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Septième partie Les aventures de Saïd

« Brrr ! fit Muley, lorsque Achmet eut cessé de parler, quoique tout ait fini par s’arranger au mieux, je suis encore tout frissonnant du supplice de ce malheureux capitaine, avec son grand diable de clou dans le front. Je ne veux pas aller dormir là-dessus, j’en rêverais sûrement ! Aussi bien, mon cher Abdul, poursuivit-il en se tournant vers le cinquième marchand, il faut acquitter votre dette ce soir même, si vous ne voulez pas nous faire banqueroute. C’est demain que nous nous séparons tous, vous le savez. Allons ! ami, nous vous écoutons ! et quelque chose de vif et de gai, si c’est possible, afin d’effacer de notre esprit les sinistres images du vaisseau maudit.

— J’y ferai de mon mieux, dit Abdul en laissant retomber sur ses genoux le long tuyau de son narguileh, et, si votre attention n’est pas trop fatiguée, peut-être prendrez-vous quelque intérêt au récit des épreuves, des combats et des prouesses de mon compatriote Saïd, dont le nom et l’histoire, après tant d’années, sont encore si populaires à Bagdad ! »

Du temps d’Haroun-al-Raschid, le fameux calife de Bagdad, il y avait à Balsora un brave homme du nom de Benezar, que l’on citait à l’envi comme un modèle de bonheur et de sagesse. Il avait juste assez de bien pour vivre à son aise et paisiblement sans se livrer à aucun métier ni négoce, et lorsque étant déjà sur l’âge, il lui naquit un fils, il ne pensa pas devoir pour cela modifier son train de vie habituel. « Pourquoi me mettrais-je à trafiquer ou à spéculer dans ma vieillesse ? dit-il à ses voisins : pour laisser à mon fils Saïd mille tomans de plus, si mes entreprises tournent bien, ou mille de moins, peut-être, si cela va mal ? À quoi bon tenter le sort ? Où deux se rassasient, un troisième peut se nourrir, dit le proverbe. Que mon fils devienne seulement un bon et brave garçon, c’est l’essentiel, et, quant à la fortune, il en aura toujours assez. » Ainsi dit Benezar de Balsora, et il conforma sa conduite à ses paroles. Mais s’il ne crut devoir donner à son fils ni métier ni profession d’aucune sorte, il ne négligea pas cependant d’étudier attentivement avec lui le livre de la sagesse par excellence, le divin Coran ! Et comme, à son sens, rien ne décorait plus un jeune homme, à part l’instruction et le respect pour la vieillesse, qu’un bras puissant et un cœur hardi, il fit en même temps exercer Saïd au rude métier des armes. Celui-ci, grâce à cette mâle éducation, acquit bientôt parmi la jeunesse de Balsora la renommée d’un vaillant champion ; et, de fait, il n’était surpassé par aucun des garçons de son âge, ni même par de plus âgés, dans l’art de la natation, de l’équitation ou de l’escrime.

Lorsqu’il eut atteint ses dix-huit ans, son père jugea à propos de l’envoyer à la Mecque, afin qu’il accomplît ses devoirs religieux au tombeau du Prophète, ainsi qu’il est ordonné par la coutume et par la loi.

Saïd avait terminé ses préparatifs, et il était sur le point de se mettre en route, quand son père le manda une dernière fois et lui dit : « J’ai accordé à ta conduite passée, mon enfant, les éloges qu’elle mérite ; je t’ai donné pour l’avenir les conseils que m’a suggérés mon expérience, et je t’ai remis l’argent nécessaire à ton voyage ; cependant il me reste encore une communication à te faire, non plus en mon nom, cette fois, mais au nom vénéré de ta mère, morte, hélas ! depuis douze ans déjà, et que tes yeux ont bien peu connue. » Benezar essuya une larme que ce souvenir avait fait monter de son cœur à ses yeux et poursuivit en ces termes : « Je ne partage aucunement, pour ce qui me regarde, les idées du peuple au sujet de la magie, et je ne crois point du tout, par exemple, comme le font tant de gens, qu’il existe des génies, des fées, des enchanteurs, des magiciens, – qu’on les appelle comme on voudra, – dont les conjurations puissent exercer une influence quelconque sur la vie et la destinée des hommes. Ta mère, au contraire, croyait à toutes ces choses aussi fermement qu’au Coran, et, dans un moment d’abandon, après m’avoir fait jurer de ne révéler ce secret qu’au fils qui naîtrait d’elle, elle m’a confié qu’elle-même entretenait depuis son enfance des relations avec une fée. Jugeant inutile d’essayer de la désabuser, je me contentai de sourire de sa naïve croyance ; et cependant, je dois reconnaître, mon cher enfant, que ta naissance a été accompagnée de certains phénomènes qui m’ont moi-même étonné.

« Il avait plu et tonné tout le jour, et le ciel était si noir que l’on ne pouvait lire sans lumière. Vers quatre heures de l’après-midi on vint m’annoncer qu’il m’était né un fils. Je courus aussitôt à l’appartement de ta mère ; mais ses femmes me barrèrent le passage en me disant que personne ne pouvait entrer en ce moment, leur maîtresse les ayant renvoyées toutes en leur ordonnant de la laisser seule et de ne laisser pénétrer qui que ce fût auprès d’elle. Sans tenir compte de leurs dires, je heurtai à diverses reprises, j’appelai, je me nommai, mais le tout en vain : la porte demeura close.

« Dans le temps que je me morfondais ainsi dans le vestibule, au milieu des filles de service, le ciel s’éclaircit soudain avec une rapidité dont je n’avais jamais vu d’exemple ; mais ce qui me frappa surtout, c’est que, tandis qu’un ciel du plus pur azur s’arrondissait ainsi qu’un pavillon au-dessus de notre chère ville de Balsora, tout autour continuaient de rouler, avec des grondements sourds, des nuages aux flancs sombres, d’où s’échappaient incessamment d’éblouissants éclairs. J’étais encore absorbé par la contemplation de ce spectacle étrange quand la porte de ta mère s’ouvrit. Avide de voir et de bénir mon premier-né, je me précipitai aussitôt dans sa chambre ; mais, au moment où j’en franchissais le seuil, je fus frappé d’une si forte odeur de roses, que j’en demeurai pendant quelques secondes comme étourdi. Sans paraître le moins du monde incommodée au milieu de cette atmosphère enivrante, ta mère s’empressa alors de te soulever dans ses bras et de te déposer dans les miens, en me faisant remarquer un petit sifflet d’argent que tu portais pendu au cou par une longue chaîne d’or aussi fine qu’un fil de soie.

« La bonne fée dont je t’ai parlé un jour est venue ici, me dit ta mère, et c’est elle qui a fait ce cadeau à ton petit garçon.

« – Est-ce donc aussi la fée, lui répondis-je en riant, qui a éclairci le ciel si soudainement et répandu ici cette odeur de roses ? Mais, puisqu’elle est si puissante, elle eût bien pu, ce me semble, ajoutai-je par manière de raillerie, gratifier notre Saïd de quelque chose de mieux que ce petit sifflet. »

« Ta mère me ferma la bouche avec sa main en me conjurant de ne pas plaisanter là-dessus. « Taisez-vous, me dit-elle ; les fées sont très susceptibles, elles s’irritent facilement et peuvent, en un clin d’œil, changer leurs faveurs en disgrâces. »

« Je n’insistai pas, de peur de la contrarier, et même il ne fut plus question entre nous de cette singulière aventure, que six ans après, alors que la pauvre Zemira, quoique jeune encore, sentit que sa fin était proche. Elle me confia à ce moment le petit sifflet d’argent, et me chargea de te le remettre un jour, lorsque tu aurais atteint tes vingt ans, car elle ne voulait pas que je te quittasse avant cet âge. Peu après elle mourut. Et maintenant, mon enfant, voici le cadeau qui t’a été fait, poursuivit Benezar en tirant le joyau d’une petite cassette. De quelque part qu’il vienne, je te le remets ainsi qu’il a été recommandé ; et, si je m’en dessaisis avant le terme marqué, c’est que tu vas te mettre en route, et qu’avant ton retour, – je me fais vieux, mon enfant ! – il pourrait arriver que je fusse moi-même réuni à mes ancêtres. Je ne vois d’ailleurs aucune raison sérieuse pour que tu demeures encore ici deux années comme le désirait la sollicitude de ta mère : tu es un bon et prudent jeune homme, tu manies les armes avec autant de vigueur que pas un garçon de vingt-cinq ans ; je puis donc t’émanciper dès à présent tout aussi bien que si tu avais atteint déjà ta vingtième année. Va donc, mon enfant, que ma bénédiction t’accompagne ! et, dans le bonheur ou dans l’infortune, – dont puisse le ciel te préserver ! – pense quelquefois à ton vieux père. »

Telles furent les paroles de Benezar de Balsora en congédiant son fils ; et celui-ci, après avoir baisé les cheveux blancs du vieillard, s’éloigna vivement ému. Il avait passé autour de son cou la chaîne d’or de la fée, et glissé dans sa ceinture le petit sifflet d’argent. Son cheval était prêt, il sauta légèrement sur son dos et se dirigea vers le lieu désigné pour le rassemblement de la caravane. Au bout de peu de temps, près de quatre-vingts chameaux et plus de cent cavaliers étaient réunis. Le signal du départ fut donné, et, moins d’une heure après, Saïd avait laissé derrière lui les portes de Balsora, qu’il ne devait plus revoir qu’après de longues années.

Le charme et la nouveauté d’un pareil voyage, les incidents de la route et les mille objets inconnus qui, pour la première fois, s’offraient aux regards de notre héros, absorbèrent son attention tout entière pendant les premiers jours. Mais, lorsqu’on approcha du désert, que la contrée devint toujours plus nue et l’horizon plus vaste, Saïd, se repliant sur lui-même, commença à réfléchir sur maintes choses, et entre autres sur l’étrange confidence que son père lui avait faite en partant.

Il tira le petit sifflet de sa ceinture, l’examina curieusement de tous les côtés, et finalement le porta à sa bouche pour l’essayer ; mais aucun son n’en sortit : Saïd eut beau enfler ses joues et souffler de toutes ses forces, le sifflet demeura muet. « Voilà, se dit-il tout bas, un joyau assez inutile » ; et, le replaçant dans sa ceinture, il se mit à songer à autre chose.

Cependant les paroles mystérieuses de sa mère obsédaient toujours son esprit.

Maintes fois, en effet, durant son enfance, Saïd avait entendu raconter des histoires de fées ou d’enchanteurs ; mais n’ayant jamais appris que tel ou tel de ses voisins de Balsora eût été en rapport avec un de ces êtres surnaturels, et ayant toujours, au contraire, remarqué que les récits de ce genre se rapportaient à des pays lointains ou a des temps reculés, notre héros en avait conclu naturellement que le temps de semblables apparitions était passé et que les fées avaient cessé de visiter les hommes et de prendre part à leurs aventures. Mais, aujourd’hui, après l’étrange récit que lui avait fait son père, que devait-il penser ? À force de repasser dans sa tête toutes les circonstances mystérieuses qui avaient entouré sa naissance, en s’efforçant de leur trouver une explication naturelle, Saïd s’absorba dans une rêverie si profonde qu’il demeura quasi tout un jour sur son cheval comme un homme endormi, sans se mêler aux entretiens de ses compagnons et sans entendre même leurs chansons ni leurs rires.

Saïd était un très beau jeune homme. Son œil était vif et hardi, sa bouche pleine de grâce, et quoiqu’il eût dix-huit ans à peine, il possédait cependant déjà dans toute sa personne une certaine dignité que l’on rencontre rarement à cet âge. Sa bonne mine, encore rehaussée par son costume de guerre, et la manière élégante et ferme à la fois avec laquelle il manœuvrait son cheval, attirèrent donc naturellement sur lui l’attention de plusieurs de ses compagnons.

Un homme déjà avancé en âge, qui chevauchait à ses côtés et qui paraissait se complaire particulièrement dans sa société, essaya, par quelques questions, de mettre son esprit à l’épreuve. Saïd, profondément imbu du respect qu’on doit aux têtes blanches, répondit discrètement, mais avec esprit et convenance, à son interlocuteur. Celui-ci en éprouva une grande joie et ne fit que se montrer plus désireux encore de se lier avec son jeune compagnon. Ils s’entretinrent donc avec abandon sur toutes sortes de sujets ; mais Saïd n’ayant été occupé tout le jour que d’un seul objet, il arriva, comme il est ordinaire, que la conversation reprit peu à peu la pente où l’entraînait son esprit et finit par tomber sur le mystérieux pouvoir des fées. Le jeune homme fut amené ainsi à demander en termes positifs à son compagnon s’il croyait qu’il y eût des fées, des génies, enfin de bons et de mauvais esprits, et que les hommes fussent persécutés ou protégés par eux.

