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Chapitre 2 Deux points de vue qui diffèrent

C’était la première fois qu’Armand Saint-Just revenait à Paris, depuis qu’il l’avait quitté en septembre 1792. Après avoir été, au début de la Révolution, comme tant d’autres, un adepte fervent des idées nouvelles, il s’était aperçu à la longue que ces grands principes de liberté, d’égalité et de fraternité qui suscitaient chez lui tant d’enthousiasme, étaient exploités par certains pour couvrir l’injustice d’une tyrannie nouvelle. Puis étaient arrivés les jours d’émeute de 1792, la chute de la royauté, les horribles massacres dans les prisons. L’étincelle qu’avait allumée l’enthousiasme des républicains de la première heure était devenue un incendie qui menaçait de tout dévorer. Armand n’avait pas attendu ces derniers excès pour rompre avec son parti. Sa sœur, la célèbre actrice Marguerite Saint-Just, avait épousé un gentilhomme anglais et vivait outre-Manche. Se sentant à Paris impuissant et inutile, Armand s’était décidé à la rejoindre.

Son passage en Angleterre ne s’était pas opéré sans difficultés ni péripéties dramatiques et c’est grâce au Mouron Rouge, l’Anglais mystérieux auquel Klagenstein avait fait allusion, et à la poignée de braves qui le secondaient dans ses entreprises qu’il avait pu échapper à la vengeance des milieux révolutionnaires qui ne lui pardonnaient pas sa défection.

Parvenu sain et sauf près de Lady Blakeney, Armand Saint-Just ne demandait qu’à s’enrôler dans la valeureuse ligue qui avait arraché déjà tant de victimes à la fureur révolutionnaire et à laquelle il devait lui-même son salut. Longtemps, cependant, il s’était vu refuser cette faveur. Le Mouron Rouge ne voulait point sacrifier délibérément la vie du jeune Français, ni même l’exposer à d’inutiles dangers : les Saint-Just étaient très connus à Paris ; le souvenir d’une artiste du talent de Marguerite Saint-Just ne s’efface pas aisément ; son mariage, le revirement politique de son frère les désignaient l’un et l’autre au ressentiment de leurs anciens amis. Les deux jeunes gens s’étaient, en sus, fait un ennemi personnel de leur parent Antoine Saint-Just, jadis prétendant de Marguerite, que son insuccès auprès de sa belle cousine ne disposait certes pas à la bienveillance envers le frère et la sœur. Armand avait donc rongé son frein pendant plus d’un an, sans pouvoir fléchir la résolution de son chef. Enfin, au début de 1794, il avait pu persuader celui-ci de le comprendre dans sa prochaine expédition.

Le but de cette expédition, les membres de la ligue ne le connaissaient pas encore, mais ce qu’ils n’ignoraient point, c’est que des périls croissants les attendaient de l’autre côté de l’eau.

La situation dans les derniers mois avait quelque peu changé : au début, le mystère profond qui enveloppait la personne de leur chef avait été leur meilleure sauvegarde. Mais un coin du voile avait été soulevé. Chauvelin, ancien ambassadeur de la République à la cour d’Angleterre, savait pertinemment que Sir Percy Blakeney et le Mouron Rouge étaient une seule et même personne et Collot d’Herbois, qui avait tenu à sa merci l’audacieux ennemi des terroristes prisonnier à Boulogne pendant quelques heures, avait pu s’en convaincre également.

Cependant, c’est à peine si le Mouron Rouge, depuis lors, avait quitté le sol français. Le régime de la Terreur dominait partout, et, pour sauver tant d’innocents menacés, la petite bande se multipliait avec un enthousiasme jamais démenti.

Qu’on explique si on le veut par le goût du danger l’ardeur avec laquelle ces jeunes Anglais risquaient leur vie pour en sauver d’autres, il n’en faut pas moins admirer que tant de mois d’aventures périlleuses ne les eussent pas encore lassés. Un mot de leur chef, et tous ces jeunes gentilshommes quittaient le luxe de leurs demeures, les fêtes de Londres ou de Bath, certains même femmes et enfants, pour venir se ranger autour de lui. Armand, qu’animait une ardeur semblable, libre en outre de tout lien de famille, pouvait à bon droit réclamer de ne pas être laissé plus longtemps en arrière.

