XVI
ÉPREUVES.
Lorsque nos amis partirent le matin pour faire le voyage, Haldidge, comme nous l’avons dit, resta en arrière pour garder la petite troupe et empêcher toute surprise dans cette direction. Quoiqu’il s’attendît à aussi peu de démonstrations que Seth sur ce point, il était cependant trop habitué à la vie des forêts, pour se relâcher de sa prudence et de sa vigilance habituelles. Quelquefois, il revenait assez loin sur la piste, et s’en éloignait à droite ou à gauche pour examiner le terrain à un quart de lieue ou plus. De cette façon, il exerçait une surveillance continuelle, non-seulement sur la piste même, mais encore sur les environs et à une assez grande distance de la petite bande. Pour le cas où l’on viendrait à les poursuivre, il faisait par-ci, par-là, des marques nombreuses qui se contredisaient toutes, de telle sorte qu’elles ne pouvaient qu’embarrasser et retarder leurs ennemis.
Vers midi, au moment même où Seth s’était arrêté pour examiner le vallon suspect, et lorsqu’il n’était pas à plus de deux cent cinquante pas en arrière, Haldidge aperçut trois Indiens en face de lui. Ils étaient assis par terre et gardaient un silence complet; ils avaient l’air d’attendre quelqu’un. Le chasseur se trouva aussi embarrassé que l’était Seth pour expliquer ce qu’il voyait. Était-ce ou non un stratagème pour s’emparer de lui? Il ne pouvait le dire; mais avant de s’aventurer plus loin, il résolut de connaître davantage leurs intentions.
Haldidge avait une grande difficulté à surmonter. Le bois, à cet endroit, était découvert et presque privé de broussailles; de sorte qu’il était à peu près impossible de s’approcher plus près sans se faire voir. Il aperçut, à une petite distance derrière eux, un grand et gros tronc d’arbre qui semblait à moitié pourri; le tronc était si près d’eux, que s’il parvenait à l’atteindre, il pourrait entendre tout ce qu’ils diraient. Il connaissait un peu la langue Mohawk, pas assez pour la parler, mais assez cependant pour bien comprendre le sens d’une conversation. Il résolut donc d’atteindre cet endroit à tout hasard.
Haldidge aurait bien désiré, si c’eût été possible, communiquer avec Haverland et l’avertir du danger; mais, pour cela, il devait faire un long détour, et, après réflexion, il se décida à ne pas l’entreprendre; il se coucha à plat ventre et s’avança vers le tronc d’arbre, qu’il avait soin de laisser toujours entre lui et les Indiens; il approcha de ses ennemis aussi silencieusement et aussi furtivement qu’un serpent. Ce tour de force fut exécuté avec tant de prudence et tant de soin, qu’il lui prit au moins vingt minutes; et, pendant tout ce temps, les Indiens conservèrent le même silence. Enfin il atteignit le tronc d’arbre, et il vit avec plaisir qu’il était creux. Il ne perdit pas de temps à s’y fourrer, et, se repliant dans le plus petit espace possible, il se mit à écouter. Comme surcroît de chance, il trouva une petite fente qui lui permettait d’entendre jusqu’aux chuchotements des sauvages, sans compter qu’elle laissait encore passer un léger rayon de lumière.
Aussitôt arrivé là, Haldidge se mit à écouter attentivement; mais les Indiens n’échangèrent pas une seule parole, et ils restèrent aussi immobiles que des statues. Tout à coup il entendit des pas sur les feuilles sèches, et, une seconde après, plusieurs sauvages s’asseyaient sur le tronc même où il était caché! Il jugea qu’ils étaient environ une demi-douzaine. Ceux qu’il avait vus d’abord semblaient s’être levés pour aller à la rencontre des autres, et ils s’étaient tous assis sur le même tronc d’arbre.
Ils commencèrent immédiatement à causer, mais d’un ton si bas et si guttural, que leurs voix creuses communiquaient une espèce de tremblement au tronc d’arbre. Haldidge tressaillit aussitôt qu’il comprit qu’ils parlaient de lui et des trois fugitifs. Ils ne semblaient pas savoir que Seth les avait rejoints. Il découvrit qu’ils avaient tendu un piége pour y faire tomber Haverland, Graham, et Ina, et ils discutaient ce qu’on ferait de lui-même. Ils savaient qu’il marchait en éclaireur et faisait sentinelle, et ils craignaient qu’il ne découvrît le piége, ou du moins que lui-même n’y échappât.
En ce moment un des Indiens, poussé probablement par quelque caprice, se baissa et regarda dans le tronc. Haldidge s’en aperçut par l’obscurité et l’ombre que sa tête projetait dans l’ouverture, et c’est à peine s’il respira pendant quelques secondes. Mais le visage de l’Indien s’éloigna, et comme le tronc de l’arbre était sombre à l’intérieur, car la petite fente se trouvait sur le côté opposé, le sauvage se sentit rassuré et reprit part à la conversation.
Haldidge était condamné à une épreuve à laquelle il n’avait guère songé; il était entré dans le tronc d’arbre la tête la première, de telle sorte que ses pieds se trouvaient vers l’ouverture et que son visage était dans l’obscurité. Il pensa que la cavité s’étendait encore à plusieurs pieds; mais, comme il n’était pas nécessaire qu’il s’enfonçât davantage, il n’essaya pas de voir ce qu’il y avait au fond.
Pendant qu’il était ainsi enfoui, les oreilles tendues pour écouter, il tressaillit à l’épouvantable sifflement d’un serpent à sonnettes! Il comprit sa situation en une minute. Il y avait un de ces reptiles au fond du tronc!