Le vieillard passa sa main dans sa longue barbe, hocha la tête et dit : « Pour ce qui est de moi, je n’ai jamais vu ni nains, ni géants, ni sylphes, ni gnomes, ni fées, ni enchanteurs, et cependant je dois avouer qu’il y a nombre d’histoires que l’on ne peut révoquer en doute et dans lesquelles on est bien forcé de reconnaître l’intervention de puissances surhumaines. » Et là-dessus le vieillard se mit à redire à son jeune ami tant et tant d’aventures merveilleuses, que Saïd, en proie à une sorte de vertige, et s’efforçant toujours de s’expliquer sa propre histoire, finit par conclure que tout ce qui s’était passé à sa naissance, cet orage si subitement dissipé et ces odeurs balsamiques répandues dans la chambre de sa mère, présageaient sans doute qu’il était placé lui-même sous la protection d’une bonne fée, laquelle ne lui avait donné le petit sifflet qu’afin qu’il pût l’appeler en cas de besoin.

Toute la nuit Saïd rêva châteaux forts, palais enchantés, chevaux volants, dragons, djins, etc., et vécut enfin en plein monde de féerie.

Hélas ! il devait éprouver dès le lendemain, le pauvre garçon, combien étaient vains les rêves qu’il avait caressés dans la veille et dans le sommeil ! La caravane avait cheminé paisiblement la plus grande partie du jour, Saïd continuant de se tenir aux côtés du vieillard, son ami, lorsque apparut à l’extrême limite du désert une sorte d’ombre épaisse et mal définie. Selon les uns c’était un monticule de sable, selon d’autres un simple nuage ; d’après d’autres encore, cela ressemblait plutôt à une nouvelle caravane ; mais le vieillard, qui avait fait déjà plusieurs traversées dans le désert, cria à haute voix que l’on se mit sur ses gardes, car cet objet inconnu n’était rien moins, selon lui, qu’une troupe d’Arabes pillards qui s’avançait sur eux. Les hommes s’élancèrent aussitôt sur leurs armes, les femmes et les bagages furent groupés au centre, et tout fut préparé pour faire tête à l’attaque. La masse suspecte continuait de se dérouler lentement sur la plaine et ressemblait en ce moment à une immense troupe de cigognes lorsqu’elles émigrent vers les lointaines contrées. Peu à peu cependant sa marche s’accéléra, et à peine commençait-on à discerner nettement les cavaliers et leurs longues lances, que la bande tout entière se précipita sur la caravane avec la rapidité du simoun, et l’enveloppa comme un tourbillon.

Les voyageurs se défendirent bravement, mais les assaillants étaient plus de quatre cents. Après avoir fait pleuvoir sur la caravane une grêle de traits qui causèrent déjà beaucoup de ravages dans ses rangs, ils s’apprêtèrent à la charger à la lance. Dans cet instant critique, notre héros, qui n’avait pas cessé de combattre au premier rang et de se signaler parmi les plus braves, Saïd se rappela tout à coup son petit sifflet ; il le saisit, l’emboucha, souffla dedans de toutes ses forces, et le laissa retomber tristement : il n’avait pas donné le plus léger son. Furieux de cette déception cruelle, et voulant du moins vendre chèrement sa vie, le vaillant jeune homme banda son arc avec violence, et, visant un des voleurs qui se faisait remarquer entre tous par la magnificence de ses vêtements, il le perça d’outre en outre. Le blessé vacilla un instant sur sa selle comme un homme ivre et tomba lourdement de cheval.

« Par Allah ! qu’avez-vous fait, jeune homme ? s’écria le vieillard ; nous sommes perdus à cette heure. » L’événement ne tarda pas à justifier cette parole ; car à peine les voleurs eurent-ils vu tomber la victime de Saïd qu’ils poussèrent un effroyable cri et se ruèrent sur la caravane avec une telle rage, que le peu d’hommes qui avaient réussi à tenir bon jusque-là furent terrassés en un clin d’œil. Saïd, pour sa part, se vit enveloppé par cinq ou six Arabes ; mais il maniait sa lance avec une rapidité et une vigueur telles qu’il faisait tête à tous. Déjà il avait fait mordre la poussière à deux de ses assaillants, quand une secousse violente le renversa lui-même sur la croupe de son cheval : l’un des voleurs avait réussi à lui lancer sur la tête une sorte de filet avec un nœud coulant que tous les efforts de notre malheureux héros ne purent parvenir à rompre. Plus il s’agitait au contraire, et plus la corde se nouait et se serrait fortement autour de son cou. Et voilà comment, en dépit de sa vaillance et de sa résistance désespérée, Saïd tomba vivant aux mains de ses ennemis.

La caravane tout entière était hors de combat, les uns tués, les autres prisonniers ; et les Arabes, qui n’appartenaient pas à une seule tribu, procédèrent sur-le-champ au partage des captifs et du reste du butin. Cela fait, une partie des voleurs prit la direction du sud, tandis que les autres remontèrent vers le levant. Saïd marchait entouré de quatre cavaliers armés jusqu’aux dents et qui dardaient sur lui des regards pleins de rage, en même temps qu’ils lui adressaient les plus violentes injures. Cela lui donna à penser que l’homme qu’il avait tué était sans doute un personnage distingué, peut-être même un prince ; mais les questions qu’il hasarda à ce sujet ne firent qu’exciter dans la bande un redoublement de fureur, sans qu’on daignât lui répondre un seul mot.

Après trois jours d’une marche fatigante, pendant laquelle on ne s’arrêta que juste le temps nécessaire pour laisser souffler les chevaux, on aperçut enfin dans le lointain des arbres et des tentes. C’était le principal noyau de la tribu. Lorsque la troupe n’en fut plus qu’à peu de distance, une foule de femmes et d’enfants se précipita à sa rencontre ; mais à peine les survenants eurent-ils échangé quelques mots avec les voleurs qu’un cri terrible sortit de toutes les poitrines : tous les regards se tournèrent vers Saïd, mille bras furent levés contre lui, et des imprécations sortirent de toutes les bouches : « C’est celui-là, s’écriait-on, c’est ce misérable chien qui a frappé le grand Almanzor, le brave des braves ! Il faut qu’il meure et que sa chair soit donnée en pâture aux chacals du désert. »

La troupe avançait toujours au milieu de ces cris de mort. Lorsqu’on fut parvenu à une sorte de place ménagée au milieu du camp, on fit halte. Les prisonniers furent liés deux à deux et répartis dans les tentes en même temps que le butin. Cependant Saïd, garrotté aussi, mais seul, fut entraîné dans une tente plus grande que les autres, où se tenait un vieillard richement vêtu et dont la mine fière et grave dénotait le haut rang. Les hommes qui conduisaient Saïd pénétrèrent dans la tente silencieux et la tête basse : « Les lamentations des femmes me font pressentir un malheur, dit le vieillard en parcourant d’un regard anxieux les rangs des soldats ; oui, votre attitude me le confirme, mon fils…

— Ton fils n’est plus, dirent les soldats d’une voix gémissante ; mais voici son meurtrier. Commande, Sélim ! de quelle mort doit-il périr ? Faut-il le percer de nos flèches, ou le chasser à coups de lances, comme une bête fauve ? Veux-tu qu’il soit pendu, ou que nous le fassions écarteler par nos chevaux ?

— Qui es-tu, misérable ? » demanda Sélim en jetant un regard assombri sur le prisonnier dont la mort se préparait, mais qui gardait néanmoins une contenance ferme et digne.

Saïd satisfit à sa demande.

« Meurtrier de mon fils ! tu l’as tué, j’en suis sûr, comme un vil assassin. Tu n’aurais pas osé le combattre en face : c’est par derrière, en trahison, que ta lance l’a percé.

— Non, seigneur, répondit Saïd ; je l’ai frappé en face, en loyal combat, à l’attaque de notre caravane, et alors que j’avais déjà vu huit des nôtres tomber sous ses coups.

— Dis-tu vrai ? demanda Sélim.

— Il dit vrai, répondit un des soldats.

— Alors, poursuivit Sélim, commandant par un effort d’héroïsme à sa juste douleur, alors il n’a fait que ce que nous voulions lui faire à lui-même. Il a combattu et frappé un ennemi qui voulait lui ravir la liberté et la vie. Que ses liens lui soient ôtés sur l’heure ! »

Les soldats regardaient leur maître avec un étonnement stupide, et se montraient peu empressés d’obéir. « Ainsi, dit l’un d’eux, le meurtrier de ton fils, l’assassin du brave Almanzor échappera au supplice ! Nous eussions mieux fait de l’égorger sur le lieu même du combat, en présence du cadavre de sa victime.

— Non, je ne veux pas qu’il meure ! s’écria Sélim ; et même je prétends le garder dans ma propre tente : Je le réclame pour la juste part de butin qui m’est due : il sera mon serviteur. »

Saïd, trop ému pour remercier le magnanime vieillard, ne put que s’agenouiller devant lui et presser son front sur la main de son sauveur en signe de reconnaissance et de soumission. Cependant les soldats avaient quitté la tente en murmurant, et, lorsqu’ils eurent appris aux femmes et aux enfants rassemblés au dehors la résolution du vieux Sélim, toute la horde fit entendre des hurlements lugubres et s’écria qu’elle vengerait de ses mains la mort d’Almanzor dans le sang de son meurtrier, puisque son propre père renonçait à appliquer lui-même la peine du talion.

Le restant des prisonniers avait été partagé entre les différentes familles de la tribu. Quelques-uns furent affranchis moyennant rançon, les autres furent chargés de soigner les troupeaux, de cultiver les terres, etc., et parmi ceux-là plus d’un qui, auparavant, n’avait pas moins de dix esclaves pour le servir, dut se résigner alors à accomplir lui-même les travaux les plus vils.

Il n’en alla point ainsi de Saïd. Fut-ce sa bonne mine, sa contenance héroïque, ou bien quelque charme secret de la fée sa protectrice, qui prévint le vieillard en sa faveur ? on l’ignore ; mais il vivait dans la tente de Sélim bien plus comme un fils que comme un esclave. Cependant la haine que lui avait vouée la horde ne s’était pas apaisée. S’il errait seul à travers le camp, des imprécations et des menaces lui arrivaient de toutes parts, et plusieurs fois même il entendit siffler à son oreille des traits qui lui étaient manifestement destinés. Il eut beau se plaindre à diverses reprises à Sélim de ces attaques dirigées contre sa vie, les recherches ordonnées afin d’en découvrir les auteurs demeurèrent toujours infructueuses : la horde tout entière s’était liguée contre le favori du vieillard. Celui-ci parla donc un jour ainsi à Saïd : « J’avais compté que tu pourrais peut-être remplacer auprès de moi le fils que ta main m’a ravi ; je dois renoncer à cet espoir : tous ici sont animés contre toi d’une égale haine, et je sens, hélas ! que la protection du vieux Sélim est impuissante à te couvrir. J’ai donc résolu de te renvoyer dans ton pays sous la conduite de quelques hommes fidèles qui te guideront à travers le désert.

— Mais, s’écria Saïd, en est-il un seul ici, hors toi, noble Sélim, à qui je me puisse fier ? une fois loin de tes yeux, ne m’égorgeront-ils pas dans la traversée du désert !

— Ta vie sera sous la sauvegarde de leur serment, répondit Sélim avec le plus grand calme, et tu peux être sans crainte, la parole d’un Arabe est sacrée. »

Au bout de quelques jours, une nouvelle embûche dont Saïd faillit être victime vint rappeler douloureusement au vieillard la promesse qu’il avait faite à son fils d’adoption, et il se mit aussitôt en devoir de l’exécuter. Après avoir donné à notre héros des armes, des habits, un cheval, il choisit cinq des plus vaillants hommes de la tribu pour escorter Saïd, et leur ayant fait jurer par les plus formidables serments de respecter la vie du jeune homme, il prit congé de lui en pleurant.

Les cinq Arabes chevauchaient sombres et silencieux aux côtés de Saïd en s’avançant à travers le désert. Il ne pouvait échapper au perspicace jeune homme qu’ils ne remplissaient leur mission qu’à contrecœur, et ce qui augmentait encore son souci, c’est que deux d’entre eux avaient figuré dans le combat où Almanzor avait péri. Le troisième jour de marche, il remarqua que les visages de ses guides s’assombrissaient de plus en plus, et il les entendit échanger quelques mots à demi-voix. Il tendit l’oreille en s’efforçant de saisir leurs discours. Les voleurs s’entretenaient dans un dialecte particulier connu seulement de cette horde, et dont il n’était fait usage aussi que lorsqu’il s’agissait d’entreprises dont le secret le plus impénétrable pût seul garantir le succès ; mais, dans le temps que le vieux Sélim avait formé le projet de garder le jeune homme auprès de lui, il avait consacré maintes heures nocturnes à lui enseigner cette langue mystérieuse, et ce que Saïd entendit alors n’était pas fait pour calmer les craintes qu’il avait conçues.

« Voici l’endroit, dit l’un des hommes, où nous avons attaqué la caravane. C’est ici que le plus vaillant des guerriers tomba sous la main d’un enfant.

— Le vent a balayé la trace des pas de son cheval, dit un autre ; mais moi, j’ai gardé dans mon cœur le souvenir du héros.

