II
SOMBRE NUAGE.
En retournant ainsi vers sa demeure, Haverland ne prononça que quelques paroles, quoique son loquace ami causât sans cesse et toujours. Le bûcheron avait le cœur trop gros pour donner la réplique à Jones et à ses inoffensives plaisanteries; de sombres et terribles soupçons s’étaient déjà dressés bien des fois devant lui, et il avait fermé les yeux pour ne pas les voir; mais, maintenant, il était impossible de s’y méprendre: ils apparaissaient à chaque pas, et ils se changeaient en une effrayante certitude.
La lutte révolutionnaire des colonies était terminée à l’époque dont nous parlons, et leur liberté était fondée sur une base solide: toutefois, la paix ne régnait pas partout. On voyait chaque jour de sombres, de cruelles et de sanglantes tragédies se passer sur les frontières, et elles devaient encore durer pendant une génération. La mère patrie, qui avait échoué dans son œuvre de despotisme et d’asservissement, excitait les Indiens et leur faisait commettre des atrocités révoltantes sur des hommes inoffensifs. Elle trouva en eux des instruments trop dociles, et elle suscita une guerre terrible qui dura fort longtemps; et, même lorsque la cause qui l’avait fait naître eut disparu, les sauvages continuèrent encore ce combat inégal. Tous ceux qui connaissent l’histoire des États-Unis doivent le savoir: la guerre, sur les frontières, a été pour ainsi dire interminable. Le courant de l’émigration, en se dirigeant vers l’Ouest, rencontra toujours ses vagues fougueuses, qu’il ne surmonta qu’après des combats et des efforts incessants. Aujourd’hui même, qu’on a presque atteint le rivage lointain du Pacifique, cette race entêtée fait encore briller de temps à autre les tristes lueurs des combats.
La modeste demeure d’Alfred Haverland s’élevait dans une charmante vallée; son bras vigoureux avait dégagé tout autour un espace libre, de sorte que sa résidence se trouvait à une certaine distance de cette forêt qui avait une immense étendue. Dans cette clairière, il restait encore quelques arbres abattus; et, à certains endroits où l’on avait ouvert ce sol vierge, on pouvait juger des richesses inépuisables qu’il renfermait dans son sein, et qui n’attendaient que la main de l’homme pour produire abondamment.
L’habitation était semblable à celles que l’on trouve généralement dans les nouveaux établissements. Un simple amas de grosses bûches, serrées les unes contre les autres, ayant une ouverture pour porte et une autre pour fenêtre, voilà tout ce qui pouvait attirer l’attention du dehors; au dedans, on trouvait deux appartements, un rez-de-chaussée et un premier. La pièce du bas servait à tous les besoins et à tous les usages, excepté à y dormir; tout naturellement c’est dans le haut que l’on reposait. En bâtissant cette hutte, Haverland avait fait peu de préparatifs de défense, car il espérait bien qu’il n’en aurait jamais besoin, et il lui semblait que l’idée du danger ne le quitterait pas un instant s’il donnait à son habitation l’air d’une forteresse. D’ailleurs, devait-il employer un temps précieux à un ouvrage qui ne lui servirait peut-être jamais à rien; dans tous les cas, il n’aurait jamais la possibilité de soutenir un siége prolongé, et une poignée d’assaillants pourraient toujours lui imposer toutes leurs conditions.
Comme le bûcheron débouchait dans la clairière, Ina, sa fille, l’aperçut et sortit de la maison en courant pour aller à sa rencontre.
«Père, je suis contente de te voir revenir sitôt; mais le dîner n’est pas prêt. Tu as peut-être cru qu’il l’était? Je disais justement à ma mère....»
Et elle s’arrêta tout à coup en voyant l’étranger.
«Non, ma fille, je ne croyais pas que l’heure du dîner fût arrivée; mais, comme un ami est venu me voir, j’ai pensé que je pourrais mieux le recevoir à la maison que dans les bois; mais où est donc ton baiser habituel, ma chère enfant?»
Le père se baissa et posa ses lèvres sur le front de sa fille; puis il la prit par la main et s’avança vers la cabane.
«C’est une vraie beauté! s’écria Seth Jones; est-elle née dans ce pays?... C’est votre fille, je suppose?
--Oui, c’est ma fille, mais elle n’est pas née dans ces contrées.»
Ce n’était pas étonnant qu’Ina Haverland reçût un pareil éloge de Seth Jones. Elle était en effet très-jolie; elle avait quinze ou seize printemps et en avait passé déjà plusieurs dans cette solitude qui était alors sa demeure. Elle était plutôt petite que grande, mais gracieuse comme une gazelle, et libre de toutes les contraintes que le monde impose ordinairement aux jeunes filles de son âge. Son costume ressemblait en partie à celui du monde civilisé. Elle portait un jupon court, de grandes guêtres magnifiquement brodées, et un large pardessus assez semblable à ceux que l’on voit aux dames de nos jours. Ses petits pieds étaient enfermés dans d’étroits mocassins admirablement travaillés et parsemés de perles et d’ornements indiens, et un collier de wampum était enroulé autour de son cou.
Elle entra la première dans la maison et fut suivie par le bûcheron et le pionnier.
Haverland présenta son nouvel ami à sa sœur et à sa femme, en leur disant qu’il était venu par le hasard dans cette direction, et qu’il resterait probablement chez eux pendant quelques jours. Mais l’œil fin de la femme eut bientôt remarqué l’expression pensive qu’avait prise la figure de son mari; elle comprit qu’il savait encore quelque chose qu’il cachait, et que ce quelque chose devait être plus sérieux et plus important que tout ce qu’il avait dit. Elle ne voulut cependant ni le questionner, ni même lui parler, car elle savait qu’il dirait tout ce qui serait nécessaire lorsqu’il en serait temps.