Il n’y avait guère plus de quinze mois qu’il avait quitté Paris et il retrouvait la physionomie de la grande ville tout à fait changée. Une impression de tristesse morne régnait partout, même dans les quartiers les plus animés. Armand ne voyait autour de lui que des figures sombres portant toutes une expression de crainte et d’étonnement, comme si la vie était devenue une énigme effrayante qu’il fallait à tout prix résoudre dans les brefs intervalles qui séparaient les passages répétés de la mort.

Ayant déposé son petit bagage dans le logement modeste qui lui avait été assigné, rue de la Croix-Blanche, sur la pente de Montmartre, Saint-Just était ressorti à la nuit pour faire une promenade solitaire à travers la ville où s’était écoulée toute sa jeunesse. Une heure durant il erra, triste et désemparé, guettant instinctivement l’apparition d’une figure de connaissance. À deux ou trois reprises, il crut entrevoir une silhouette familière, mais déjà, continuant son chemin, le passant qu’il avait cru reconnaître avait disparu dans l’ombre sans regarder à droite ni à gauche. Armand se sentait ce soir-là un étranger dans sa ville natale, dont l’aspect désolé lui glaçait le cœur.

Aussi n’est-il pas surprenant qu’en s’entendant interpeller soudain par une voix joviale, bien que contenue, il répondit avec empressement au salut qui lui était adressé.

— Comment ! Vous ici ? s’exclama-t-il d’un air charmé en faisant face au personnage grand et corpulent qui venait de lui mettre la main sur l’épaule au moment où il allait traverser la place du Palais-Royal.

Cette voix, cette figure ressuscitaient d’un seul coup dans son esprit les réceptions à la fois joyeuses et de bon ton qui groupaient autour de Marguerite Saint-Just les nombreux admirateurs que lui valaient son talent et sa beauté, dans le joli appartement de la rue Saint-Honoré que le frère et la sœur habitaient alors. À ces réunions le baron de Klagenstein, grand amateur de théâtre, se montrait parmi les plus assidus. Ayant passé plusieurs années à Versailles, où il faisait partie de l’entourage de l’ambassadeur Mercy-Argenteau, il était très répandu dans la société parisienne où l’on goûtait sa conversation facile, ses anecdotes amusantes, voire même ses paradoxes. Il discutait volontiers politique, et, au début de la Révolution, se posait résolument en défenseur du passé contre les partisans des idées nouvelles. Il avait eu d’interminables controverses avec les Saint-Just sur ces sujets de brûlante actualité et, plus tard, Armand avait dû reconnaître que, malgré ses exagérations, Klagenstein, somme toute, était dans le vrai. Il se demandait parfois ce qu’était devenu dans la tourmente cet Autrichien que tout désignait à la suspicion des « patriotes ». Sans doute était-il retourné dans son pays. Or, quelque temps auparavant, des émigrés récemment débarqués en Angleterre lui avaient appris que Klagenstein était toujours à Paris. On disait même qu’il avait pris part à une tentative du baron de Batz pour faire évader du Temple la famille royale. La tentative avait échoué, mais les conjurés avaient échappé à toutes les recherches.

Le plaisir qu’Armand éprouvait ce soir-là à retrouver une ancienne connaissance se doublait du fait qu’ils partageaient tous deux les mêmes convictions ; aussi n’eut-il point envie de se dérober lorsque Klagenstein lui dit le plaisir qu’il aurait à passer un moment avec lui pour parler du passé.

— Allons au théâtre, avait-il proposé. Il n’y a pas d’endroit plus sûr pour causer en paix. J’ai tâté de bien des coins et recoins de cette ville actuellement bourrée d’espions et j’en suis venu à la conclusion qu’une petite avant-scène aux Variétés ou à la Comédie est le meilleur abri pour un entretien particulier ; la voix des acteurs et le bourdonnement du public couvrent toutes les conversations individuelles.