— Et pour notre éternelle honte, s’écria sourdement un troisième, celui qui l’a frappé vit encore, et il est libre ! Vit-on jamais un père ne pas venger la mort de son fils unique ? Mais Sélim devient vieux et tombe en enfance !

— Où le père fait défaut, dit un quatrième, c’est le devoir de l’ami de venger son ami. C’est ici, à cette place même, que le meurtrier doit périr. Ainsi le veulent le droit et la coutume des ancêtres.

— Mais nous avons juré entre les mains du vieux, reprit le premier ; nous ne pouvons le tuer, notre serment nous lie.

— C’est vrai ! dirent les autres ; nous avons juré. Le meurtrier nous échappe.

— Pas encore ! dit l’un des voleurs, le plus farouche de tous ; le vieux Sélim est prudent et rusé, mais pas autant qu’il se l’imagine, cependant. Lui avons-nous juré de conduire ce garçon ici ou là ! non. Nous nous sommes engagés à respecter sa vie, c’est tout. Qu’il soit donc épargné par nos armes ; mais le soleil du désert et les dents aiguës des chacals se chargeront de notre vengeance. Nous n’avons qu’à l’abandonner ici étroitement garrotté. »

Ainsi dit le voleur ; mais déjà depuis quelques minutes Saïd se tenait prêt à tout événement. Au moment où ces derniers mots furent prononcés, il jeta brusquement son cheval de côté, et le faisant bondir sous l’éperon, il vola sur la plaine comme un oiseau. Les cinq brigands eurent un instant de stupéfaction en s’apercevant que le jeune homme les avait compris ; mais leur hésitation dura peu. Rompus aux chasses de ce genre, ils se partagèrent aussitôt en deux groupes et s’élancèrent à la poursuite du fugitif. Connaissant mieux d’ailleurs que le malheureux Saïd les difficultés qu’offre le désert et la manière de les éviter, deux d’entre eux l’eurent bientôt dépassé et lui barrèrent la route ; Saïd voulut essayer encore de se jeter de côté, mais deux autres cavaliers étaient là lui faisant face, et le cinquième était sur son dos. Le serment qu’ils avaient fait de ne point tuer le jeune homme ne leur permettant pas de se servir de leurs armes contre lui, les brigands eurent encore recours cette fois à leur terrible lacet pour renverser Saïd de son cheval ; et tous ensemble, se précipitant sur lui comme des furieux, ils le frappèrent à coups redoublés avec le bois de leurs lances, et, lui ayant lié fortement les pieds et les mains, ils le jetèrent ainsi qu’une masse inerte sur le sable embrasé.

Saïd invoqua tour à tour leur pitié, leur serment, tous les sentiments enfin qu’il crut capables de faire vibrer leur âme ; il leur promit une énorme rançon, sa fortune entière !… Mais à toutes ses prières, à ses promesses, à ses cris lamentables, les vengeurs d’Almanzor ne répondirent que par des rires, féroces, et, remontant à cheval sans plus attendre, ils partirent au galop. Pendant quelques instants encore, le malheureux abandonné entendit retentir sourdement les pas de leurs montures, qui bientôt se perdirent dans l’éloignement ; et le désert retomba dans son morne silence.

Alors le pauvre Saïd se crut tout à fait perdu. Il pensa à son père, au chagrin du vieillard en ne voyant pas revenir son fils !… puis, faisant un retour sur lui-même, il s’attendrit sur sa misérable destinée : si jeune et mourir ! car, il n’en pouvait plus douter à cette heure, il était condamné à périr d’inanition sur le sable en feu du désert, ou – martyre plus horrible encore ! – à se voir déchirer tout vivant par la dent d’un chacal immonde.

Le soleil montait toujours et dardait ses implacables rayons sur le front de l’infortuné. Avec des peines inouïes il parvint à se retourner en se roulant sur le sable. Dans ce mouvement, le petit sifflet qu’il portait toujours suspendu à son cou tomba de ses vêtements. C’était une lueur d’espoir, et le malheureux garrotté s’épuisa en efforts surhumains pour en approcher sa bouche. Il réussit enfin à l’effleurer de ses lèvres, à le saisir, à l’emplir de son souffle… mais, hélas ! même dans cette effroyable situation, le sifflet ne rendit aucun son, le talisman demeura sans vertu ! Désespéré, n’en pouvant plus, l’âme et le corps brisés, Saïd laissa rouler sa tête en arrière, et, ses idées s’égarant peu à peu sous les ardeurs toujours croissantes du soleil, il finit par tomber dans un profond évanouissement ou, pour mieux dire, dans un anéantissement absolu.

Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi, au bout desquelles Saïd fut réveillé par un grand bruit qui se faisait à ses côtés. Dans le même moment il se sentit violemment secouer l’épaule et poussa un cri d’effroi, car il s’imaginait déjà être entouré d’une troupe de chacals s’apprêtant à le dévorer. Mais des voix humaines retentissant à son oreille lui eurent bientôt fait reconnaître qu’il n’avait point affaire aux griffes d’une bête sauvage, mais aux mains d’un homme qui s’occupait de lui avec sollicitude et défaisait ses liens tout en causant avec deux ou trois autres individus. « Il respire encore, se disaient-ils entre eux, mais sa tête paraît égarée ; il nous prend pour des ennemis. »

Enfin Saïd ouvrit les yeux tout grands et aperçut devant lui la figure d’un gros homme court, à face rougeaude, avec de petits yeux rusés et une longue barbe. Ce personnage lui parla amicalement, l’aida à se dresser sur ses pieds et lui offrit à boire et à manger, ce dont le pauvre Saïd avait grand besoin. Tandis qu’il reprenait peu à peu ses forces, son sauveur se mit à lui raconter compendieusement qu’il était un marchand de Bagdad, qu’on l’appelait Kaloum-Bek, et qu’il faisait le commerce des châles, des voiles et autres fins tissus à l’usage des femmes. Il ajouta qu’il traversait le désert, revenant vers sa patrie, lorsqu’il avait trouvé Saïd étendu sur le sable, évanoui, à demi mort : ce spectacle avait éveillé sa pitié ; il s’était arrêté et avait tout mis en œuvre pour ranimer le moribond, que ses soins avaient fini par rappeler à la vie.

Quand le marchand eut fini sa narration, Saïd le remercia avec effusion en l’assurant de son éternelle reconnaissance ; car il était évident pour lui que sans l’intervention fortuite de ce digne homme, il n’aurait pas tardé à expirer misérablement. Kaloum-Bek s’excusa beaucoup de ne pouvoir le remettre dans sa route ; mais il était lui-même pressé par le temps, on l’attendait à Bagdad, ses affaires réclamaient sa présence, etc., etc., etc. Bref, il invita au contraire le jeune homme à l’accompagner. Bien que cela dût l’éloigner beaucoup du but de son voyage, Saïd n’avait guère d’autre parti à prendre que d’accepter cette offre, et il s’y résigna d’autant plus volontiers que le marchand lui donna l’assurance qu’il ne manquerait pas de trouver à Bagdad une occasion prochaine de regagner Balsora.

Chemin faisant, Kaloum-Bek, qui était fort bavard, ne fit qu’entretenir son compagnon de voyage du magnifique Haroun-al-Raschid, le commandeur des croyants. Il lui vanta son amour de la justice, sa sagacité, la manière simple et vraiment admirable avec laquelle il vidait les procès les plus embrouillés ; et, entre autres exemples à l’appui, il lui raconta l’histoire du Cordier, celle du Pot et des olives, histoires que connaît aujourd’hui chaque enfant et dont Saïd s’émerveilla fort. « Notre calife, poursuivit le marchand, est un homme prodigieux ! Vous imaginez-vous qu’il passe la nuit à dormir comme le commun des hommes ? Détrompez-vous : deux ou trois heures de sommeil vers le matin, c’est tout ce qu’il lui faut. Je sais ce qu’il en est, voyez-vous ! Messour, son premier chambellan, est mon cousin. Au lieu donc de se coucher comme tout le monde, le calife se promène la plus grande partie de la nuit à travers les rues de Bagdad, et rarement il se passe une semaine sans qu’il rencontre quelque aventure ; car, ainsi que vous l’avez pu voir dans l’histoire du Pot aux olives, qui est aussi vraie que la parole du Prophète, il ne fait pas sa ronde à cheval, en brillant costume, entouré de gardes et de porte-flambeaux, ce qu’il pourrait bien faire certes, si cela lui plaisait ; mais point : c’est sous l’habit d’un marchand, d’un soldat, d’un batelier, d’un mufti qu’il erre çà et là et s’assure par lui-même que tout marche bien et régulièrement. De là vient qu’il n’y a pas de ville au monde où l’on soit aussi poli qu’à Bagdad envers les gens inconnus qu’on rencontre la nuit. En effet, tel individu, qui a la mine d’un misérable Arabe du désert, pourrait fort bien être le calife en personne, et quelque méprise malencontreuse vous attirerait à coup sûr une rude bastonnade. »

Ainsi dit le marchand, et, bien que Saïd fût tourmenté d’un ardent désir de revoir son père, il se réjouit cependant de l’occasion qui s’offrait à lui de visiter la cité fameuse sur laquelle régnait le célèbre Haroun-al-Raschid. Après dix jours de route, nos voyageurs atteignirent Bagdad, et, malgré les descriptions qui lui en avaient été faites, Saïd ne put s’empêcher de s’étonner et de s’écrier sur la magnificence de cette ville, qui était précisément alors au plus haut point de sa splendeur. Le marchand invita gracieusement le jeune homme à ne pas chercher d’autre demeure que la sienne. « J’accepte, s’écria Saïd, et vous mettez le comble ainsi, mon cher Kaloum, aux obligations que je vous ai ; car, tout en m’avançant au milieu de cette succession de merveilles, je viens de me rappeler tout à coup le dénuement dans lequel m’ont laissé les brigands, et je me disais qu’excepté l’air et l’eau du Tigre et les degrés d’une mosquée pour oreiller, cette ville – si riche qu’elle soit – ne m’offrirait d’ailleurs rien gratuitement. Vous êtes une seconde fois mon sauveur, mon cher Kaloum ! » Le marchand grimaça une espèce de sourire modeste, comme s’il ne voulait pas être loué d’une action aussi simple, et il entraîna le jeune homme vers sa maison.

Le lendemain de son arrivée, notre héros venait de s’habiller pour aller se promener dans Bagdad, et, comme tout jeune homme, il se réjouissait déjà par avance des regards que ne manquerait pas d’attirer sur lui son brillant costume de cavalier, lorsque son hôte entra dans sa chambre. Après avoir examiné Saïd des pieds à la tête, il lui dit avec un petit ricanement ironique : « Tout cet accoutrement est certainement fort beau, jeune homme ! mais à quoi diable songez-vous ? Vous êtes, à ce qu’il me paraît, une tête légère et qui se soucie peu du lendemain. Avez-vous donc assez d’argent pour vivre d’une manière conforme à l’habit que vous portez ?

— Très cher seigneur, dit le jeune homme confus, et rougissant. Je n’ai point d’argent en ce moment, il est vrai ; les brigands qui m’ont abandonné dans le désert m’avaient dépouillé auparavant de tout ce que je possédais, ainsi que je vous l’ai dit ; mais si, comme je suis autorisé à le croire par la manière dont vous m’avez traité jusqu’ici, si, dis-je, vous voulez bien m’avancer une petite somme, de quoi seulement regagner ma patrie, vous pouvez être sûr que mon père vous indemnisera largement de vos déboursés et des frais de toute nature que j’aurai pu vous occasionner.

— Ton père ! ton père ! s’écria le marchand en changeant subitement de ton et en éclatant de rire insolemment, vraiment ! mon garçon, je crois que le soleil t’a brûlé le cerveau, comme on dit. T’imagines-tu donc que je me sois laissé prendre à toutes les histoires que tu m’as racontées dans le désert ? Allons donc ! dès le premier moment, sache-le bien, j’ai découvert tes mensonges effrontés, et ton impudence m’a indigné.

« D’abord, je connais tous les riches marchands de Balsora, j’ai fait des affaires avec tous, et j’aurais certainement entendu parler de ce nom de Benezar, si ton père avait seulement six mille tomans de revenu. Il est donc avéré pour moi, ou que tu n’es pas de Balsora, ou que ton père est un pauvre diable au fils duquel je ne voudrais pas prêter un aspros. Premier mensonge !

