Le trèfle noir · PRÉSAGES EMBLÉMATIQUES
Ce matin-là, Hertulie s’éveilla tout en pleurs. Cela lui arrivait souvent depuis le départ d’Hermotime : ses sommeils se fondaient ainsi en une tristesse dolente et moite. Après s’être tout le jour énervée à retenir ses sanglots, la nuit lui prodiguait à son insu la bienfaisante effusion des larmes. Les ténèbres sont secrètes et délicates, elles prennent soin des âmes blessées, et l’anxieuse Hertulie, à la suite de ces attendrissements mystérieux, s’éveillait d’ordinaire tendrement endolorie et presque souriante.
Ce matin-là, au contraire, elle se sentit plus troublée ; dans son sommeil elle avait entendu longuement, avec des pauses, des reprises, longuement, derrière la nuit, à quelque embuscade de l’ombre, entendu chanter à son oreille des flûtes lointaines et minutieuses ; leur mélodie se mêlait à un bruit congénère de fontaines et y empruntait une liquidité analogue, de telle sorte que l’eau semblait se moduler et s’apparenter à l’hydrophonie des instruments. Le silence où l’on se croit quand on dort avait tressailli, animé de murmures inexplicables ; toute la mélancolie du passé et la transe de l’avenir s’étaient chuchotées à la dormeuse et, sans voix qui en formulât le sens, par allusion, tout y disait le départ d’Hermotime et les issues dangereuses où se fourvoient les destinées.
Hertulie, assise en sursaut, regardait, encore couchée, la chambre où elle avait dormi. Le soleil rosait les tulles de la fenêtre et les rideaux du lit emmousseliné, comme en suspens de toute leur légèreté immobile. Ce lit imitait la forme d’une barque et les cygnes de cuivre qui l’ornaient aux angles paraissaient vraiment de l’or dans la matinale lumière. Leurs ailes doucement éployées entraînaient la nef nocturne sur le fleuve imaginaire du tapis où des arabesques s’étiraient en algues langoureuses et compliquées. De grandes rosaces y gyraient leurs remous çà et là.
Du dehors s’entendaient des voix sonores et fraîches ; c’était le bruit d’un marché en face de la maison. On y vendait des fleurs, des herbages, des fruits exorbitants, des légumes rares ou de surprenantes volailles. Hertulie, de la fenêtre, s’amusait au spectacle de cette petite foule. De belles dames y fréquentaient, par groupes commentateurs ou seules, précautionneuses, soupesant de leurs grasses mains dégantées la maturité de quelque fruit ou triant d’une gerbe odorante le choix des plus belles fleurs. Des ânes passaient, secouant le velours usé et tiède de leurs longues oreilles grises, indifférents aux efforts d’ailes des grands flamants roses liés par paires d’un jonc souple qui paralysait leurs hautes jambes articulées en statures de roseaux. Au milieu d’un cercle d’auditeurs, un astrologue coiffé d’un haut bonnet cabalistique prédisait l’avenir. Hertulie l’eût volontiers interrogé, mais elle pensa à Hermotime. Sans avoir bien compris le sens des grandes choses qu’il entreprenait, elle en admirait la tentative ! Son âme respectueuse, attentive et tendre, souffrait de cette absence, et le ressentiment d’un naïf orgueil à y songer n’en compensait pas la douleur de la subir. Malgré cela, se représentant le jeune sage dans toute sa grâce docte et vagabonde, elle eut honte des frivolités de son impatience.
D’ordinaire le spectacle de la petite place la distrayait moins. Trois ormeaux solitaires y conversaient longuement du murmure confidentiel de leurs feuillages, juste en face de la fenêtre d’Hertulie qui, étendue dans son fauteuil, les regardait se balancer. Le soir on les entendait frémir doucement, un à un, ou parfois, tous trois ensemble.
Les nuits où elle ne dormait pas lui paraissaient interminables. Elle relisait pour s’occuper la lettre d’Hermotime et tâchait d’en bien pénétrer le sens, car elle s’imaginait avec peine cette sagesse dont il parlait comme d’un bien nécessaire et difficile. Quoi qu’il dît des misères de l’amour, elle en sentait le vif instinct sans comprendre qu’on en subordonnât la jouissance à des précautions si mystérieuses. Sa simplicité d’amoureuse le rêvait plus naturel et moins initiatique. Ah ! Hermotime, Hermotime, pensait-elle, au retour auras-tu les yeux plus beaux ; tes cheveux lisses et un peu longs seront-ils d’un pli plus gracieux ? C’était là toute sa sagesse et, bien qu’elle sût qu’il reviendrait, l’anxiété de ce retour la laissait involontairement désespérée.
