XVII
DANGERS.
Au premier mot que lui cria Haldidge, Haverland comprit le danger qui les menaçait. Saisissant Ina dans ses bras, il s’élança dans le bois et s’abrita derrière un arbre; il fit ce mouvement avec tant de rapidité, qu’Ina n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait autour d’elle.
«Qu’y a-t-il, père? murmura-t-elle.
--Sois calme, ma fille, et ne bouge pas!»
Elle ne dit plus rien, mais elle se réfugia derrière son protecteur, sûre que ce bras vigoureux était capable de la protéger contre tout ennemi, si formidable qu’il fût.
Graham s’était précipité vers Haldidge, et ils s’abritèrent tous les deux à quelques pieds l’un de l’autre. Le coup du chasseur avait été bien dirigé, car ils entendirent ce hurlement que l’Indien de l’Amérique du Nord pousse, comme l’animal, quand il reçoit une blessure mortelle. Le bruit de la chute du corps du sauvage parvint aussi à leurs oreilles.
Quelques minutes se passèrent, et l’on n’entendit plus rien. Ce silence était aussi plein de signification et de dangers que toute démonstration ouverte de la part des Indiens. Quel nouveau plan pouvaient-ils avoir formé? Là était le mystère! Enfin, Graham se décida à parler.
«A quoi supposez-vous qu’ils soient occupés, Haldidge?
--A former quelque complot diabolique, je pense.
--Il paraît qu’il leur faut du temps pour l’exécuter.
--Ne soyez pas impatient, ils se montreront bien assez vite.
--Avez-vous quelque idée de leur nombre?
--Il y en avait quelque chose comme une demi-douzaine qui rôdaient autour de nous.
--Il y en a un de moins maintenant, en tous cas!
--Je le suppose; mais il en reste assez pour nous donner un peu de peine.
--Où sont allés Alfred et sa fille?
--Là-bas, à quelques pas; ne ferions-nous pas mieux de nous rapprocher d’eux?
--Hum! je ne sais pas si cela est bien nécessaire; nous sommes les uns et les autres aussi en sûreté où nous nous trouvons que si nous étions ensemble.
--J’ai peur, Haldidge, qu’ils n’essayent de nous entourer; dans ce cas, Haverland ne serait-il pas en grand danger?
--Ils ne peuvent arriver auprès de lui sans mettre leurs têtes à portée de nos carabines, et Alfred est un homme qui peut assez facilement découvrir leurs machinations.
--Où est donc Seth?
--Pas bien loin; mon coup de fusil le ramènera certainement.
--Haldidge, comment avez-vous découvert ces Mohawks? Saviez-vous qu’ils étaient là longtemps avant de faire feu?
--Oui, bien longtemps avant! J’ai idée qu’ils nous ont suivis depuis une heure ou deux.
--Alors, pourquoi ont-ils différé leur attaque?
--Ils n’ont pas attaqué, comprenez bien cela. Je ne crois pas même qu’ils en eussent l’intention. Ils ont dressé une embuscade quelque part en avant, et ils voulaient nous y faire tomber.
--Mais quelle était leur intention en nous surveillant de si près?
--Ils étaient à ma recherche, car je le leur ai entendu dire, et je pense que, dans le cas où vous ne seriez pas tombés dans le piége, ils se seraient décidés à nous attaquer.
--Seth serait-il tombé dans le piége? demanda Graham d’un air inquiet.
--Non, non, une pareille chose ne peut pas être, il n’est pas assez fou pour cela, vous pouvez en être sûr! C’est un habile gaillard, quoique, avec ses longues jambes, il soit l’individu le plus gauche et le plus drôle que j’aie jamais vu!
--Je suis curieux de savoir qui il est; il me semble qu’il joue quelque comédie. Plusieurs fois, en causant avec moi, il a employé un langage qu’on rencontre seulement chez un savant ou un homme bien élevé; d’autres fois, et même la plupart du temps, il s’exprime mal et d’une façon ridicule. En tout cas, quel qu’il puisse être, c’est un ami véritable, et l’intérêt qu’il prend à la sûreté d’Haverland et de sa famille est aussi efficace qu’il est singulier.