« Et puis cette attaque dans le désert ! Depuis que le sage Haroun-al-Raschid a purgé les routes du commerce des bandes qui les infestaient, quand est-il arrivé que des voleurs aient osé piller une caravane, et plus encore, en emmener les hommes en esclavage ? Mais, en admettant même que ton récit soit vrai, le fait devrait être connu ; et sur toute ma route, et ici même à Bagdad, où affluent des voyageurs de toutes les contrées du monde, jamais, au grand jamais, on n’a entendu parler de rien de semblable. Voilà ton deuxième mensonge, jeune impudent ! »

Pâle de colère et de honte, Saïd voulait couper la parole au méchant petit homme. Mais celui-ci criait plus fort que lui. « Et ton troisième mensonge, effronté hâbleur ! poursuivit-il, c’est ton séjour au camp de Sélim. Certes, le nom de Sélim est bien connu de quiconque a jamais conversé avec un Arabe du désert, mais Sélim est réputé pour le plus terrible et le plus impitoyable bandit qui soit ! et tu oses bien nous raconter que tu as tué son fils et qu’il n’a tiré de toi aucune vengeance, quand il aurait dû, tel qu’on le connaît, te faire mettre en morceaux ! Ton audace dans le mensonge va plus loin encore, et jusqu’à vouloir nous faire croire aux inventions les plus absurdes. Sélim t’aurait défendu contre la fureur de sa horde, il t’aurait recueilli dans sa propre tente, enfin il t’aurait renvoyé sans rançon au lieu de te faire pendre à l’arbre le plus voisin, lui qui souvent a fait périr ainsi des voyageurs contre lesquels il n’avait aucun sujet de haine, et seulement pour voir quelle grimace ils feraient pendant l’opération ! Oh ! tu l’avoueras, tu es un abominable menteur !

— Non ! s’écria le jeune homme suffoquant d’émotion contenue, non, je n’ai pas menti ! Tout ce que je vous ai dit est vrai, tout ; j’en jure par mon âme !

— Par ton âme ? en vérité ! cria le marchand ; par ton âme fourbe et mensongère ! Voilà une belle garantie !

— Je ne puis, il est vrai, vous donner de preuves positives, évidentes, de la vérité de mes paroles, reprit Saïd en s’efforçant de réprimer son indignation ; mais ne m’avez-vous pas trouvé garrotté et mourant au milieu du désert ?

— Cela ne prouve rien, répondit le marchand. Tu es habillé en somme comme un riche voleur, et j’incline à penser que tu n’es pas autre chose. Peut-être, que sais-je, moi ? as-tu attaqué inconsidérément quelque voyageur plus fort que toi, lequel t’aura vaincu et lié comme je t’ai vu. »

En présence de cet entêtement stupide et grossier, Saïd jugea inutile d’insister plus longtemps. « Vous m’avez sauvé la vie, dit-il, et, malgré vos soupçons injurieux, je veux vous en remercier encore. Mais enfin, où voulez-vous en venir à cette heure ? Si vous refusez de me venir en aide, il me faudra donc mendier ? Certes, je ne tendrai jamais la main à aucun de mes égaux, j’irai droit au calife et je lui dirai…

— Vraiment ! dit le marchand d’un ton narquois, tu ne veux l’adresser à personne autre qu’à notre gracieux souverain ? Voilà ce qui s’appelle mendier d’une façon peu commune ! Hé ! hé ! réfléchis cependant, mon jeune aventurier, que le chemin qui conduit chez le calife passe par chez mon cousin Messour, et qu’il me suffit d’un mot pour avertir le premier chambellan de l’art prodigieux avec lequel tu sais mentir. Mais, tiens, parlons sérieusement, j’ai pitié de ta jeunesse, Saïd ; tu peux te corriger, devenir meilleur ; il est possible encore, ce me semble, de faire quelque chose de toi. Je veux t’arracher à ta vie vagabonde, et, pour cela, j’ai l’intention de te placer dans ma boutique du bazar. Tu m’y serviras en qualité de commis pendant un an. Ce temps passé, s’il ne te plaît pas de demeurer chez moi, je te paye tes gages et te laisse aller où tu voudras, à Alep, à Médine, à Stamboul, à Balsora, chez les mécréants même, si cela te convient, je ne m’y oppose pas. Je te donne jusqu’à midi pour réfléchir à ma proposition. Acceptes-tu ? c’est bien ; refuses-tu ? je suppute alors au plus juste les frais que tu m’as occasionnés, je me paye tant bien que mal avec ce beau costume dont tu parais si vain, et je te jette nu dans la rue. Tu pourras alors, mon garçon, aller mendier à ta guise chez le calife ou chez le mufti, et tu me donneras des nouvelles de la réception qu’on t’y aura faite. »

Cela dit, l’odieux boutiquier sortit de la chambre et laissa le jeune homme à ses réflexions. Saïd le regarda s’éloigner d’un œil plein de mépris. La bassesse de ce misérable, qui ne l’avait secouru, hébergé et attiré dans sa maison, où il le tenait en son pouvoir, que dans un ignoble intérêt de lucre et pour en faire son esclave, lui inspirait plus de dégoût encore que de colère. Il essaya s’il ne pourrait pas s’enfuir ; mais les fenêtres de sa chambre étaient grillées et les portes soigneusement closes. Finalement, après de longs débats intérieurs, il résolut d’accepter, pour le moment du moins, la proposition du marchand ; il comprit que, dans sa situation, c’était encore le meilleur parti qu’il eût à prendre. Comment, d’ailleurs, dépourvu de toute ressource, aurait-il pu regagner Balsora ? Mais il se promit bien à part lui d’invoquer aussitôt que possible la protection du calife.

Le surlendemain, Kaloum-Bek installa son nouveau commis dans son magasin du bazar. Il lui montra ses châles, ses voiles, ses riches étoffes de soie, et lui indiqua l’office particulier qu’il aurait à remplir. Vêtu comme un garçon de boutique et non plus comme un élégant cavalier, un châle d’une main, de l’autre un voile brodé d’or, Saïd devait se tenir sur la porte du magasin, appeler les passants, faire chatoyer ses marchandises à leurs yeux, leur en crier le prix et les inviter à entrer et à acheter. En confiant cet emploi au jeune homme, le rusé marchand entendait fort bien ses intérêts. Kaloum-Bek, ainsi que nous l’avons dit déjà, était un petit vieillard fort laid, et, lorsqu’il se tenait lui-même devant sa boutique, déployant et vantant sa marchandise, il n’était pas rare qu’un voisin ou un promeneur lui jetât au nez en passant quelque mot de raillerie. Tantôt c’étaient des enfants dont il excitait la verve moqueuse, tantôt des femmes dont il entendait les rires étouffés sous leurs longs voiles et qui s’éloignaient en disant : « Fi ! l’épouvantail ! » Chacun, au contraire, arrêtait volontiers les yeux sur le jeune et beau Saïd, qui savait, en outre, appeler avec convenance l’attention des passants et leur présenter avec une adresse pleine de séduction ses élégants tissus.

Lorsque Kaloum-Bek se fut aperçu que sa boutique du bazar recevait tous les jours un plus grand nombre de chalands depuis que Saïd la dirigeait, il se montra plus amical envers le jeune homme ; il le nourrit mieux qu’auparavant, et il eut soin en outre de lui fournir toujours des habits convenables et même élégants. Mais ces témoignages d’un attachement intéressé ne pouvaient adoucir le chagrin de notre héros, et ses jours et ses nuits se passaient à rêver aux moyens qu’il pourrait employer pour regagner sa patrie.

Un jour que la vente avait été très active et que les garçons de boutique, chargés de porter les marchandises au domicile des acheteurs, étaient tous en course, une femme d’un certain âge entra dans le magasin et fit encore quelques emplettes. Tout en payant maître Kaloum-Bek, elle lui demanda s’il n’avait pas là un garçon pour l’accompagner et porter ses marchandises chez elle. « Dans une demi-heure, je vous les enverrai, répondit Kaloum-Bek ; il m’est impossible de vous satisfaire auparavant, à moins que vous ne consentiez à prendre à vos frais un commissionnaire étranger.

— Non, vraiment ! maître Kaloum-Bek, s’écria la dame, et, pour un marchand en réputation, vous n’êtes qu’un ladre et votre boutique est fort mal tenue. Non, vous dis-je, je ne veux pas prendre un commissionnaire de place. Votre devoir, d’après les usages et les règles du commerce, vous oblige à me faire porter mon paquet chez moi, et j’exige qu’il en soit ainsi.

— Mais veuillez attendre seulement une petite demi-heure, très noble dame, dit le marchand d’un air piteux, en se tortillant avec l’embarras le plus comique ; tous mes garçons sont en course pour l’instant.

— Voilà vraiment une piètre boutique, dans laquelle il ne reste seulement pas un valet, dit l’impatiente acheteuse. Mais que fait là ce grand fainéant ? ajouta-t-elle en se tournant du côté de Saïd ; allons ! viens, jeune drôle. Prends mon paquet et suis-moi.

— Halte-là ! halte-là ! s’écria Kaloum-Bek ahuri ; celui-là est mon enseigne vivante, mon annonceur, mon aimant ! il ne doit pas quitter le seuil de ma porte.

— Qu’est-ce à dire ? répliqua la dame avec dédain, tout en jetant son paquet sur les bras de Saïd et sans se soucier des cris du petit vieux. Voilà un beau marchand, en vérité ! et de belles marchandises, qui ne se recommandent pas suffisamment par elles-mêmes, et qui ont besoin d’un grand dadais de cette espèce pour les faire valoir ! Allons, en route, jeune homme ! tu ne perdras pas ton temps d’ailleurs, et je te promets une bonne récompense.

— Cours-y donc ! au nom d’Ariman et de tous les diables ! murmurait en même temps Kaloum-Bek à l’oreille de son commis. Vole et reviens aussi vite que possible ; la vieille fée ameuterait contre moi tout le bazar, si je refusais plus longtemps de la satisfaire. »

Saïd suivit l’exigeante vieille, qui marchait à travers les rues et se glissait dans la foule d’une allure beaucoup plus légère qu’on n’aurait dû l’attendre de son âge. Elle s’arrêta enfin devant une magnifique maison située dans un quartier retiré ; elle frappa un coup, aussitôt les portes s’ouvrirent à deux battants et laissèrent voir un riche escalier de marbre que la vieille dame gravit lestement en faisant signe à Saïd de prendre le même chemin. Ils arrivèrent ainsi dans une salle vaste et haute, et décorée avec un luxe et une élégance jusque-là inconnus à Saïd. La vieille dame se laissa tomber comme épuisée de fatigue sur un moelleux divan qui occupait tout le fond de la salle ; elle fit signe au jeune homme de déposer son paquet, et, après l’avoir gratifié d’une petite pièce d’argent, elle lui ordonna de s’éloigner.

Il était déjà à la porte, lorsqu’une voix douce et harmonieuse cria : « Saïd ! » Étonné d’entendre prononcer son nom dans un endroit où il ne se savait connu de personne, le jeune commis se retourna soudain. Une dame merveilleusement belle, entourée d’une foule d’esclaves et de jeunes filles, était assise sur le divan à la place de la vieille acheteuse du bazar. Saïd, stupéfait d’étonnement, muet d’admiration, ne put que croiser ses bras sur sa poitrine, et s’incliner profondément devant cette ravissante apparition.

« Saïd, mon cher enfant, dit la dame ou plutôt l’enchanteresse, je déplore beaucoup les tristes accidents qui t’ont conduit à Bagdad, et cependant c’était la seule ville marquée par le sort pour le rachat de ta destinée, s’il arrivait que tu quittasses ta ville natale avant tes vingt ans accomplis. Saïd, as-tu encore ton petit sifflet ?

— Si je l’ai ? certes ! s’écria joyeusement le jeune homme en tirant de son sein la chaîne d’or qui soutenait le joyau. Mais… vous-même… noble dame, et sa voix tremblait d’émotion, ne seriez-vous pas la bonne fée qui m’a fait ce cadeau le jour de ma naissance ?

— Oui, j’étais l’amie de ta mère, répondit la fée, et je veux également être la tienne aussi longtemps que tu resteras toi-même un bon et noble cœur. Ah ! que ton père (mais ces gens raisonnables n’en font pas d’autres !), que ton père n’a-t-il écouté les naïfs conseils de sa femme ! tu aurais évité bien des traverses.

— Eh bien ! c’est qu’il en devait être ainsi, répliqua gaiement Saïd, sans plus se plaindre du passé ; mais, très gracieuse fée, daignez atteler un bon vent de nord-est à votre char de nuages, prenez-moi à vos côtés, et dans deux minutes nous serons à Balsora auprès de mon bon vieux père. J’attendrai là patiemment, je vous le promets, que les six mois qui restent encore à courir jusqu’à ma vingtième année soient entièrement écoulés. »

La fée sourit légèrement. « C’est fort bien parlé, mon pauvre Saïd, dit-elle avec un soupir ; mais hélas ! cela n’est pas possible. Je ne puis, à présent que tu as quitté ta patrie, faire pour toi aucun prodige. Tant que tu seras au pouvoir de Kaloum-Bek, je ne pourrai te délivrer ; il est lui-même sous la protection d’une fée puissante, ta plus terrible ennemie.

— Quoi ! je n’ai pas seulement une bonne fée, demanda Saïd, mais une mauvaise aussi ? Eh bien ! que m’importe, après tout ! Puisque je vous ai retrouvée, ô ma noble protectrice, je ne redoute plus la maligne influence de l’autre, et, si vous ne pouvez encore m’arracher de ses griffes, il vous est permis, du moins je l’espère, de m’aider de vos conseils. Ferais-je pas bien, dites-moi, d’aller trouver le calife, de lui raconter mon aventure et d’implorer son secours ? C’est un homme sage et juste, et il me défendra contre les méchancetés de Kaloum-Bek.

