‹ La captive des MohawksChapitre 3 sur 20 · III - L’ORAGE ÉCLATE.

III - L’ORAGE ÉCLATE.

«En êtes-vous certain? demanda Haverland avec vivacité et émotion.

--Bien certain, puisque je les ai vus.

--Comment.... quand.... et où les avez-vous vus?... Répondez vite, je vous en prie, car je sais que la vie de personnes qui me sont chères se trouve en péril....

--Je ne sais pas grand’chose, mais je sais que leur vie est en péril; lorsque j’étais à la source, j’ai aperçu cette vermine empoisonnée, et j’ai compris que ces drôles attendaient votre fille. C’était bien pour elle qu’ils étaient venus, sans quoi ils m’auraient joliment tanné la peau à coups de fusil. Je les ai vus se blottir, et j’ai comme fait si je ne soupçonnais rien. Reconnaissant alors que j’étais par ici, ils sont redescendus pour chercher du renfort, et ils reviendront cette nuit avec toute leur bande. C’est certain!

--Vous avez raison, et, au point où en sont les choses, c’est le moment d’agir.

--Oui, oui. Mais que vous proposez-vous de faire?

--Comme vous m’avez témoigné jusqu’ici le plus grand intérêt, je dois vous demander conseil.

--Ne savez-vous pas ce que vous avez à faire, mon ami?

--J’ai un plan, mais je voudrais d’abord connaître le vôtre.

--Eh bien! je puis vous le donner tout de suite; vous savez bien que vous êtes dans une contrée déserte, et que la meilleure chose que vous ayez à faire, c’est de vous en aller au plus vite. Les établissements ne sont pas à plus de vingt milles d’ici; et vous feriez bien de faire vos paquets et de partir sans perdre de temps.

--C’était aussi mon projet. Mais, un instant, nous partirons par eau; et ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’à la nuit, afin que l’obscurité pût nous protéger? Nous venons de voir que la rivière cache assez d’ennemis pour déjouer nos desseins, s’ils étaient connus: nous devons donc attendre jusqu’à la nuit.

--Vous avez raison, et comme il n’y a pas de lune, nous aurons toutes les chances, d’autant plus que nous devons descendre le courant au lieu de le remonter.

--Vous le voyez, la guerre continue! Quand j’ai quitté le pays, je pensais qu’on arrangerait les choses de façon à empêcher ces infernales Peaux-Rouges de commettre leurs déprédations; mais ils ont l’air diablement braillards, et on ne doit pas se fier à ces gens faux et rusés.»

Un instant après, Haverland retourna à la maison avec Seth. Il appela sa femme et sa sœur, et leur expliqua, en quelques mots, ce qui s’était passé. Les craintes qu’ils avaient conçues commençaient à se réaliser, et on ne perdit pas de temps en lamentations inutiles. On fit immédiatement les préparatifs du départ. Le bûcheron avait un grand bateau assez semblable à ces radeaux plats qu’on voit de nos jours sur les rivières de l’Ouest. Il était attaché à un arbre qui bordait le rivage; on le mit à l’eau et on y porta tous les effets de la petite colonie. Pendant ce temps, Seth était resté sur le bord de la rivière pour surveiller le courant, de peur que l’ennemi n’arrivât à l’improviste.

Le chargement du bateau prit la plus grande partie de l’après-midi, et la nuit descendait déjà sur le fleuve, lorsque le dernier objet fut placé à bord. Cette besogne terminée, tous s’assirent dans le canot et attendirent que l’obscurité fût complète pour commencer à descendre le courant.

«Il est dur, dit Haverland d’un ton assez triste, de quitter une maison que l’on a eu tant de peine à construire.

--C’est vrai, répondit Seth, que Marie regardait très-attentivement, comme si elle n’eût pas été satisfaite des manières et de la tournure de l’étranger.

--Mais il vaut mieux partir, mon cher Alfred, dit la femme. Espérons que la guerre sera bientôt terminée; nous avons traversé déjà d’aussi grands périls que ceux qui nous menacent maintenant, et je crois que le temps où nous pourrions revenir en toute sûreté n’est pas bien éloigné.

--Nous ne pouvons mourir qu’une fois, dit Marie à moitié distraite, et je suis résignée à mon sort, quel qu’il soit.»

