Chapitre 46 Lever de lune
Armand avait repris ses sens, peu à peu. Le frère et la sœur n’avaient plus pour se réconforter durant le lugubre trajet que le sentiment d’être l’un près de l’autre. Où en était-on de la nuit ? Il leur semblait que la voiture roulait depuis des heures dans le silence et l’obscurité. Un seul arrêt avait eu lieu pendant lequel Héron avait commandé au soldat qui marchait à la tête des chevaux de monter à côté de lui, sur le siège. Le frère et la sœur finirent par tomber dans une sorte de torpeur où la notion du temps leur échappait.
Soudain un cri terrible traversa la nuit, cri tout proche, semblait-il. Marguerite, tirée de son demi-assoupissement, se redressa, vaguement consciente que les chevaux avaient accéléré leur allure. Le soldat assis en face d’elle s’était réveillé en sursaut et passait la tête par la portière.
— Citoyen, appela-t-il, on vient de crier.
— La paix ! gronda la voix de Héron. Occupe-toi de tes prisonniers au lieu de regarder la route. Relève cette glace.
Ainsi rabroué le soldat se rassit.
— Vous avez entendu ? demanda-t-il.
À l’oreille tendue de Marguerite, il avait semblé que d’autres cris avaient suivi le premier, mais de plus en plus faibles pour s’éteindre finalement dans le lointain.
— Qu’est-ce que cela peut être ? murmura-t-elle.
— Je me le demande. En tout cas, c’est dangereux d’aller à une telle allure dans l’obscurité, ajouta l’homme entre ses dents.
Après quoi il leva les épaules pour montrer qu’il se désintéressait de ce qui pourrait arriver.
— Nous devrions maintenant être sortis de la forêt, remarqua-t-il au bout d’un moment ; nous avions mis bien moins de temps pour gagner la chapelle.
Au même instant, la voiture fit une embardée sur la droite et, après une secousse qui fit crier les essieux, s’immobilisa brusquement. On entendit le citoyen Héron apostropher ses bêtes, puis dégringoler précipitamment de son siège.
La portière s’ouvrit violemment et une voix éraillée cria :
— Vite, à l’aide, un cheval est tombé.
Le soldat se dressa aussitôt. Il ne s’agissait pas de lambiner pour exécuter les ordres de ce citoyen irascible. Mais sans doute ses mouvements n’étaient-ils pas encore assez vifs, car une main vigoureuse l’empoigna par le bras et le tira hors de la voiture. La portière claqua, puis un cri de douleur et d’effroi retentit accompagné d’imprécations, de piétinements et finalement d’une chute sur le sol. Marguerite se blottit dans le coin de la voiture, la tête d’Armand sur son épaule, et s’efforça de clore ses oreilles à ce sinistre tapage.
Subitement, les voix se turent, les bruits cessèrent et tout redevint calme et tranquille, si tranquille même, que tout d’abord le silence oppressa Marguerite et lui inspira une vague terreur. On eût dit que la nature elle-même se taisait pour mieux écouter.
La vitre était restée baissée. Comme Marguerite se penchait en avant, un air vif lui souffla au visage, apportant à ses narines l’odeur salée de la mer. Il ne faisait plus si sombre et l’on avait l’impression d’une campagne découverte s’étendant jusqu’aux limites de l’horizon. Le ciel nettoyé s’éclairait d’une vague lumière grise sur laquelle de longues bandes de nuages se détachant en noir glissaient rapidement.
Marguerite leva les yeux vers le ciel avec un sentiment d’apaisement et de gratitude. Cette pâle clarté, si faible fût-elle, était la bienvenue après les ténèbres qui l’enveloppaient depuis si longtemps. Ce calme, ce silence, lui faisaient l’effet d’une trêve au cauchemar qu’elle venait de vivre dans la forêt.
Le ciel s’éclaircissait et se dorait faiblement. Les nuages emportés dans une course rapide se déchirèrent, s’amincirent, s’effilochèrent et finalement dégagèrent une lune couleur de miel qui paraissait sortir d’un océan lointain et qui, paisible et mystérieuse, s’éleva dans le firmament.
Sa douce lumière se répandit sur une vaste plaine où de petits arbres rabougris, tous inclinés dans le même sens, témoignaient du voisinage de la mer.