Il n’est pas difficile de décider un jeune homme qui se sent perdu au milieu d’inconnus et qu’attend la froide solitude d’une chambre meublée, à passer une soirée au théâtre en compagnie d’un ami. Armand avait bien été prévenu par Blakeney du danger de renouer d’anciennes relations ; mais si une exception pouvait être faite, c’était assurément pour cet homme qui avait prouvé son dévouement à la cause royale. L’invitation fut donc acceptée et la première demi-heure s’écoula agréablement dans la petite loge sombre. Cependant, les paroles prononcées par Klagenstein avant le lever du rideau avaient causé chez Armand un vague malaise et comme un regret de s’être laissé entraîner à la Comédie. Il se tourna donc vers la scène et se mit à écouter les acteurs avec l’air de s’intéresser vivement à la querelle d’Alceste et de Philinte.

Klagenstein ne pouvait que l’imiter, mais, dès que le rideau se baissa, à la fin du premier acte, il se hâta de reprendre la conversation commencée :

— Votre cousin Antoine Saint-Just – vous le savez sans doute – marche la main dans la main avec Robespierre. Quand vous avez quitté la France, il y a dix-huit mois, vous pouviez le traiter de fruit sec et de cerveau brûlé. Actuellement, si vous voulez rester en France, vous aurez à compter avec sa puissance, – et une puissance redoutable…

— Je sais en effet qu’il hurle avec les loups, répondit Armand, il fut un temps où il courtisait ma sœur. Je rends grâces au Ciel qu’elle ait repoussé ses avances.

— Oui, il hurle avec les loups et ces loups sont nombreux. Lorsqu’ils se seront entre-dévorés – mais alors seulement – nous pourrons travailler à restaurer l’ordre ancien dans ce pays. Ce temps, hélas ! n’est pas encore venu. À ces fauves, il faut encore des victimes avant qu’ils se retournent contre eux-mêmes. Comme je vous le disais tout à l’heure, votre ami le Mouron Rouge fait fausse route en leur arrachant leur proie, si ses efforts ont pour but la fin de la Révolution.

Il attendit la réponse du jeune homme et, comme Saint-Just gardait le silence, il reprit lentement d’un ton presque de défi :

— S’il a vraiment pour but la fin de la Révolution.

Cette répétition impliquait un doute. Saint-Just ne put s’empêcher de répondre :

— Le Mouron Rouge n’a pas de buts politiques. L’œuvre qu’il accomplit est toute de justice et d’humanité.

— L’amour des aventures s’y mêle aussi, m’a-t-on dit, glissa Klagenstein avec un sourire.

— C’est un Anglais, dit Saint-Just, et, comme ceux de sa race, il n’aime pas faire étalage de ses sentiments. Quel que soit son mobile, voyez les résultats.

— Peuh ! quelques aristocrates volés à la guillotine.

— Des femmes, des enfants innocents qui auraient péri sans son dévouement.

— Plus innocentes, plus faibles sont les victimes, et plus haut leur sang crie vengeance contre leurs bourreaux. Si quelqu’un avait de l’influence sur cette tête chaude, conclut-il, ce serait le moment de l’exercer.

— Dans quel sens ? demanda Saint-Just réprimant son sourire à la pensée que quelqu’un pût avoir de l’influence sur Blakeney.

Ce fut au tour de Klagenstein de garder le silence. Un instant plus tard, il demanda à brûle-pourpoint :

— Il est actuellement à Paris, n’est-ce pas ?

— Qui donc ?

— Votre Mouron Rouge ?

— Je n’en sais rien.

— Ah ! Votre présence dans la capitale m’avait fait penser le contraire.

— Vous vous méprenez, Klagenstein, répliqua Saint-Just, je suis venu tout seul à Paris et pour mon plaisir.

— Voilà une chose dont je ne me serais pas douté, car vous n’aviez pas l’air précisément folâtre, dans la rue, tout à l’heure, et votre sursaut quand je vous ai accosté…

— Montrait simplement la surprise que me causait cette rencontre inattendue.

— Surprise !… Oui, vous avez pu être surpris de me voir circuler librement dans Paris, après avoir entendu parler de moi, sans doute, comme d’un dangereux conspirateur.

— Il m’est revenu, en effet, que vous aviez fait de vaillants efforts pour permettre aux malheureux prisonniers du Temple de s’échapper.

— C’est exact ; malheureusement ces efforts sont restés stériles et tous mes plans ont échoué. Cependant, vous me voyez ici sain et sauf ; je me promène dans les rues et cause avec mes amis lorsque j’en rencontre.

