Chapitre 3 Où le hasard intervient
Le rideau s’ouvre au deuxième acte pour laisser voir Alceste cherchant querelle à Célimène. Sans écouter l’apostrophe rageuse de l’amoureux misanthrope, Saint-Just se leva, cherchant une excuse pour prendre congé de son compagnon. L’eût-il fait deux minutes plus tôt que toute la suite de cette histoire eût été changée. Ces deux minutes décidèrent du reste de son existence. Le dos tourné à la scène, la main tendue, il allait exprimer à Klagenstein son regret de ne pouvoir assister à la fin du spectacle, lorsque, répondant, à Alceste, s’éleva la voix de Célimène :
C’est pour me quereller, donc, à ce que je vois,
Que vous avez voulu me ramener chez moi.
Les paroles d’excuses moururent sur les lèvres d’Armand et, sans achever son geste, il se tourna de nouveau vers la scène.
Qui n’a jamais subi le charme d’une jolie voix ? Celle-ci était d’une qualité particulièrement agréable : chaude, nuancée, son timbre clair et musical émut Armand au point de lui faire oublier les sentiments qui l’agitaient un instant auparavant.
Les répliques que Molière a mises dans la bouche de Célimène sont légères et sans profondeur, mais dites par cette voix charmante, chacune plongeait Armand dans une sorte de ravissement. Machinalement il se rassit et, s’accoudant au rebord de la loge, le menton appuyé dans la main, les yeux mi-clos, il s’abandonna tout entier au plaisir d’écouter.
Rien de ceci n’avait été perdu pour Klagenstein, qui, pour une raison ou pour une autre, ne tenait pas à voir son jeune compagnon lui fausser si tôt compagnie. Il attendit jusqu’à la fin du deuxième acte, puis, comme Armand se renversait sur son siège, le regard perdu dans un rêve, prêt à revivre par la pensée cette dernière demi-heure, il remarqua d’un ton indifférent :
— Mlle Lange est une actrice qui promet beaucoup, ne trouvez-vous pas ?
— Je n’ai fait attention qu’à sa voix, qui est délicieuse.
— C’est aussi une fort jolie personne, ajouta l’Autrichien avec un sourire. Durant le prochain acte, je vous engage, mon cher, à ouvrir les yeux aussi bien que les oreilles.
C’est ce que fit Armand. Vraiment tout en Mlle Lange était en harmonie avec sa voix. Elle était fine, gracieuse, avec une taille souple de très jeune fille dont les paniers bouffants de Célimène faisaient ressortir la sveltesse.
Était-elle vraiment belle ? Armand n’aurait su le dire, les traits de son visage n’avaient pas la régularité classique que d’aucuns jugent indispensable à la beauté ; sa bouche n’était pas petite, son nez n’avait pas une ligne impeccable, mais ses yeux bruns bordés de longs cils avaient un regard velouté, tour à tour spirituel et tendre, bien fait pour enchaîner les cœurs ; ses lèvres, d’un joli dessin, s’ouvraient pleines et fraîches sur des dents blanches et parfaitement rangées.
Mlle Lange était mieux que belle : elle était tout bonnement exquise.
À la fin du quatrième acte, Klagenstein laissa tomber négligemment :
— Vous vous souvenez que j’avais beaucoup de relations dans le monde du théâtre. J’ai l’honneur de connaître personnellement Mlle Lange, et s’il vous plaît de lui être présenté après la représentation…
Une voix murmura-t-elle : « Refuse ! » à l’oreille d’Armand Saint-Just ? Peut-être. Mais la voix mélodieuse de Mlle Lange parlait plus haut que les conseils de la prudence. Durant la fin du spectacle Armand ressentit un étrange frémissement, un désir passionné d’entendre ces lèvres fraîches prononcer son nom et de voir ces grands yeux bruns poser sur lui leur regard caressant.
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