Marguerite regardait de tous ses yeux ce paysage révélé par le clair de lune, mais elle regardait sans comprendre. La lune qui se levait sur la droite indiquait l’est : la voiture était donc dirigée vers le nord, en sens inverse de Montreuil… Qu’est-ce que cela signifiait ?
Dans le silence absolu qui régnait, elle crut entendre au loin une cloche d’église sonner neuf heures, puis elle perçut un pas ferme qui s’approchait, et son cœur se mit à battre si violemment qu’elle fut saisie d’un vertige qui la priva en partie de ses sens.
Comme dans un rêve, elle entendit la portière s’ouvrir, une bouffée de vent pénétra dans la voiture, et elle sentit sur sa main un long baiser brûlant.
Alors elle se dit qu’elle devait être morte et que Dieu dans son infinie bonté lui ouvrait les portes du ciel.
— La paix, enfin ! murmura-t-elle les yeux clos.
Cependant, des doigts habiles retiraient les fers qui attachaient ses mains et des lèvres chaudes se posaient sur ses poignets meurtris.
— Là, cela va mieux ainsi, n’est-ce pas, mignonne ? Et maintenant, au tour de ce malheureux Armand.
— Percy ! s’exclama celui-ci d’une voix haletante.
— Chut ! Armand, murmura faiblement Marguerite, nous sommes au paradis, tous les deux.
Sur ce, un rire joyeux sonna dans la nuit silencieuse.
— Au paradis, ma chérie ? pas encore (et la voix avait dans sa gaieté un accent des plus terrestres), mais si Dieu le permet, c’est au Portel que nous arriverons tous les trois avant qu’il soit longtemps !
Il n’y avait plus à douter. Marguerite avança les mains et rencontra les larges épaules de Percy penché au-dessus d’Armand pour lui retirer ses menottes.
— De grâce, ne posez pas vos jolis doigts sur cette veste immonde, s’écria vivement Percy. Palsambleu ! voilà deux heures que je suis revêtu des hardes de ce misérable et il me semble qu’elles m’ont déjà sali jusqu’à la moelle des os !
Alors, du geste qui lui était familier, il prit la tête de Marguerite entre ses deux mains, et, l’attirant vers lui jusqu’à ce qu’elle fût éclairée par la pâle lumière du dehors, il plongea avec ravissement son regard dans les yeux de la jeune femme.
Quant à Marguerite, elle ne pouvait voir de son mari qu’une silhouette sombre se détachant sur le ciel ; elle ne pouvait distinguer ni ses yeux, ni ses lèvres, mais elle entendait sa voix, sentait sa présence toute proche, et un tel bonheur suffisait pour la faire défaillir.
— Venez, ma bien-aimée, murmura-t-il tendrement, venez à l’air pur du Bon Dieu. Que son souffle caresse vos cheveux et rafraîchisse votre visage. Puis nous irons non loin d’ici, à une petite auberge isolée, tenue par un brave homme dévoué au Mouron Rouge. Je viens de l’avertir. Nous trouverons là du feu, un chaud breuvage, et nous pourrons nous reposer un moment avant de poursuivre notre route.
— Nous reposer, Percy ?… Est-ce prudent ?
— Oui, ma chère. Nous ne craignons rien jusqu’au matin ; c’est-à-dire que nous avons le temps de gagner Le Portel et d’embarquer à bord du Day Dream avant que mon ami monsieur Chambertin ne découvre son digne collègue bâillonné et ficelé comme un paquet dans la chapelle du Saint-Sépulcre. Par Jupiter ! le beau tapage qu’on entendra là-bas !
Ce disant, il les aidait tous deux à sortir de la voiture. Quand elle fut dehors, l’air vif du large enveloppant soudain Marguerite la suffoqua, et elle chancela en fermant les yeux. Mais cela même n’était-il pas délicieux de se sentir tomber quand deux bras – ceux de Percy – étaient là pour la soutenir ? Elle s’abandonna à leur robuste étreinte.
— Pouvez-vous marcher, Marguerite ? C’est tout près d’ici, et le repos et la chaleur vous feront du bien.
— Mais vous, Percy ? Comment avez-vous eu assez de force ?…
Il se mit à rire, et dans ce rire clair résonnait toute sa joie de vivre.
— Appuyez-vous sur moi, ma chérie, dit-il, nous n’avons que quelques pas à faire.
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