--Comment se fait-il qu’il soit si maladroitement tombé entre les mains des Indiens, quand ils vous ont si rudement pourchassés?
--Tout cela est venu de ma bêtise. J’étais d’abord assez prudent, mais je devins si impatient et si négligent, que je me précipitai dans un danger qui aurait été fatal à tout autre; il n’y a rien de sa faute.
--Je suis bien aise de l’apprendre, car cela me semblait singulier.»
Cette conversation n’avait pas lieu sur un ton ordinaire ni avec une animation qui aurait pu diminuer leur prudence habituelle; elle se faisait à voix basse, et à peine s’étaient-ils regardés une fois en causant; quelques fois ils étaient restés plusieurs minutes sans parler, puis avaient échangé une question ou une réponse. On était vers le milieu de l’après-midi, et il était clair qu’il leur faudrait passer la nuit dans ces parages.
«J’espère que Seth fera son apparition avant la nuit, dit Graham.
--Oui, je l’espère, car son approche serait dangereux si nous ne pouvions le voir venir.
--Il doit avoir connaissance du danger qui nous menace.
--Oui, je crois être certain qu’il n’est pas bien loin.
--Eh! qu’est-ce donc? murmura Graham.
--Ah!... Ne bougez pas, il y a quelque chose qui remue là-bas.»
Un silence de mort régna pendant quelques minutes; puis un léger bruissement se fit entendre près d’Haldidge, et quand il retourna son regard alarmé de ce côté, Seth Jones se relevait tout près de lui.
«D’où venez-vous? lui demanda Graham étonné.
--Je surveillais! Je vous ai un peu troublés, eh?
--Nous avons découvert que nous avions des voisins.
--Ce ne sont pas des voisins bien rapprochés, du moins.
--Que voulez-vous dire?
--Il n’y a pas un Indien à deux cents pas d’ici!»
Haldidge et Graham regardèrent avec étonnement celui qui parlait ainsi.
«Je vous dis ce qui est. Eh! Haverland! cria-t-il, venez ici, il n’y a rien.»
Le ton de Seth était étrange; mais ses compagnons savaient bien qu’il n’était pas homme à s’exposer ou à exposer les autres, et tous se réunirent autour de lui.
«N’avez-vous pas couru un grand danger? lui demanda Haverland qui avait encore quelques craintes en s’avançant dans un endroit qu’il savait avoir été si périlleux une minute auparavant.
--Non, non; je crois que vous n’avez pas besoin d’être si inquiets les uns et les autres, car s’il y avait à craindre les Mohawks, je ne resterais pas ici.
--La nuit arrive, Seth, et nous devrions décider de suite ce que nous allons faire, où et comment nous allons la passer.
--Savez-vous manier un fusil? demanda Seth à Ina.
--Je ne crois pas que vous puissiez m’en remontrer sur ce point, répondit-elle vivement.
--Très-bien!»
En disant ces mots, il entrait dans les broussailles où était étendu le cadavre de l’Indien; il se baissa sur lui, enleva la carabine de ses mains roidies, prit son sac à balles et sa poire à poudre et les tendit à Ina.
«Maintenant, nous voilà cinq guerriers bien armés, dit-il, et si l’un de ces infernaux Mohawks se présente devant nous sans recevoir son compte, nous mériterons des bonnets de nuit rouges!
[Illustration: «Maintenant nous voilà cinq guerriers bien armés.»]
--Comment pourrons-nous les en empêcher, puisqu’il paraît qu’ils sont dix fois plus nombreux que nous? demanda Haverland.
--Voici leur manière d’agir; il y en a environ une douzaine qui doivent essayer de nous envelopper. Ils sont maintenant en avant, et ils nous ont dressé une embuscade. Si nous parvenons à traverser cette embuscade, nous serons aussi en sûreté que si nous étions arrivés au logis sains et saufs. Et il ne doit pas y avoir de si là-dessus, il faut que nous traversions cette embuscade cette nuit même.»