Chapitre 47 La Terre promise
Dans la veste de Héron se trouvait un portefeuille bourré d’assignats. Il était assez piquant de penser que l’argent du Comité de sûreté générale permettrait aux fugitifs de payer royalement l’omelette et le grog brûlant qui venaient de les réconforter.
Marguerite restait blottie silencieusement à côté de son mari, la main dans la sienne. En face d’eux, Armand très pâle, la tête bandée, s’accoudait à la table, les yeux fiévreusement fixés sur son chef.
— Eh oui, jeune animal, disait gaiement Sir Percy, vous avez bien failli renverser toutes mes combinaisons en venant crier et vous démener comme un diable à la porte de cette chapelle.
— Je voulais arriver jusqu’à vous. Mettez-vous à ma place, Percy : je croyais que c’était vous que les brutes allaient enfermer.
— Que non pas ! C’était mon aimable compagnon, le citoyen Héron, que ses hommes venaient de trousser ainsi et de déposer délicatement sur des dalles, et c’est lui que mon autre ami, monsieur Chambertin, trouvera au petit matin, proprement ligoté et bâillonné, dans un état que je me figure assez voisin de l’apoplexie. J’aimerais assez assister à la scène, quand ce ne serait que pour entendre la bordée de jurons qui s’échappera de la bouche de Héron quand on lui retirera son bâillon.
— Mais comment avez-vous pu combiner tout cela ? Et Lord Hastings ?
— Hastings s’est conformé au plan que j’avais conçu, dès le premier jour, dans ma prison. Décidé à jouer le tout pour le tout, je lui demandais dans le message, remis à Marguerite, de rallier quelques-uns de nos amis pour venir rôder avec eux cette nuit aux alentours du château de façon à semer l’inquiétude dans mon escorte. De l’inquiétude au désarroi et du désarroi à la panique, il n’y a souvent qu’un pas. De mon côté, avec Chauvelin, j’avais réglé de telle sorte notre itinéraire que nous devions arriver à la forêt vers la fin du troisième jour, et la nuit, en pareille occurrence, est une précieuse alliée. À la faveur d’une échauffourée dans les ténèbres, j’espérais pouvoir, d’une façon ou d’une autre, leur glisser entre les doigts. Vous connaissez ma foi en dame Fortune. Certes, j’étais prêt à la saisir par son unique cheveu, dût-il me rester dans la main. En mettant les choses au pis, je serais mort à ciel ouvert, en pleine campagne, au lieu de périr misérablement dans un trou, comme un rat empoisonné. Seulement, à la section du faubourg du Nord, je me suis aperçu que ces canailles m’avaient placé dans une situation singulièrement plus compliquée que celle à laquelle je m’attendais…
Il s’interrompit et sa physionomie, ravagée par les souffrances et les privations, refléta l’angoisse éprouvée durant ces trois dernières journées.
— À ce moment, reprit-il en regardant Marguerite, je n’étais plus qu’une malheureuse loque humaine. Il fallait donc me refaire des forces pour tâcher de vous tirer du péril où mes plans imprudents avaient mis votre précieuse existence. Ce n’était pas chose aisée dans cette patache branlante, avec le répugnant voisinage de Héron. Pourtant, pendant trois jours et deux nuits, j’ai mangé, j’ai bu, j’ai dormi jusqu’à l’heure où, dans l’obscurité, j’attaquai par-derrière Héron penché à la portière, le saisis à la gorge, l’étranglai à moitié et finalement le bâillonnai avec mon mouchoir. Le hurlement qu’il poussa lorsque je me jetai sur lui, vous l’avez entendu, sans doute. Il effraya les chevaux et le bruit qu’ils firent en s’ébrouant étouffa la fin de la lutte. Ayant immobilisé Héron, j’enfilai rapidement sa veste, mis son bandage, coiffai son feutre cabossé, et voilà ! Le tour était joué. Après cela, tout se passa aisément. Les hommes et leur brigadier, renouvelés l’après-midi même, n’avaient vu Héron que fort peu et moi pas du tout. Grâce à l’obscurité, je n’ai pas eu de peine à leur donner le change. La voix rauque de Héron était facile à imiter, et je connaissais par cœur son vocabulaire habituel. Chauvelin seul aurait pu éventer la mèche, et il n’était pas là. Il y avait peu de chances pour que ces braves défenseurs de la République fussent capables de soupçonner quelque chose d’anormal. Les ordres du citoyen agent furent donc promptement obéis et le brigadier lui-même ne songea pas à s’étonner qu’après avoir exigé une escorte de vingt cavaliers, Héron repartît avec deux hommes seulement pour garder ses prisonniers. Quand j’ai vu comment tournaient les événements, j’ai lancé le signal habituel, ainsi qu’il était convenu, afin que Hastings comprît que tout allait bien. À ma grande satisfaction j’ai entendu mon cri répété de distance en distance. À l’heure qu’il est nos amis, avec leurs chevaux plus rapides que les nôtres, doivent arriver au Portel, tandis que Chauvelin attend le jour, barricadé dans son château, que Héron étouffe de rage dans sa chapelle et que deux valeureux soldats, dépourvus de défiance et que leur esprit de discipline rendait dignes d’un meilleur sort, passent une nuit peu confortable dans la forêt à deux lieues l’un de l’autre. Et maintenant, dit Sir Percy en se levant, en voiture, mes amis ! D’ici au Portel, il y a encore trois lieues, et nous devons être embarqués avant l’aube, car je compte que le Day Dream sera fidèle au rendez-vous.
— Après avoir remis votre message à Lord Hastings, Sir Andrew devait se rendre directement à Calais et se mettre en communication avec le Day Dream pour lui transmettre vos ordres, dit Marguerite.
— Alors, nous le retrouverons au Portel avec les autres. Il n’y a que Tony que nous n’aurons pu toucher. Ses instructions étaient de rallier Calais, une fois sa mission terminée. Sans doute, pourrons-nous le reprendre au passage. Sinon, nous pouvons être sûrs qu’il saura se débrouiller seul.
Il était près de minuit lorsque, reposés et réconfortés, Sir Percy, Marguerite et Armand quittèrent la petite auberge. Marguerite demeura devant la porte pendant que les deux hommes allaient chercher la voiture qui avait été garée derrière la maison.
— Percy, dit Armand d’une voix étouffée, jamais je n’oublierai…
— Quoi donc, coupa Percy d’un ton léger, cette charmante promenade nocturne ? Croyez bien que je m’en souviendrai toujours avec plaisir, moi aussi.
— Oh ! Percy ! ma vue seule doit vous être odieuse, reprit Armand avec véhémence. Quand je pense que par ma faute…
— Eh ! mon cher, n’y pensez donc plus, sauf pour retenir la sévère leçon que les événements vous ont donnée. Quant à celle qui fut la cause de tant d’imprudence, si son cœur est pur et bien placé, achevez sa conquête, – pas maintenant toutefois, car ce serait pure folie, pour l’instant, de retourner à Paris ; mais plus tard, quand les mauvais jours seront passés. Alors, mon ami, poursuivit Percy d’une voix profonde, aimez-la de toutes vos forces et ne lui faites point répandre les larmes que ma fureur d’aventure a si souvent amenées aux yeux de votre sœur. Vous aviez raison, Armand, le jour où vous m’avez dit que je ne savais pas aimer.
Mais à bord du Day Dream, quand tout danger fut conjuré, Marguerite ne fut pas de cet avis.
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