— Oui, il est vrai, Haroun est un sage, mais il est homme, dit la fée en soupirant : il se fie à son chambellan Messour comme à lui-même, et il a raison, car il a souvent éprouvé Messour et l’a toujours trouvé fidèle. Malheureusement le chambellan, à son tour, accorde à son ami Kaloum-Bek une confiance semblable, et en cela il a tort ; car le marchand est un très vilain homme, quoiqu’il soit le parent de Messour. Kaloum-Bek est un homme pétri d’astuce. Aussitôt de retour ici, prévoyant ce qui pourrait arriver, il a bâti sur toi je ne sais quelle fable qu’il a débitée à son cousin ; celui-ci l’a redite au calife, qui veut être informé sur l’heure de tout ce qui se passe dans la ville, et tu peux facilement t’imaginer que le portrait qu’on a fait de toi dans cette circonstance n’est rien moins que flatté. En sorte, mon pauvre Saïd, que, lors même que tu pourrais obtenir l’entrée du palais d’Haroun, tu y serais fort mal reçu, car le prince et son ministre sont prévenus contre toi et ne croiraient pas un mot de ta trop véridique histoire.

— Mais c’est abominable, dit Saïd attristé ; me voilà donc forcé d’être encore six grands mois le garde-boutique de cet odieux Kaloum-Bek ! Ne pourriez-vous du moins, bonne fée, me concéder une grâce ? J’ai été élevé au métier des armes, et le plus grand plaisir que je connaisse, c’est un beau tournoi dans lequel on s’escrime vigoureusement avec des lances, des javelines et des épées émoussées. Les jeunes gens les plus distingués de cette ville se livrent chaque semaine à des joutes de ce genre ; mais il faut un riche costume, et surtout il faut n’être pas de condition servile, pour pouvoir entrer dans la lice. Un garçon de bazar en serait ignominieusement chassé. Si donc vous daigniez faire seulement, ô ma belle protectrice, que je pusse trouver ici chaque semaine un cheval, des habits, des armes, et que mon visage ne pût être reconnu…

— Bien cela, interrompit la fée. Ton désir est d’un noble jeune homme. Le père de ta mère était le plus brave guerrier de toute la Syrie, et son esprit paraît revivre en toi. Remarque donc bien cette maison ; chaque semaine tu trouveras ici un cheval et deux valets équipés, des habits convenables, des armes, et enfin une eau dont il suffira de quelques gouttes sur ton visage pour te rendre méconnaissable à tous les yeux. Et maintenant, Saïd, mon gentil protégé, adieu ! Sois patient ; que la prudence et la vertu t’accompagnent toujours ! Et surtout, quelque épreuve qu’il te reste encore à supporter, ne désespère jamais : si grandes que puissent être les misères humaines, la bonté d’Allah est plus grande encore. »

Le jeune homme prit congé de la fée avec de grandes protestations de dévouement et de respect, et, après avoir examiné soigneusement la maison et la rue, il reprit le chemin du bazar.

Il y arriva juste à temps pour tirer son patron d’une situation passablement critique. Un rassemblement tumultueux s’était formé devant la boutique du marchand, qui paraissait avoir un débat très vif avec deux individus. Une bande d’enfants effrontés, attirée par le bruit, gambadait autour du bonhomme en poussant des huées, en lui faisant des grimaces, et les plus hardis venaient jusque dans ses jambes le tirailler par ses vêtements, ce dont les passants paraissaient s’égayer fort. Voici ce qui avait amené cette scène grotesque :

Pendant l’absence de Saïd, Kaloum avait pris la place de son jeune commis sur le seuil de sa boutique. Mais personne ne s’arrêtait et ne faisait attention aux agaceries du vieux singe. Sur ces entrefaites, deux hommes entrèrent dans le bazar et le parcoururent plusieurs fois dans tous les sens, en promenant leurs yeux de tous côtés comme s’ils cherchaient quelque chose. Leurs regards vinrent à tomber sur Kaloum-Bek. Celui-ci, qui les observait depuis leur entrée et qui avait remarqué leur embarras, voulut essayer de le mettre à profit. Il leur cria donc de sa voix la plus insinuante : « Par ici ! mes beaux seigneurs, par ici ! que cherchez-vous ? Vous trouverez chez moi tout ce que vous pouvez désirer : beaux châles, beaux voiles, beaux tapis, beaux…

— Bonhomme, dit l’un des deux interpellés en interrompant Kaloum, il est inutile de t’enrouer à crier. Tes marchandises peuvent être toutes fort belles, ainsi que tu l’annonces, mais nos femmes sont d’humeur bizarre et capricieuse, et il est de mode aujourd’hui à Bagdad de ne se fournir de voiles qu’auprès du beau Saïd. C’est lui que nous cherchons depuis une heure sans pouvoir parvenir à le trouver. Indique-nous-le donc si tu le peux ; nous ferons des acquisitions chez toi un autre jour.

— Allah ! Allah ! Allah ! s’écria joyeusement Kaloum-Bek, le Prophète vous a précisément conduits devant sa porte. Vous cherchez le beau jeune commis pour lui acheter des voiles ? Entrez donc, mes seigneurs, c’est ici sa boutique. »

Sur ce propos, l’un des deux hommes éclata de rire au nez de Kaloum-Bek ; mais l’autre, s’imaginant qu’il osait se railler d’eux, ne voulut pas demeurer en reste avec lui, et se mit à l’accabler d’injures. Hors de lui de dépit, Kaloum appela ses voisins et les adjura de témoigner qu’il n’y avait pas dans tout le bazar une autre boutique que la sienne connue sous le nom du Magasin du beau Marchand ; mais les voisins, qui lui en voulaient et le jalousaient à cause de sa vogue récente, prétendirent ne rien savoir de cela, et les deux hommes, s’avançant alors sur le vieux hâbleur, comme ils l’appelaient, s’apprêtèrent à lui infliger une correction manuelle qui lui apprît à adresser mieux une autre fois ses inconvenantes plaisanteries. Kaloum, empêtré dans ses châles et ses voiles, qu’il redoutait surtout de voir déchirer dans la bagarre, ne pouvait se défendre qu’imparfaitement. Dans l’espoir d’attirer du secours, il se mit à pousser des hurlements lamentables qui eurent bientôt amassé devant sa boutique une foule énorme, mais parmi laquelle il ne trouva pas un défenseur. Le personnage étant connu de la moitié de la ville pour un ladre fieffé et un maître fripon, tous les assistants se réjouissaient au contraire de le voir malmener. Déjà l’un des deux hommes l’avait empoigné par la barbe, lorsque, saisi lui-même par un bras vigoureux, il fut enlevé de terre et renversé avec tant de violence, que son turban roula sur le sol tandis que ses pantoufles volaient au loin.

La foule, qui vraisemblablement eût applaudi le coup s’il se fût agi de Kaloum-Bek, fit entendre des murmures de mécontentement. Le compagnon du terrassé promena autour de lui des regards furieux, cherchant qui avait osé porter la main sur son ami ; mais en se trouvant face à face avec un grand garçon bien découplé, à l’œil de feu, à la mine hardie, il jugea prudent de ne pas envenimer les choses par trop de susceptibilité, et tendant la main à son ami pour l’aider à se relever, ils s’éloignèrent tous deux du plus vite qu’ils purent, et sans acheter ni châles ni voiles du beau commis qui venait de se faire connaître à eux d’une façon si désagréable.

« Ô la perle des commis ! Soleil du bazar ! s’exclamait Kaloum en entraînant le jeune homme dans son arrière-boutique. Par Allah ! voilà ce que j’appelle arriver à temps et mettre à propos la main à la pâte. Dix minutes plus tard, et de ma vie je n’aurais eu besoin de barbier pour me peigner et me parfumer la barbe ! Comment pourrai-je te récompenser ? »

Cependant le cœur et la main de Saïd n’avaient fait qu’obéir dans cette circonstance à un mouvement de compassion involontaire. Ce premier sentiment passé, il se repentait presque d’avoir épargné au vieux drôle une bonne correction. Une douzaine de poils de barbe de moins, pensait-il, l’eussent rendu pour douze jours doux et traitable. Néanmoins il chercha à mettre à profit les favorables dispositions du marchand et il lui demanda, pour récompense du service qu’il lui avait rendu, de lui accorder toutes les semaines une soirée de liberté. Kaloum y consentit. Il savait bien que le jeune homme était trop sensé pour essayer de s’enfuir sans argent et sans ressources d’aucune sorte.

Saïd avait obtenu ce qu’il voulait. Le mercredi suivant, qui était le jour où les jeunes gens des familles nobles se réunissaient sur une des places publiques de la ville pour se livrer à leurs exercices guerriers, il prévint son patron qu’il désirait disposer librement de sa soirée, et se dirigea en toute hâte vers le logis de sa protectrice. À peine eut-il touché le marteau de la porte, qu’aussitôt elle s’ouvrit toute grande. Les domestiques paraissaient attendre son arrivée ; car, sans qu’il eût besoin d’exprimer un désir, ils l’invitèrent à monter le bel escalier de marbre et l’introduisirent dans une chambre magnifique. Là, ils lui présentèrent d’abord dans une aiguière d’argent l’eau à laver qui devait le rendre méconnaissable. Saïd en baigna légèrement son visage et, s’étant regardé ensuite dans un miroir de métal poli, il put à peine se reconnaître lui-même : son teint s’était fortement bruni, une belle barbe noire encadrait son visage, et il paraissait au moins dix années plus que son âge.

Cela fait, les esclaves le conduisirent dans une seconde chambre où l’attendait un costume complet et d’une richesse extrême. Outre un turban du plus fin tissu, surmonté d’une aigrette de plumes rares que rattachait une agrafe de diamants ; outre un ample cafetan de soie rouge, brodé et passementé d’or, Saïd trouva là une cotte de mailles si artistement travaillée, que, bien qu’elle se prêtât à tous les mouvements du corps, elle était en même temps assez solide pour que ni lance ni épée ne pût l’entamer. Un glaive de Damas, plongé dans un élégant fourreau de velours, complétait l’équipement guerrier de notre héros. Sa toilette achevée, il se dirigeait vers la porte, lorsqu’un esclave noir lui remit un fin mouchoir de soie de la part de la maîtresse du logis. Elle lui faisait dire en même temps qu’il lui suffirait de s’essuyer légèrement le visage avec ce tissu magique pour voir disparaître aussitôt sa couleur brune et sa barbe.

Trois chevaux superbement harnachés piaffaient dans la cour de la maison. Saïd s’élança sur le plus beau et le plus fougueux des trois, ses écuyers montèrent les deux autres, et tous ensemble prirent le chemin du tournoi.

La réunion était composée des plus nobles et des plus vaillants jeunes hommes de Bagdad ; et parmi eux ne dédaignaient pas de se ranger, pour courir ou rompre des lances, les frères mêmes du calife.

Lorsque Saïd se présenta à la barrière, le fils du grand vizir galopa à sa rencontre avec quelques-uns de ses amis et, après avoir salué courtoisement le jeune homme, il l’invita à se mêler à leurs jeux, en le priant de vouloir bien faire connaître son nom et sa patrie. Saïd, ne jugeant pas à propos de rompre dès ce moment son incognito, répondit simplement qu’il se nommait Almanzor et venait du Caire ; qu’il était en voyage pour se rendre à la Mecque, mais qu’on lui avait tant vanté la vaillance et l’habileté aux armes des jeunes gens de Bagdad, qu’il n’avait pas hésité, très amoureux lui-même de semblables exercices, à se détourner de sa route pour venir prendre part à leurs jeux, s’ils voulaient bien y consentir.

L’aisance et la bonne grâce de Saïd-Almanzor le firent aussitôt bienvenir des jeunes gens. Sans lui demander de plus amples explications, ils lui présentèrent une lance et l’invitèrent à choisir son camp, la société tout entière se partageant en deux bandes qui devaient jouter l’une contre l’autre d’abord par masses, et ensuite seul à seul.

Mais, si l’extérieur séduisant de Saïd avait dès le début fixé l’attention sur lui, ce fut bien autre chose encore lorsqu’il eut pu faire montre de sa merveilleuse adresse. Son cheval était plus rapide qu’un oiseau, et son épée brillait dans sa main ainsi qu’un éclair ; il maniait sa lance comme il eût fait d’une plume, et, malgré les réactions de son coursier, ses flèches volaient au but aussi sûrement que si ses pieds eussent été fermement posés sur le sol. Après avoir accompli quelques passes brillantes mêlé à ses compagnons, Saïd parut seul dans la lice et combattit, c’est-à-dire vainquit successivement les plus renommés champions du camp opposé, ce qui lui valut l’honneur insigne d’être proclamé d’une commune voix le maître des joutes.

