l’heure jaune et verte, à cause du reflet des arbres et de l’eau, la parait d’un atour naïf et précieux. Le détail en était exquis, car les feuillages tramés en arabesques dans le glacis de l’étoffe y miroitaient un givre de soie, et la jeune femme restait ainsi, debout, devant Hermas, un peu étonnée qu’il fût seul et ne répondît pas à son salut, et, après une petite hésitation, comme pour ne point marquer, par décence, trop d’empressement, ni par politesse ne pas paraître déçue, elle demanda, en regardant la fleur : « Mais où donc est aujourd’hui notre Hermotime ? Encore à songer sur quelque livre ? » Hermas la contemplait gravement, en silence, avec des yeux de pitié douce. Elle lui paraissait si svelte et si frêle qu’il s’inquiétait d’avoir à lui dire la nouvelle inattendue ; elle lui semblait tout à fait pareille à l’iris délicat dont le port s’inclinait au poids de la fleur, si pareille qu’il allait en casser la flexibilité d’un contre-coup imaginaire de la longue canne d’épine noir. Le serpent d’argent enroulé au demi-caducée envenimerait l’amour de sa dent d’anxiété. Sans rien dire Hermas tendit la lettre à Hertulie.
Il la regardait lire assise sur la dernière marche de l’escalier. Elle lisait avec une application minutieuse, les coudes aux genoux sur la tige froissée de l’iris dont la fleur pendait tristement. Le mince papier qu’aucun vent ne remuait tremblait dans ses mains. D’un doigt elle rajustait une boucle de sa coiffure.
Un grand silence s’était fait dans tout le jardin, car on avait fermé les fontaines au bout des allées d’eau. Le murmure tu s’égouttait en une stillation presque imperceptible, et on entendait ainsi, toute la nuit, sa durée intarissable. La surface des bassins, terne d’une taie crépusculaire, se figea. Les massifs d’arbres se pétrifièrent. Tout prit une attitude de dureté suprême avant de s’abandonner aux ténèbres ; il y eut une dernière résistance des choses à vouloir consister en leur aspect diurne. Elles s’y rétractaient, comme méfiantes des insinuations dissolvantes de l’ombre.
Hermas songeait tristement sans oser regarder Hertulie. Ils restèrent longtemps ainsi. Le crépuscule était moite et doux, quand, d’un tacite accord, ils se levèrent. Haute et fine dans sa longue robe dont les plis se cannelaient jusqu’à terre, Hermas la voyait reflétée dans l’eau morne du bassin, avec son visage pâle transfiguré par l’au delà de songe et de sommeil que prend toute face à y être vue. Tout et le silence était si semblable à la mort qu’Hermas sentit la nécessité d’interrompre par quelques paroles d’espoir, même inutiles, le suspens de cette angoisse, et ce furent celles-là, prononcées, une à une, lentement :
« Hertulie, disait-il, tendre Hertulie, vous êtes trop belle pour n’avoir pas quelquefois regardé les hommes au visage. Les faces humaines sont presque toutes tristes de la figure de leur passé, et il reste de la cendre au fond de tout ce qui a tâché d’être ; rien n’est qu’à travers un songe. Je ne vous parlerai pas des miens, ils eurent lieu en des désirs trop singuliers ; c’est de moi et en moi où s’est consumée leur solitaire brûlure ; ils furent le crépuscule de mes propres ténèbres. La simplicité des vôtres leur sauvegarde au moins l’espoir. Cependant, voici la nuit venue ; il faut rentrer : on a fermé les fontaines. Leur rire mort, elles expirent, une à une, les gouttes imperceptibles de leur survie. Il y a toujours ainsi en nous, à certains moments, des choses qui semblent se taire et se continuent par d’occultes persévérances. Votre solitude a un écho, celui d’un pas qui s’éloigne et reviendra ; on revient de toutes les sagesses et les fleurs interrompues refleuriront. »
Hermas salua cérémonieusement Hertulie. Elle restait seule, au bord de l’eau, son iris brisé à la main, mais les fils de la cassure faiblirent, et la trop lourde fleur tomba sur le sable. Le silence s’accrut de ce frôlement, car on n’entendait plus marcher Hermas ; et, au-dessus des grands arbres, à une place plus claire du ciel, montait doucement une étoile.