On engagea une conversation banale qui se prolongea jusqu’au moment où le repas fut servi par l’active femme de ménage, et tous se réunirent autour de la table, où le père commença à appeler avec ferveur la bénédiction du ciel sur le frugal repas qui fut pris en silence.
«Femme, dit Haverland, je vais sortir un instant avec mon ami, tandis que toi et Marie, vous vous occuperez ici comme vous le jugerez convenable jusqu’à mon retour; je ne reviendrai probablement qu’à la nuit; n’ayez aucune inquiétude sur mon compte....
--Je tâcherai de ne pas en avoir; mais, mon cher mari, ne t’éloignes pas trop de la maison, car d’étranges craintes m’assiégent depuis ce matin.»
La figure ordinairement sérieuse et calme de Marie trahissait alors une expression d’inquiétude qui lui était peu habituelle.
«Ne crains rien, femme, je n’irai pas loin,» répondit Haverland.
Et il sortit de la maison.
Ina venait de paraître avec un petit seau à la main, comme si son intention eût été d’aller puiser de l’eau à une source qui se trouvait à quelque distance de la maison.
«Un instant, jeune fille, dit Seth en s’avançant pour prendre le seau; c’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains.
[Illustration: «C’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains.»]
--Non, je l’ai porté bien souvent; je vous remercie; ce n’est rien pour moi, cela.
--Mais laissez-moi vous remplacer pour cette fois; je veux seulement vous montrer ma bonne volonté et mon agilité.»
Ina lui abandonna le seau en riant et le suivit de l’œil, tandis qu’il s’acheminait lentement vers l’endroit où le sentier conduisait dans la forêt.
«Est-ce bien loin d’ici? demanda-t-il en se retournant lorsqu’il fut arrivé au sentier.
--A quatre pas de vous, répondit Haverland; le sentier y conduit tout droit.»
Seth répondit quelque chose qu’on n’entendit pas, fit un mouvement de tête, et disparut dans la forêt.
Le simple fait que nous venons de raconter, quoique frivole en lui-même, est un de ces riens qui sont la cause d’événements importants, et qui semblent montrer qu’une providence pleine de sagesse les fait naître pour remplir ses desseins. Seth Jones n’avait eu d’autre but qu’un amusement de quelques minutes; et cependant, avant de revenir, il vit qu’il avait été heureusement inspiré.
Il s’avança rapidement, et, après avoir parcouru une petite distance, il atteignit la source.
En se baissant, il entendit un léger bruit dans des buissons qui se trouvaient un peu plus loin, et comme il allait plonger le seau dans le bassin, il vit se refléter sur la surface unie de l’eau un mouvement imprimé aux feuilles d’un arbrisseau.
Il était trop rusé et trop prudent pour laisser voir qu’il avait remarqué quelque chose; il remplit le seau sans trahir ni émotion ni soupçon. Toutefois, en se relevant, il jeta un regard rapide autour de lui; mais il le fit avec autant d’indifférence que possible, et alors il aperçut à vingt pas de là deux Indiens qui étaient blottis sous le feuillage! En tournant le dos pour s’en aller, il ressentit un sentiment tout particulier de malaise, car il savait que c’était la chose du monde la plus facile pour ces deux gaillards de lui envoyer une ou deux balles qui l’eussent tué sur-le-champ. Cependant, il ne hâta nullement le pas et ne manifesta aucun trouble. Lorsqu’il arriva dans la clairière, il remit l’eau à Ina en riant.
«Voyons, en route, dit Haverland en se dirigeant vers la source.
--Non, pas de ce côté, et pour une bonne raison, dit Seth en faisant avec la tête un mouvement significatif.
--Pourquoi cela?
--Je vais vous le dire.
--Eh bien! allons à la rivière?
--C’est bien, mais surtout ne nous éloignons pas trop de votre maison.»
Haverland le regarda d’un œil inquiet, et il vit que ces paroles devaient avoir une importante signification; cependant, il n’en dit rien et marcha vers la rivière.
Ce courant d’eau n’était qu’à quelques centaines de pas de la cabane, et il allait du nord au sud. A cet endroit, il était très-calme et très-peu large; cependant, un quart de lieue plus bas, il se changeait en une grande rivière assez profonde; son lit était bordé presque partout d’arbustes épais et impénétrables, que dominaient des arbres gigantesques. Ces massifs formaient les limites de la triste solitude qui couvrait alors cette partie de l’État de New-York, et dont on voit encore aujourd’hui de grandes portions.
Haverland s’avança vers un endroit où il s’était souvent arrêté pour causer avec sa femme, dans les premiers temps qu’ils s’étaient établis dans cette contrée. En y arrivant, il posa la crosse de sa carabine sur le sol, croisa ses bras sur le canon, se retourna, et regarda Seth en plein visage.
«Que vouliez-vous dire en me recommandant de ne pas trop m’éloigner de la maison?
--Une minute,» répondit Seth, qui tendait l’oreille comme pour écouter.
Haverland le regarda attentivement, et il entendit bientôt quelque chose d’inusité; on eût dit que quelqu’un ramait sur le fleuve. Le pionnier s’avança alors sur le bord de l’eau et fit signe à son compagnon d’approcher. Haverland obéit, regarda sur la rivière et vit, à quelques centaines de mètres, un canot qui, poussé par les rames de trois Indiens, descendait rapidement le courant.
«Voilà ce que je voulais dire, murmura Seth en reculant un peu.
--Les aviez-vous vus? demanda Haverland.
--Eh! oui. Ils étaient à la source; ils guettaient votre fille pour l’enlever et s’enfuir avec elle.»