Le lendemain, on ne parlait dans tout Bagdad que du jeune et bel étranger. Tous ceux qui l’avaient vu, sans excepter même ceux qu’il avait vaincus, ne tarissaient pas sur ses nobles manières, son élégance, sa bravoure, etc. Ce fut pendant huit jours l’unique objet des conversations des oisifs, et plus d’une fois l’oreille charmée de Saïd put recueillir son propre éloge jusque dans la boutique de Kaloum-Bek. On ne regrettait qu’une seule chose, c’est que personne ne connût la demeure du noble Almanzor ; mais ce mystère, dont paraissait s’envelopper le jeune cavalier, ne faisait qu’ajouter encore à l’attrait qu’inspirait sa personne en irritant la curiosité.

Au prochain tournoi, notre héros trouva dans la maison de la fée un costume et une armure plus magnifiques encore que le premier jour. Cette fois, la moitié de Bagdad se pressait aux abords de la lice, et le calife lui-même voulut voir la joute de l’un des balcons de son palais. Comme tout le monde, il admira l’adresse de Saïd, et, quand les jeux furent terminés, il daigna passer de sa royale main au cou du jeune vainqueur une lourde chaîne d’or, en témoignage de sa vive satisfaction.

Depuis plus de quatre mois Saïd émerveillait Bagdad de ses prouesses, lorsqu’un soir, comme il regagnait son logis après les joutes, il entendit des voix dont l’accent le frappa. Devant lui quatre hommes marchaient à pas lents, en paraissant se consulter l’un l’autre. Saïd continua d’avancer et tout à coup il reconnut, non sans un certain saisissement, que ces hommes s’entretenaient dans le dialecte mystérieux de la horde de Sélim. Il pensa sur-le-champ, connaissant leurs habitudes, qu’ils n’étaient entrés dans la ville que pour y commettre quelque vol, et son premier mouvement fut de s’éloigner en toute hâte de pareils bandits ; mais en songeant qu’il lui serait peut-être possible d’entraver leurs mauvais desseins, il changea d’idée et se glissa au contraire encore plus près d’eux dans l’espoir d’éventer leur complot.

« Rue du Bazar, dit l’un deux, paraissant répéter une indication à ses acolytes ; cette nuit, avec le vizir.

— Bon ! dit un autre, le vizir ne m’effraye pas ! le bonhomme me fait l’effet d’un médiocre batailleur ; mais le calife, c’est une autre affaire : il est jeune, lui, et doit être bien armé ; sans compter qu’il a sans doute autour de lui, ou du moins à très courte portée, dix ou douze gardes du corps ?

— Pour cela non, repartit un troisième ; toutes les fois qu’on l’a rencontré et reconnu la nuit, il était toujours seul avec le grand vizir ou son premier chambellan. Il n’y a donc aucune crainte à avoir, et nous pouvons facilement cette nuit nous emparer de sa personne, mais bien entendu sans lui faire aucun mal.

— Certes, reprit le premier, sa mort pourrait nous coûter trop cher ! il vaut bien mieux d’ailleurs le tenir à merci, nous en tirerons la rançon que nous voudrons. Voici donc le plan que je proposerais, moi, pour arriver à nos fins sans danger : occuper le calife en face par une attaque feinte, et, pendant ce temps, le coiffer par derrière d’un bon filet qui nous le livre sans défense. Je ne parle pas de son compagnon ; le vieux singe a fait pendre assez des nôtres pour que nous puissions bien à notre tour nous passer la fantaisie d’étrangler un vizir.

— Oui, c’est cela, dirent les trois autres en riant aux éclats de cette brutale saillie : de sa vie, le vieux Sélim n’aura accompli une aussi belle expédition. Eh bien ! c’est dit, à onze heures, rue du Bazar », ajoutèrent-ils à mi-voix. Et se séparant aussitôt, ils s’éloignèrent dans diverses directions.

Épouvanté de ce qu’il venait d’entendre, Saïd ne songea tout d’abord qu’à une seule chose : courir au palais du calife et l’avertir du danger qui le menaçait. Mais, tout en marchant, les paroles de la fée lui revinrent en mémoire : il se rappela ce qu’elle lui avait dit des mauvais renseignements qu’on avait transmis au calife sur son compte ; il réfléchit qu’on allait se moquer de sa déclaration peut-être, ou bien encore affecter d’y voir uniquement la tentative audacieuse d’un aventurier pour s’insinuer auprès d’Haroun. Et si, pour le punir d’en savoir plus long que la police, on allait l’arrêter, le retenir en prison !… Saïd suspendit sa course et, tout bien pesé, il jugea que ce qu’il avait de mieux à faire était de se fier à sa bonne épée pour délivrer personnellement le calife des mains des voleurs.

Au lieu donc de regagner la maison de Kaloum-Bek, notre héros s’assit sur les marches d’une mosquée et attendit là que la nuit fût tout à fait close. Il se dirigea alors vers la rue du Bazar, et ayant avisé, environ vers son milieu, une encoignure assez profonde formée par la saillie d’une maison, il s’y cacha du mieux qu’il put. Au bout d’une heure à peu près, son œil, tendu vers l’entrée de la rue, aperçut deux ombres qui s’avançaient de son côté d’une allure prudente et circonspecte. Saïd croyait déjà que c’était le calife et son grand vizir, quand l’un des promeneurs nocturnes ayant frappé légèrement dans ses mains, deux autres accoururent aussitôt à pas de loup d’une petite rue qui longeait le bazar. Les quatre hommes, les quatre voleurs, car c’était eux à n’en pas douter, chuchotèrent un moment et se séparèrent. Trois d’entre eux vinrent se poster non loin de Saïd, tandis que le quatrième, faisant le guet, se promenait de long en large, de manière à pouvoir signaler du plus loin à ses compagnons l’approche des personnages qu’ils attendaient.

À peine une demi-heure s’était-elle écoulée que des pas retentirent dans la direction du bazar. Le guetteur poussa un cri convenu, et soudain les trois brigands s’élancèrent de leur cachette. Mais aussitôt, tirant son glaive de fin acier de Damas, Saïd se précipita sur les voleurs avec la rapidité de la foudre en criant d’une voix formidable : « À mort ! à mort ! les ennemis du grand Haroun ! » Et du premier choc il en étendit un à ses pieds. Deux autres étaient occupés à contenir et à désarmer le calife, qu’ils avaient réussi à coiffer de leur terrible filet ; Saïd fondit sur eux sans leur laisser le temps de se reconnaître, et prit si bien ses mesures que d’un seul et même coup il réussit à trancher la corde du filet et le poignet de l’un des brigands. Au cri que poussa le mutilé en s’affaissant sur ses genoux, celui de ses compagnons qui luttait contre le vizir s’empressa d’accourir de son côté pour le secourir ou le venger ; mais le calife, qui grâce à Saïd était parvenu à se dépêtrer enfin de la corde qui l’étranglait, le brave Haroun put alors se mêler à la lutte, et tirant vivement son poignard, il le planta jusqu’à la garde dans la gorge de ce nouvel assaillant. Le quatrième voleur s’était enfui ; la place était libre : le combat tout entier n’avait pas duré plus d’une minute.

« Par Allah ! l’aventure est étrange ! s’écria le calife en s’avançant vers notre héros, et cette audacieuse attaque et ton intervention si soudaine et si heureuse m’étonnent également. Mais comment sais-tu qui je suis, et comment as-tu appris les criminels projets de ces misérables ?

— Commandeur des croyants, répondit Saïd, je suivais ce soir la rue El Malek ; ces hommes étaient devant moi et s’entretenaient dans une langue étrangère que j’ai eu l’occasion d’apprendre autrefois : ils complotaient de te faire prisonnier et de tuer ton grand vizir. Le temps me manquait pour te faire parvenir un avis. Me trouver moi-même à l’endroit où ils devaient t’attendre, c’est tout ce que je pouvais. J’y suis venu, et, avec l’aide de Dieu, j’ai réussi à déjouer les embûches des méchants.

— Merci ! noble jeune homme, dit Haroun ; mais le lieu est peu propice aux longs discours. Prends cet anneau et viens demain me le rapporter au palais ; nous causerons alors plus à loisir de cette aventure et de toi-même, et nous verrons ce que nous pourrons faire pour toi. Allons ! vizir, partons ! la place n’est pas sûre, et le drôle qui s’est échappé pourrait bien ramener contre nous une troupe nouvelle. C’en est assez pour cette nuit ; demain nous éclaircirons tout cela ! »

Ainsi dit Haroun. Mais, avant de s’éloigner avec son maître, le grand vizir s’approcha à son tour de Saïd, et déposant dans ses mains une lourde bourse : « Prends toujours cela en attendant mieux, lui dit-il ; demain nous nous reverrons, je l’espère ; mais aujourd’hui est à nous, demain est à Dieu ! »

Ivre de joie, Saïd ne fit qu’un saut jusqu’à la maison de son patron. Il y fut reçu avec un déluge d’injures par l’avide marchand, qui croyait déjà que son commis s’était enfui, et qui supputait, tout en maugréant, les sommes que son départ allait lui faire perdre.

Cependant le jeune homme, qui avait jeté un regard dans la bourse et l’avait trouvée richement garnie, laissait Kaloum-Bek épancher sa bile tout à son aise, sûr qu’il était désormais de pouvoir reprendre le chemin de Balsora quand il le voudrait. Le marchand s’arrêta enfin de lassitude. Alors, et sans daigner lui donner la moindre explication au sujet de sa longue absence, Saïd se contenta de déclarer nettement et brièvement au vieux dogue qu’il eût à chercher un autre commis, que pour lui il était las de ses insolences et de ses grossièretés, et qu’il prétendait s’en aller sur l’heure. « Tu peux d’ailleurs, ajouta-t-il en jetant au boutiquier un regard de souverain mépris, tu peux garder les gages que tu m’avais promis ; je te tiens quitte de tout payement : adieu ! »

Il dit et gagna la porte aussitôt, sans que Kaloum-Bek, muet d’étonnement, songeât à s’y opposer.

Mais le lendemain, le marchand, qui avait réfléchi toute la nuit sur sa mésaventure, fit battre la ville dans tous les sens par ses garçons de magasin afin de découvrir le fugitif. Longtemps leurs recherches furent vaines. À la fin cependant, l’un des coureurs revint et dit qu’il avait vu Saïd sortir d’une mosquée et entrer dans un caravansérail : « seulement, ajouta-t-il, il est complètement changé et porte maintenant un riche costume de cavalier. »

En entendant cela, Kaloum-Bek se répandit en imprécations et s’écria : « Il faut qu’il m’ait volé, le misérable, pour être ainsi vêtu ! » Et sans perdre de temps, il courut à la direction de la police. Comme il était connu là pour un parent de Messour, le premier chambellan, il ne lui fut pas difficile d’obtenir quelques agents avec un ordre pour arrêter Saïd. Celui-ci était assis devant un caravansérail et causait tranquillement, avec un marchand qu’il venait de rencontrer, des occasions que l’on pouvait avoir pour se rendre à Balsora, lorsque soudain il se vit enveloppé par une bande d’argousins qui, en dépit de ses cris et de sa résistance, lui lièrent les mains derrière le dos, et se bornèrent à répondre à ses questions, qu’ils agissaient en vertu de la loi et d’après la plainte de son légitime seigneur et maître Kaloum-Bek. Sur ces entrefaites, le petit monstre arriva, et, tout en raillant et persiflant Saïd sur son évasion manquée, il fouillait dans ses poches, dont il retira tout d’un coup, à la stupéfaction de tous les assistants et à la sienne propre, une longue bourse de soie toute gonflée d’or.

« Voyez ! s’écria-t-il d’un air de triomphe, voyez ce qu’il m’a soustrait, le maître filou ! » Là-dessus les gens que cette scène avait amassés se détournèrent avec horreur du jeune homme, en se disant l’un à l’autre : « Qui aurait pu croire cela, avec son air candide ? – Voyez donc, c’est le beau commis du bazar ! – Si jeune et si corrompu ! – Quel petit serpent ! » Et tous ensemble de hurler : « Chez le cadi ! chez le cadi ! qu’il reçoive la bastonnade ! »

Le cadi accueillit rudement le voleur supposé. Saïd voulait s’expliquer, mais il lui fut enjoint de se taire et de laisser d’abord interroger le plaignant.

Le juge, se tournant alors vers le marchand, lui représenta la bourse et lui demanda s’il la reconnaissait pour sienne et si l’or qu’elle contenait lui avait été dérobé.

Kaloum-Bek le jura.

« C’est faux ! s’écria Saïd.

— Il ne suffît pas de nier, dit le juge d’un ton brusque : tous les voleurs en font autant. Peux-tu prouver que cet or t’appartenait légitimement ?

— Je l’en défie bien ! dit Kaloum, prévenant la réponse du jeune homme : il ne possédait rien quand je l’ai trouvé dans le désert ; depuis quatre mois qu’il est à mon service, je ne lui ai rien donné. Comment donc l’aurait-il acquis ?

— On m’en a fait don, répliqua Saïd.