Seth étudia le visage de la tante Marie d’un regard rapide et perçant; puis il sourit et dit:

«Vous avez l’air d’un héros qui se prépare à mourir; mais je suis capitaine ici, et avec votre permission, bien entendu, mes chers amis, je ne puis permettre que mon équipage ait des idées noires.»

Et sa figure joviale semblait encourager la petite bande.

«Je n’aurais pas peur de rester ici maintenant, dit bravement Ina. Je suis sûre que nous reviendrons bientôt. Je le sens.»

Haverland embrassa son enfant, et ce fut toute sa réponse. Nos passagers gardèrent de nouveau le silence et cessèrent de causer; l’obscurité qui se formait autour d’eux, aussi bien que la position singulière dans laquelle ils se trouvaient, les rendait tous tristes. Le bateau était encore amarré au rivage et on allait bientôt le détacher. Mme Haverland était entrée dans la grossière cabine dont la porte était restée ouverte, tandis que Seth et son mari se tenaient à l’arrière. Ina était assise tout près d’eux et gardait le silence comme les autres.

«N’est-ce pas, que tout paraît sombre et terrible derrière nous? dit-elle à Seth à voix basse en montrant le rivage.

--Oui, un peu.

--Et pourtant je n’aurais pas peur de retourner à la maison.

--Vous êtes bien mieux dans le bateau, jeune fille.

--Vous croyez que j’ai peur, dit-elle en sautant sur le rivage.

--Ina!... Ina!... Que veux-tu faire?... demanda le père d’un ton sévère.

--Oh! rien; je veux seulement courir un peu pour me dégourdir les jambes.

--Reviens ici à l’instant même!

--Oui.... oh! père, vite, vite, au secours!

--Prenez les rames et éloignez-vous, commanda Seth en sautant dans l’eau et en poussant le bateau au large.

--Mais, pour l’amour de Dieu, et mon enfant?

--Vous ne pouvez aller à son secours.... Ces Indiens l’ont prise. Je la vois; baissez-vous vite, ils vont faire feu! Attention!»

Au même instant on entendit la décharge de plusieurs carabines, et des langues de feu brillèrent dans l’obscurité, tandis que les hurlements sauvages d’une troupe d’Indiens faisaient retentir tous les échos.

Sans l’avertissement de Seth, tous eussent été perdus! Il avait compris la situation et il les avait sauvés.

«Oh! mon père!... ma mère!... les Indiens m’emportent! criait Ina d’une voix lamentable et déchirante.

--Ciel miséricordieux! dois-je laisser périr mon enfant sans écouter ses cris? grommela Haverland d’un air furieux.

--Ne craignez rien, ils ne lui feront pas de mal, et nous devons prendre soin de nous, puisque nous le pouvons; ne relevez pas la tête, car ils pourraient nous voir.

--Père, père, tu veux donc m’abandonner? criait de nouveau Ina avec des accents qui fendaient le cœur.

--Ne soyez pas inquiète, jeune fille! lui cria Seth; ayez bon courage. Je vous délivrerai, si vous prenez patience. Oui, je le ferai, aussi vrai que je m’appelle Seth Jones; seulement, ne perdez pas courage, ma petite Ina.»

Il lui cria ces derniers mots avec force, car le bateau glissait rapidement dans le courant.

La mère avait tout entendu et ne disait rien. Elle comprenait son malheur, et elle tomba à la renverse sur son siége. Les yeux de Marie brillaient comme ceux d’une tigresse en furie; elle ne cessait de lancer des regards d’indignation à Seth pour lui reprocher d’avoir abandonné sa nièce à son horrible sort. Mais elle ne parlait pas; elle était aussi immobile et aussi pâle qu’une statue. Seth la regardait avec des yeux de lynx, et ses prunelles ressemblaient à des charbons ardents; mais il était aussi calme que si rien ne s’était passé, et il fit bientôt sentir à tout le monde qu’il était né pour faire face à des événements aussi terribles que ceux-là.

Ils étaient alors au milieu du courant qu’ils descendaient rapidement, et l’obscurité était si grande qu’ils ne pouvaient même pas apercevoir les rives du fleuve.

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