— Vous avez de la chance, observa Saint-Just.

— Dites plutôt de la sagesse, de la prudence, répliqua Klagenstein. J’ai eu soin de me faire des amis là où ils m’étaient le plus nécessaires… Les richesses d’iniquité… vous comprenez ?

Et il eut un petit rire satisfait.

— Oui, je comprends, dit Saint-Just, avec une nuance d’ironie, vous avez de l’or autrichien à votre disposition.

— Tant que j’en veux, dit l’autre avec complaisance. Une bonne quantité est déjà passée dans les mains sales de certains patriotes. C’est ainsi que j’assure ma sécurité. Je l’achète avec l’argent de l’empereur afin de pouvoir travailler à restaurer le roi de France.

Saint-Just resta un moment silencieux. Sa pensée allait vers l’autre conspirateur, – l’élégant gentilhomme qui dépensait sans compter ses propres ressources pour sauver les malheureux dont les mains se tendaient vers lui.

Sans se douter du parallèle qui s’établissait dans l’esprit de son compagnon, Klagenstein reprit d’un ton amical et confidentiel :

— Nous avançons pas à pas, mais nous avançons, mon ami. Si nous n’avons pas pu sauver la monarchie dans la personne du roi il nous reste encore le dauphin.

— Le dauphin, murmura Saint-Just involontairement.

— Oui, le dauphin, reprit lentement Klagenstein en hochant la tête comme en réponse à ses propres pensées, ou plutôt Louis XVII, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, et dont la vie est la plus précieuse du royaume.

— Précieuse, certes, appuya Saint-Just avec chaleur, et qui doit être sauvée à tout prix.

— Oui, dit Klagenstein, mais pas par votre ami le Mouron Rouge.

— Et pourquoi donc ?

Cette réplique échappée, Saint-Just la regretta aussitôt.

— Ah ! fit Klagenstein en souriant, vous ne savez guère dissimuler, ami Saint-Just. Ainsi donc, ajouta-t-il plus sérieusement, ce noble héros le Mouron Rouge médite d’arracher le jeune prisonnier à la surveillance de ses geôliers ?

— Je n’ai pas dit cela, répliqua Saint-Just d’un ton froid.

— Non, mais c’est moi qui le dis. Je n’ai jamais douté qu’à un moment ou à un autre, votre héros tournerait son attention vers le spectacle le plus émouvant de l’Europe ; l’enfant martyr du Temple. Le contraire m’eût fort étonné. Non, non, ne craignez pas d’avoir trahi des secrets. Quand le hasard vous a placé ce soir sur mon chemin, j’ai deviné tout de suite que vous étiez revenu ici sous la bannière de la petite fleur rouge, et enchaînant les hypothèses, je suis arrivé à cette certitude ; le Mouron rouge est actuellement à Paris pour délivrer le jeune roi de France.

— S’il en était ainsi, vous devriez non seulement vous en réjouir mais apporter votre concours à l’entreprise, dit Armand à qui son ardeur faisait perdre, de nouveau, toute prudence.

— Nenni, mon jeune ami ; l’entreprise dont nous parlons est si hasardeuse, elle est semée de telles difficultés qu’il faut la laisser à ceux qui connaissent à fond la situation. Le Mouron Rouge, malgré toute sa vaillance et toute son habileté, ne la peut mener à bien et une tentative de ce genre faite à la légère, non seulement échouerait, mais détruirait du même coup toutes les chances de succès de ceux qui, depuis longtemps, calculent, travaillent, dressent des plans et mettent tout en œuvre pour réussir.

Saint-Just ne répondit pas. Il était troublé, non pas tant par le sens de ce discours que par le changement de ton de son interlocuteur. La voix de celui-ci s’était faite pressante, persuasive, mais il y avait dans son accent quelque chose qui sonnait faux. Un autre, plus perspicace, se serait demandé si le désir qu’avait Klagenstein d’être le seul instrument de la délivrance du dauphin venait d’un véritable dévouement à la cause du fils de Marie-Antoinette ou s’il était causé par l’appât de la récompense destinée à celui qui ferait franchir au jeune Louis XVII la frontière autrichienne. Mais Armand sentit seulement son malaise s’accroître avec le désir de se retrouver seul.

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