— En guise de pourboire peut-être ? dit ironiquement Kaloum. La bonne folie ! et comme cela est vraisemblable ! Tu mentais mieux jadis. Et moi, je le jure encore, et mon serment vaut mieux que le tien, misérable aventurier ! cet or m’a été dérobé, et c’est en abusant de la confiance que je te témoignais que tu as réussi à tromper ma vigilance et à détourner peu à peu de ma caisse cette somme énorme.

— Il suffit, dit le juge, la cause est entendue. Reprends ta bourse, Kaloum. » Et se tournant vers Saïd, il ajouta : « Aux termes d’une loi récente de Sa Hautesse, tout vol commis dans l’intérieur du bazar et s’élevant à cent pièces d’or emporte la peine du bannissement perpétuel dans une île déserte. Tu partiras demain, mon jeune drôle, avec une vingtaine d’honnêtes gens de ton espèce, pour le lieu de ton exil. En attendant, en prison ! »

Et tout fier du beau jugement qu’il venait de prononcer tout d’une haleine et sans ânonner, le cadi descendit de son tribunal et s’éloigna sans daigner écouter les cris et les supplications de Saïd, qui demandait instamment qu’on le conduisit devant le calife, Sa Hautesse pouvant seule entendre, disait-il, les explications qu’il avait à donner. Mais l’unique réponse qu’obtinrent ses prières, ce fut un haussement d’épaules du juge, accompagné d’un ricanement de Kaloum-Bek, et le malheureux jeune homme resta livré aux mains des stupides chiaoux, qui l’entraînèrent à coups de bâton vers la felouque qui devait l’emporter le lendemain.

Dans un étroit espace, et si bas qu’on ne pouvait s’y tenir debout, vingt hommes étaient entassés déjà, étendus pêle-mêle sur une paille fétide, ainsi qu’un ignoble bétail. L’entrée de notre héros, qu’ils croyaient un des leurs, fut saluée par eux de hourras frénétiques entremêlés d’injures et d’imprécations grossières contre le juge et le calife ; mais en y apercevant la noble physionomie du jeune homme et les pleurs silencieux qui baignaient son visage, désolé, ils reconnurent que celui-là n’était pas de leur bande, et dès lors ils lui tournèrent le dos avec une pitié méprisante.

Tel était le lieu, tels étaient les hôtes au milieu desquels Saïd venait d’être plongé. Du reste, ainsi que l’avait annoncé le juge, la felouque démarra le lendemain et commença de suivre le courant du Tigre pour de là gagner le golfe Persique et la mer des Indes.

Une fois par jour seulement on descendait dans la cale un baquet de riz gâté et une cruche remplie d’une eau saumâtre ; c’était toute la nourriture des prisonniers, et, si dégoûtante qu’elle fût, Saïd dut se résigner à en prendre sa part pour ne pas mourir de faim.

Il y avait plus d’une semaine déjà qu’ils naviguaient ainsi, lorsqu’un matin les malheureux captifs se sentirent plus rudement secoués qu’à l’ordinaire dans leur geôle flottante. Les vagues battaient avec fureur les flancs du vaisseau, et l’on entendait courir çà et là sur le pont d’une façon désordonnée. Soudain une secousse terrible se fit sentir et fut suivie aussitôt d’un sinistre craquement : le navire avait touché.

« Malédiction ! l’eau nous envahit, s’écria dans le même moment l’un des prisonniers ; et tous ensemble frappèrent à coups redoublés aux écoutilles, afin de les faire ouvrir ; mais aucune voix ne leur répondit, rien ne bougea au-dessus d’eux.

Ils essayèrent alors, à l’aide de leurs vêtements, de calfater la voie d’eau qui s’était ouverte dans les parois du vaisseau ; mais la brèche était trop large, leurs moyens trop restreints pour qu’ils pussent y parvenir ; et la mer continuait de monter à vue d’œil dans l’étroit espace qui les tenait enfermés. Quelques minutes encore et ils périssaient tous, lorsqu’enfin, par un suprême effort, ils réussirent à faire sauter la porte de leur tombeau.

Ils s’élancèrent tumultueusement au haut de l’escalier ; mais, en arrivant sur le pont, ils le trouvèrent complètement désert : tout l’équipage s’était sauvé dans les embarcations. À cet aspect, un immense cri de rage s’échappa de la poitrine des déportés, comme un rugissement de bêtes fauves, et troublés jusqu’à la démence par l’idée de la mort, ces êtres dégradés ne songèrent plus alors qu’à chercher dans l’orgie l’oubli de leur situation. Éperdus, ivres, n’ayant plus conscience de ce qui se passait autour d’eux, ils riaient, chantaient, dansaient ou se roulaient sur le pont, au milieu des barriques défoncées et des bouteilles vides, lorsque la tempête, redoublant d’effort, arracha enfin le navire de l’écueil sur lequel il s’était échoué, l’enleva comme une plume légère sur la crête d’une vague, et presque au même moment le rejeta en débris à l’abîme.

Saïd, cependant, plus sage que ses compagnons, et sachant contempler la mort sans forfanterie et sans lâche terreur, avait réussi à se cramponner au grand mât au moment où le navire s’en alla en mille pièces. Les vagues, toujours courroucées, le faisaient rouler çà et là, au hasard, et par instants le submergeaient entièrement ; mais, grâce à son habileté dans la natation et surtout à son indomptable énergie, notre héros finissait toujours par revenir à la surface. Il nageait ainsi depuis une demi-heure, toujours en danger de mort, lorsqu’en appuyant sa main sur sa poitrine oppressée de fatigue, il sentit rouler sous ses doigts son petit sifflet d’argent.

Bien souvent déjà et bien cruellement le pauvre Saïd avait été déçu par son prétendu talisman. Il se ressouvint cependant de la parole de la fée : Ne désespère jamais !et demandant à ses poumons épuisés tout le souffle qu’ils pouvaient contenir, il porta le sifflet à ses lèvres… Un son clair et perçant retentit, dominant le bruit de la tempête, et soudain, ô miracle ! les flots s’apaisèrent, et la mer, tout à l’heure troublée jusqu’au fond de ses abîmes, fut en un clin d’œil unie comme une glace.

À peine Saïd avait-il eu le temps de reprendre haleine et de jeter autour de lui un regard d’exploration, qu’il lui sembla que le mât sur lequel il était assis se dilatait et s’agitait sous lui d’une étrange façon, et il ne put se défendre d’un certain effroi en reconnaissant qu’il n’était plus à cheval sur un morceau de bois inerte, mais sur un énorme poisson de l’espèce des dauphins. Il ne tarda pas à se remettre cependant, et, quand il vit que son aquatique coursier nageait rapidement, il est vrai, mais régulièrement, sans secousses et toujours à fleur d’eau, il n’hésita plus à attribuer cette merveilleuse transformation à l’appel de son sifflet et à l’influence de la bonne fée, à laquelle il adressa alors à travers les airs mille remerciements enflammés.

Le dauphin filait sur la plaine humide avec une telle rapidité qu’avant la fin du jour Saïd aperçut la terre et reconnut l’embouchure d’un large fleuve dans lequel le dauphin pénétra aussitôt. Mais, à ce moment, notre héros commença à ressentir des tiraillements d’estomac qui lui rappelèrent qu’il n’avait pas mangé depuis vingt-quatre heures. « Si j’essayais encore la puissance de mon talisman ! » pensa-t-il ; et tirant un son aigu de son sifflet, il souhaita d’avoir sur l’heure un bon repas. À l’instant même, le dauphin s’arrêta, et, du fond de l’eau, portée sur la queue d’un poisson arrondie en volute, surgit une table chargée des mets les plus exquis. Pas n’est besoin de dire qu’elle était aussi peu mouillée que si depuis huit jours elle eût été exposée au soleil. Notre héros s’en donna à cœur joie ; nous savons à quel ordinaire insuffisant et misérable il avait été soumis pendant sa captivité : il avait besoin de reprendre des forces. Lorsqu’il fut suffisamment rassasié, il remercia encore la bonne fée, comme il avait fait précédemment, ne doutant pas que ses paroles ne lui parvinssent, puisque son oreille subtile savait entendre de si loin son sifflet ; la table replongea, et, sans qu’il fût besoin de nouveau souhait de la part de Saïd, le dauphin se remit en route.

Le jour commençait à baisser, quand, sur la rive droite du fleuve, un château d’une architecture à la fois élégante et grandiose apparut aux regards du jeune homme. Il n’avait pas eu le temps d’exprimer le désir de s’y arrêter, qu’il s’aperçut que son poisson se dirigeait précisément de ce côté.

Sur la terrasse de la maison on apercevait deux hommes en riche costume ; des esclaves nombreux se pressaient sur le rivage, et tous, maîtres et serviteurs, suivaient d’un œil curieux les mouvements de notre héros et battaient des mains d’admiration. Le dauphin s’arrêta au pied d’un escalier de marbre blanc qui, de la rivière, où venaient baigner ses derniers degrés, conduisait au château par une allée plantée d’arbres rares. Une demi-douzaine d’esclaves s’élancèrent au-devant de Saïd afin de l’aider à prendre terre, et l’invitèrent de la part de leur maître à se rendre au château. Le jeune homme les suivit et trouva sur la terrasse du palais deux hommes de haute mine qui le reçurent avec affabilité et courtoisie.

« Qui donc es-tu ? merveilleux étranger, lui demanda le plus jeune des deux ; comment te nomme-t-on, toi qui sais apprivoiser et conduire les monstres des mers comme le meilleur écuyer son cheval de bataille ? Es-tu un enchanteur ou un homme comme nous ? parle.

— Seigneur, répondit Saïd, je ne suis qu’un simple mortel, mais dont la destinée a traversé d’étranges crises dans ces derniers temps, et si vous pouvez y prendre quelque intérêt, je vous en ferai le récit volontiers.

— Parle ! nous sommes avides de t’entendre. »

Saïd se mit alors à raconter à ses hôtes toute l’histoire de sa vie, et cette prodigieuse succession de catastrophes qui étaient venues fondre sur lui depuis le moment où il avait quitté la maison de son père jusqu’au naufrage auquel il avait échappé le matin même d’une manière si miraculeuse. Tandis qu’il parlait, il put remarquer plusieurs fois sur le visage de ses auditeurs des signes de profond étonnement. L’épisode de l’embuscade nocturne dressée par les brigands contre le calife, et dont l’adresse et la bravoure de Saïd avaient réussi à le tirer, cet épisode en particulier parut émouvoir beaucoup les deux hommes et leur arracha des cris d’admiration ; mais, lorsque le jeune homme eut achevé son récit, celui qui l’avait interrogé déjà et qui paraissait le maître de la maison, reprenant la parole à son tour, lui dit vivement : « Quelque étranges que soient tes aventures, Saïd, je les crois vraies du premier mot au dernier ; il y a dans ton regard et dans tout ton air un accent de franchise qui ne saurait tromper. Mais enfin, s’il se rencontrait des incrédules qui te demandassent des preuves matérielles, ne pourrais-tu leur en fournir quelqu’une ? Tu nous disais tout à l’heure que le calife t’avait remis un jour une chaîne d’or à la suite d’un tournoi, et qu’après l’attaque des brigands il t’avait fait don d’un anneau ; ne pourrais-tu du moins représenter ces objets ?

— Les voici ! répondit Saïd, en tirant de son sein la chaîne et l’anneau.

— Par la barbe du Prophète ? c’est bien cela ! c’est bien mon anneau ! s’écria le plus grand des deux hommes. Grand vizir ! notre sauveur est devant nous ! »

Mais Saïd, se prosternant aussitôt : « Pardonne-moi, dit-il, commandeur des croyants, d’avoir osé te parler comme je l’ai fait ; j’ignorais que je fusse devant le noble Haroun-al-Raschid, le tout-puissant calife de Bagdad.

— Oui, je suis le calife et ton ami sincère et dévoué, répondit Haroun en embrassant le jeune homme. Dès maintenant tes tribulations sont finies : je t’emmène à Bagdad, et j’entends que désormais tu n’aies pas d’autre demeure que mon propre palais. »

Saïd remercia le calife de ses bontés et lui promit de se conformer à son désir, mais seulement après qu’il aurait été revoir son vieux père, qui devait être en grande inquiétude à son sujet. Haroun approuva cette résolution du jeune homme et loua hautement le sentiment qui la lui dictait. Peu après, ils montèrent tous à cheval et reprirent le chemin de Bagdad, où ils rentrèrent à la nuit tombante.

Le lendemain, Saïd se trouvait précisément auprès du calife avec le grand vizir, lorsque Messour, le premier chambellan, entra dans la salle et dit : « Commandeur des croyants, daigneras-tu permettre à ton serviteur de solliciter une grâce de Ta Hautesse ?

— De quoi s’agit-il ! demanda Haroun.