Il est difficile de s’imaginer une situation plus horrible que celle du chasseur. Il était littéralement enveloppé de tous côtés par la mort; elle était à sa tête, à ses pieds, au-dessous et au-dessus de lui, et il lui était impossible de fuir. Il venait d’apprendre que sa tête était mise à prix par les Indiens, de telle sorte que s’il sortait et tombait dans leurs griffes, c’était absolument comme s’il commettait un suicide. Rester où il était, c’était mépriser le second et le dernier avertissement du serpent à sonnettes. Que devait-il faire? Rien! si ce n’est mourir en homme, et il résolut de braver la morsure du terrible reptile.
Malgré lui, le chasseur sentait que le serpent exerçait sur lui son horrible fascination. Ses petits yeux, brillants comme des étoiles de feu, semblaient lancer un rayon magique violent et acéré qui frappait son cerveau; il y avait là une subtilité malfaisante, un magnétisme irrésistible. Tantôt le petit point lumineux semblait se reculer pour se rapprocher ensuite. Quelquefois ce rayon, brillant et semblable à un éclair, scintillait et tremblait, puis il prenait la rigidité d’un métal et s’insinuait dans tout son être, comme la pointe d’une lance invisible.
Haldidge aurait voulu secouer cette influence qui l’enveloppait comme un pesant manteau. Il en avait le désir, et cependant il s’abandonnait à une insouciance pleine de langueur; il lui répugnait de faire aucun effort. La sensation qu’il éprouvait ressemblait quelquefois à celle produite par un puissant narcotique au moment où nous nous réveillons. Il n’avait plus qu’une conscience vague de lui-même et un souvenir indécis du monde extérieur; il était certain qu’il aurait pu briser le lien qui le tenait enchaîné, en faisant un vigoureux effort, mais il ressentait une indifférence nonchalante qui l’empêchait de le faire.
Haldidge respirait faiblement et lentement: il cédait de plus en plus à cette subtile et fatale influence. Il savait qu’il était sous le charme, et cependant il ne pouvait s’y soustraire. Il lui était alors impossible de secouer le fardeau qui l’oppressait comme un cauchemar. Le monde extérieur, pour ainsi dire, s’était évanoui, et il était dans une autre sphère, d’où il ne pouvait revenir sans un secours étranger. Il se voyait voltiger, plonger, et fendre les airs porté partout sur une aile de feu. Le charme était complet; cette puissance extraordinaire que l’instinct prend sur la raison, cette étonnante supériorité qu’un reptile montre, qu’il peut usurper sur l’homme, le serpent l’exerçait alors sur le chasseur.
En ce moment, pour une cause ou pour une autre, un des sauvages frappa le tronc d’un violent coup de hache. Haldidge l’entendit. Il respira longuement, ferma les yeux, et, quand il les rouvrit, il regarda ses mains, sur lesquelles il appuyait son menton.
Le charme était rompu! le chasseur l’avait secoué!
Ainsi que les coups frappés à la porte de Macbeth dispersent l’obscurité et les épouvantables ténèbres dans lesquelles les meurtriers s’agitent et respirent, ainsi ce coup de tomahawk de l’Indien brisa le charme subtil et magnétique du serpent, et dissipa la lourde influence qui enveloppait Haldidge.
Il détourna la tête et résolut de ne pas lever les yeux, car il savait qu’alors la même puissance s’emparerait de nouveau de lui. Le serpent paraissait comprendre qu’il avait perdu son influence; il fit entendre encore une fois son sifflement et se prépara à s’élancer. Haldidge ne remua pas un seul muscle. D’ailleurs, il avait à peine bougé depuis qu’il était entré dans le tronc d’arbre. Mais le serpent ne mordit pas; l’immobilité constante du chasseur, semblable à celle de la mort, paraissait être évidemment, pour le serpent, la mort elle-même. Il se plia et se déplia plusieurs fois; puis, soulevant sa tête, il rampa et s’avança sur lui-même, et sortit du tronc. Il fut aussitôt tué par les Indiens.
Maintenant que le chasseur était redevenu lui-même, il se prépara à agir. Les Indiens s’étaient levés du tronc et en étaient à une certaine distance. Il pouvait encore entendre leurs voix, mais il ne pouvait plus distinguer leurs paroles, qui se perdaient dans la distance. Un instant plus tard, il n’entendit plus rien.
Haldidge était inquiet sur le sort de ses compagnons. Il avait assez de confiance dans la force et dans la ruse de Seth pour être presque certain qu’il ne les conduirait pas au milieu d’une embuscade et n’y tomberait pas lui-même, quelle que fût l’adresse avec laquelle elle pût être tendue, mais aussi, il pouvait bien ignorer qu’il y avait en arrière des Indiens qui pouvaient surprendre Haverland et Graham d’un moment à l’autre.
Le chasseur devint à la fin si inquiet et si agité, qu’il sortit de sa cachette aussi rapidement et aussi silencieusement que possible. Il regarda soigneusement autour de lui, mais il ne vit aucun sauvage. En proie aux appréhensions les plus douloureuses, il se hâta de marcher à travers le bois, en évitant cependant la piste de ses amis, et il arriva enfin assez près d’eux. Avant de se montrer, il voulut reconnaître le lieu; tandis qu’il le faisait, il vit la tête d’un Indien qui se levait lentement au-dessus d’un buisson et regardait les blancs, qui ne soupçonnaient pas sa présence. Sans perdre une minute, il leva sa carabine, l’ajusta rapidement, mais sûrement et fit feu.
Puis, appelant Haverland et Graham, il s’élança vers eux en leur criant:
«Cherchez un refuge, les Indiens sont sur nous!»
En une minute les blancs furent invisibles.