Les jours passaient : à mesure elle les marquait, sur son calendrier ; les petites croix rouges s’y suivirent et composèrent des semaines, et on touchait déjà aux confins de l’été et de l’automne. L’air devint plus frais ; les choses s’aggravèrent d’une sorte de lourdeur en s’ankylosant imperceptiblement de somnolence méditative. Hertulie, à vivre seule dans sa maison, y contracta une stupeur lasse d’accord avec l’attitude immobile de ses pensées.
Un jour, songeant ainsi en face de sa fenêtre ouverte sur un des derniers ciels tièdes de la saison, vers midi, elle vit, avec surprise, une flèche, lancée du dehors, s’accrocher un instant aux dentelles des rideaux, y vaciller, puis tomber et se ficher droite dans le tapis.
Dans la rue déserte aucun pas ne s’éloignait. D’où venait cette flèche ? sa pointe d’acier triangulaire luisait ironiquement. Que voulait dire ce message, car Hertulie comprit que c’en était un et ne douta pas qu’il ne vînt d’Hermotime, non plus qu’ensuite ce poignard nu où sa main tressaillit un soir en le trouvant sur la table. Ce singulier présent l’effraya par son présage peut-être de quelque tragique aventure, mais la pauvre amie s’entendait peu aux allégories, et, de jour en jour, elle allait s’attristant davantage, plus désolée en l’inquiétude de son attente. La nuit, elle ne pleurait plus, car elle ne dormait pas et l’insomnie la privait de la douce faiblesse des larmes. Le vent soufflait au dehors avec un bruit de flûtes discordantes ; l’automne inclinait vers l’hiver ; il vint.
Pendant des mois elle fut sans autres nouvelles d’Hermotime. Le printemps reparut ; les nuages filaient vers le nord. De nouveau, le petit marché sur la place égayait le silence de la ville. Hertulie sortit pour acheter des fleurs. C’étaient les premières de la saison, naïves et comme improvisées ; leurs pétales semblaient de la neige ensoleillée et fondante. Devant les étalages peu fournis presque personne ne se promenait. Le cabaliste manquait et les ânes piétinaient, tout bourrus encore de leur poil d’hiver. Hertulie choisit à la hâte quelques primevères et, en rentrant, sa surprise fut grande, car sur la console où elle allait les placer dans un vase, on avait, en son absence, posé sur le marbre une gourde d’étain et un petit miroir. Longtemps elle rêva devant ces attributs ; la gourde était toute bosselée comme si on l’eût apportée de très loin.
Les jours grandissaient et les hirondelles revinrent ; Hertulie aimait à les regarder voler ; leur vivacité l’amusait ; d’un vol franc, elles tournoyaient autour de la maison dès l’aube jusqu’au moment où, au ciel crépusculaire, les chauves-souris leur succédaient, cherchant à les imiter hâtivement, à tâtons, de leurs ailes incertaines. Alors elle se détournait presque avec peur : leur voltige alambiquait l’ombre d’un alphabet bizarre. Un soir qu’Hertulie s’attarda un peu à les regarder inscrire en zigzags sur le ciel les paraphes hiéroglyphiques de leur apocryphe légende, en allant, la fenêtre enfin close, allumer une cire, son pied heurta sur le tapis un objet sonore, c’était une clef.
Le lendemain, la jeune femme se réveilla tout en pleurs, comme si les ténèbres eussent eu de nouveau pitié d’elle. Sa pauvre âme se navrait de l’interminable absence, et s’affolait des signes mystérieux dont l’incompréhensibilité énigmatique augmentait sa détresse ; détendue par les larmes, pourtant, elle se sentait faible et endolorie. L’aube d’été enfarinait l’enlinceulante blancheur de ses draps et, posé là pendant son sommeil, juste sur sa poitrine, il y avait un épi de blé mûr.
Ce fut alors qu’elle pensa aller trouver Hermas pour lui demander l’explication de ces singulières allégories, et, étant languissante et très lasse, la route longue et l’après-midi brûlante, elle n’arriva chez lui qu’après le milieu du jour.