— Mon bon et cher cousin Kaloum-Bek, un des plus fameux marchands du bazar, vient de venir me trouver, reprit Messour ; il a une singulière contestation avec un homme de Balsora, dont le fils a été son commis. Ce garçon s’est enfui de chez mon cousin après l’avoir volé, et l’on ne sait où il est à présent. Le père, cependant, veut que Kaloum lui rende son fils ; et comment le pourrait-il faire, puisqu’il n’est plus chez lui ? Mon cousin fait donc appel au soleil de ta justice, et il invoque ta haute intervention pour le délivrer des obsessions de l’homme de Balsora.

— Oui, je jugerai ce différend, dit le calife. Dans une demi-heure que ton cousin soit ici avec l’homme contre lequel il réclame.

— Par Allah ! mon cher Saïd, s’écria Haroun quand Messour se fut éloigné, les choses s’arrangent d’elles-mêmes, et voici une affaire qui ne pouvait arriver plus à propos. Tu voulais partir pour Balsora afin d’aller embrasser ton vieux père, il est à Bagdad ; je me proposais de punir Kaloum-Bek, et c’est le traître lui-même qui accourt au-devant du châtiment ! Certes, il faut reconnaître dans ce concours d’événements la direction divine. Mais, puisque le sort a bien voulu que j’apprisse de la manière la plus inespérée comment tout s’est passé, je veux rendre ici un jugement digne du grand roi Salomon. Toi, Saïd, cache-toi derrière les draperies de mon trône jusqu’à ce que je t’appelle ; et toi, grand vizir, fais mander au plus vite le trop empressé et trop partial cadi : je veux l’interroger moi-même. »

Le cœur de Saïd battit bien fort dans sa poitrine lorsqu’il vit Benezar, le visage pâle et vieilli encore par le chagrin, entrer d’un pas chancelant dans la salle de justice. Il se sentait une envie immodérée de courir à lui et de se jeter dans ses bras en criant : « Me voici, pauvre père ! sèche tes pleurs ; ton Saïd est retrouvé. »

L’entrée de Kaloum-Bek vint donner un autre tour à ses idées. Celui-ci, la mine assurée, la démarche superbe, se prélassait aux côtés de son cousin le chambellan, avec lequel il chuchotait en ricanant et en clignotant de ses petits yeux ternes. La vue de ce misérable jeta Saïd dans une telle colère qu’il eut toutes les peines du monde à ne pas s’élancer de sa cachette pour lui sauter à la gorge et l’obliger à confesser sur l’heure ses perfidies infâmes.

Après que le calife Haroun eut pris place sur son trône, le grand vizir ordonna de faire silence, et demanda d’une voix haute qui se présentait comme plaignant devant son maître.

Le front cuirassé d’impudence, Kaloum-Bek s’avança et dit : « Il y a quelques jours, je me trouvais sur le seuil de ma boutique du bazar, lorsqu’un crieur, tenant une bourse à la main, s’arrêta devant ma porte et cria : « Une bourse d’or à celui qui pourra donner des nouvelles de Saïd de Balsora ! » Ce Saïd avait été précisément un de mes commis ; j’appelai donc le crieur : « Par ici, par ici, camarade, je puis gagner la bourse. » Cet homme… (et d’un geste dédaigneux il indiqua Benezar), cet homme, qui me fatigue présentement de ses réclamations, accompagnait le crieur. Il s’avança alors vers moi d’un air amical et me pria de lui dire ce que je savais de son fils. Je m’empressai de lui raconter dans quelles circonstances je l’avais trouvé au milieu du désert, comment je l’avais secouru, soigné, hébergé, et comment enfin je l’avais ramené avec moi à Bagdad. En entendant cela, il me remit sur-le-champ la bourse promise. Mais voyez, noble calife, quelle est la folie de cet homme ! Lorsque, pour compléter les renseignements qu’il demandait, je lui dis que son fils avait travaillé chez moi, mais qu’il s’y était mal conduit, qu’il m’avait volé et s’était enfui de ma maison, il refusa de me croire ; il m’injuria, m’accusa d’imposture, et voilà plusieurs jours déjà qu’il me poursuit et me fatigue de ses plaintes, en me réclamant à la fois son fils et son argent. Or, je ne puis et ne dois lui rendre ni l’un ni l’autre ; car l’argent m’appartient pour la nouvelle que je lui ai donnée, et, quant à son méchant garnement de fils, est-ce donc à moi de le retrouver ? »

Benezar prit la parole à son tour. Il représenta son fils comme un noble et fier jeune homme, incapable de l’action indigne dont on l’accusait, et il adjura le calife de daigner provoquer à cet égard une enquête minutieuse auprès de tous les gens qui l’avaient connu.

« Cela sera fait s’il en est besoin », dit le calife. Puis, se tournant vers Kaloum-Bek : « N’as-tu pas dénoncé le vol comme c’était ton devoir ?

— Eh ! sans doute, s’écria le marchand ; j’ai traduit mon voleur devant le cadi.

— Qu’on introduise le cadi ! » dit Haroun.

À la stupéfaction de tous, celui-ci entra sur-le-champ, comme s’il eût été transporté là par quelque charme, et, sur la demande du calife, il déclara se rappeler parfaitement l’affaire dont il s’agissait.

« Tu as interrogé le jeune homme ? demanda Haroun ; a-t-il avoué son crime ?

— Je l’ai interrogé, seigneur, mais je n’ai pu obtenir de lui un aveu précis et formel : il prétendait ne pouvoir s’expliquer que devant Votre Hautesse.

— Je ne me souviens pas de l’avoir vu, dit le calife.

— Pourquoi aurais-je satisfait à son désir ? répondit le juge : s’il fallait écouter de pareils drôles, c’est par bandes qu’on devrait les amener chaque jour au pied du trône de Votre Hautesse.

— Tu sais que mon oreille est ouverte à tous, objecta le calife avec sévérité ; mais sans doute le crime était tellement avéré qu’il n’était pas besoin d’amener le jeune homme à mon tribunal. Et toi, d’ailleurs, Kaloum, tu as produit certainement des témoins irrécusables du vol dont tu te plaignais ?

— Des témoins ? répondit le marchand, ne pouvant dissimuler un léger trouble ; des témoins ? non. Comme on dit, seigneur, vous savez, rien ne ressemble plus à une pièce d’or qu’une autre pièce d’or. Quels témoins aurais-je donc pu produire pour établir que l’or volé avait été détourné de ma caisse ?

— Mais alors à quoi donc as-tu reconnu que la somme t’appartenait ? demanda le calife.

— À la bourse qui la renfermait, répondit le marchand.

— Tu l’as sur toi, cette bourse ? poursuivit Haroun.

— La voici ! dit Kaloum-Bek en la tendant au vizir pour la faire passer au calife.

— Mais, s’écria le vizir jouant d’étonnement, que vois-je ! cette bourse est à toi, dis-tu, chien maudit ? et moi j’affirme qu’elle m’appartenait et que je l’ai donnée avec son contenu, une centaine de pièces d’or environ, à un brave jeune homme qui m’avait secouru dans un danger pressant.

— En jurerais-tu ? demanda le calife en se tournant vers son ministre.

— Certes ! par ma place au paradis ! répondit le vizir. Je ne saurais la méconnaître, d’ailleurs ; c’est ma fille elle-même qui l’a brodée.

— Tu as donc mal jugé, cadi ? dit Haroun ; mais, puisqu’il n’existait ni preuves ni témoins d’aucune sorte, qu’est-ce donc qui t’a pu faire croire que la bourse appartenait au marchand ?

— Il me l’a juré, dit le juge, commençant à s’effrayer de la tournure que prenaient les choses.

— Ainsi, tu as fait un faux serment ! s’écria le calife d’une voix de tonnerre en s’adressant au marchand, qui se tenait devant lui tremblant et blême.

— Allah ! Allah ! gémit celui-ci, je ne voudrais pas donner un démenti au seigneur grand vizir ; assurément, sa parole est digne de foi ; mais cependant… peut-être… cela s’est vu… on se trompe quelquefois. Ah ! traître Saïd ! je donnerais mille tomans pour qu’il fût ici ! il faudrait bien qu’il confessât son crime !

— Qu’as-tu donc ordonné de ce Saïd ? demanda le calife au juge ; où se trouve-t-il à cette heure ?

— D’après la loi, balbutia le juge, j’ai dû le condamner au bannissement perpétuel dans une île déserte.

— Ô Saïd, mon enfant, mon pauvre enfant ! » gémit le malheureux père éclatant en sanglots.

Mais Kaloum, criant plus haut que tout le monde, répétait avec des gestes d’un désespoir extravagant : « Oui, mille tomans, dix mille ! je les donnerais pour que Saïd fût là.

— Parais donc, Saïd ! s’écria le calife, et viens confondre tes accusateurs. »

À ce cri, à la vue du jeune homme, le marchand et le cadi demeurèrent pétrifiés comme s’ils se fussent trouvés en présence d’un fantôme ; roulant les yeux çà et là d’un air hagard, essayant de parler et ne faisant entendre que des sons inarticulés, ils tombèrent à genoux enfin et frappèrent le pavé de leur front. Mais le calife, poursuivant son interrogatoire avec une inflexible rigueur : « Kaloum ! Saïd est devant toi ; t’avait-il volé ?

— Non ! non ! grâce ! hurla le misérable.

— Cadi, tu invoquais la loi tout à l’heure : la loi ordonne d’entendre tout accusé, quel qu’il soit et qui que ce soit qui l’accuse ; elle ordonne surtout de ne condamner que des coupables. Quelle preuve avais-tu de la culpabilité de Saïd ?

— Le témoignage de Kaloum-Bek seulement ; je m’en étais contenté parce que c’est un homme notable.

— Eh ! t’ai-je donc institué juge et placé au-dessus de tous pour n’écouter que les gens notables ? s’écria le calife dans un noble mouvement de colère. Je te bannis pour dix ans dans une île déserte. Tu réfléchiras là sur l’essence de la justice et sur les obligations qu’elle impose à ceux qui sont chargés de l’exercer.

« Quant à toi, misérable ! dit-il au marchand, vil et lâche coquin, qui recueilles et secoures les mourants, non par commisération, mais pour en faire tes esclaves, tu offrais tout à l’heure de donner dix mille tomans si Saïd pouvait reparaître et porter témoignage ; tu vas payer cette somme sur-le-champ. »

Kaloum se réjouissait déjà de se tirer de cette méchante affaire à si bon marché, et il était sur le point de se prosterner pour remercier le calife de son indulgence, quand celui-ci ajouta : « En outre, et en punition de ton faux serment pour les cent pièces d’or, il te sera appliqué, avant de sortir de ce palais, cent coups de bâton sous la plante des pieds. » Une épouvantable grimace contracta les traits de Kaloum. « Ce n’est pas tout encore, poursuivit le calife : je laisse le choix à Saïd de prendre ta boutique tout entière avec toi pour porte-balle, ou bien de recevoir dix sultanins d’or pour chaque jour qu’il a passé indûment dans ton magasin.

— Laissez, laissez aller ce drôle, noble calife, s’écria le jeune homme ; je ne veux rien de ce qui lui appartient.

— Non, par Allah ! repartit Haroun. Je veux que tu sois indemnisé de tous les déboires que l’avarice de ce misérable t’a causés. Et puisque tu ne veux pas prononcer, je choisis pour toi les dix sultanins d’or par jour ; tu n’as qu’à faire le compte du temps que tu as passé dans les griffes de ce vampire. C’est l’amour de l’or qui l’a poussé au mal ; qu’il soit puni par la perte de son or ! » Et, sur un geste du calife, le marchand faussaire et le juge indigne furent entraînés par les gardes au milieu des huées de la foule.

Haroun conduisit alors Benezar et Saïd dans une salle plus retirée de son palais, et là, il voulut raconter lui-même au vieillard l’aventure étrange dans laquelle il avait appris à connaître la vaillance, l’adresse et le noble dévouement de Saïd. Benezar pleurait de joie en écoutant ce récit, qui fut coupé seulement çà et là par un bruit cadencé de bâtons mêlé à des hurlements nasillards. Cet intermède était dû à maître Kaloum-Bek, auquel on était précisément en train d’appliquer, dans une des cours du palais, les cent coups de bâton que le fourbe avait si bien gagnés.

Invité par le calife à se fixer à Bagdad, auprès de son fils, Benezar accueillit avec joie une proposition qui répondait à son plus cher désir. Il venait d’éprouver trop cruellement pendant ces dernières années les douleurs de la séparation et de l’isolement pour consentir encore à quitter son enfant bien-aimé, l’orgueil et la joie de ses cheveux blancs !

Et depuis lors Saïd vécut comme un prince dans le palais qu’il tenait de la reconnaissance d’Haroun, aimé de son souverain, honoré de tous et comptant parmi ses plus chers commensaux les frères mêmes du calife et le fils du grand-vizir. Sa douceur, sa noblesse, sa générosité avaient fini par désarmer l’envie, ce lierre empoisonné qui s’attache à tout ce qui monte !… Il avait su conquérir à la fois (chose rare !) l’amour et l’admiration de ses concitoyens, et ce fut longtemps une sorte de dicton proverbial à Bagdad que de souhaiter à quelqu’un la fortune et la bravoure de Saïd, le fils de Benezar.

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