SCÈNE II. — HALISCA, LAMPADION, PHANOSTRATE.
HALISCA. Si les dieux ne prennent pitié de moi, je suis perdue, je ne sais plus quel secours implorer. Mon étourderie me cause bien du chagrin, et je crains fort que mes épaules ne s’en ressentent, quand ma maîtresse apprendra combien je suis négligente. Cette cassette, je la tenais dans mes mains, je l’ai reçue, ici, devant la maison : que peut-elle être devenue ? Je l’aurai laissée tomber dans ces environs. Braves gens, honnêtes spectateurs, si quelqu’un de vous l’a vue, dites-moi si on me l’a dérobée, quel est mon voleur et quelle route il a prise, ici ou là ? Ah ! cela m’avance bien de les prier, de les solliciter ; ils prennent toujours plaisir à voir les femmes dans l’embarras. Voyons si je ne découvrirai pas quelque trace ; car si personne n’avait passé par ici depuis que je suis entrée, la cassette se trouverait là. Là ? dis-je ; elle est plutôt perdue. C’en est fait ; plus d’espoir ; ah ! que je suis malheureuse ! Elle n’y est pas, et moi, où suis-je ? elle est perdue et je suis perdue comme elle… Mais allons, puisque j’ai commencé, cherchons encore. Je tremble au dedans, je frissonne au dehors ; de toutes parts la crainte m’assiège : la crainte rend bien misérables les pauvres humains… Il se réjouit, quel qu’il soit, celui qui la tient, et pourtant elle ne peut lui servir de rien, tandis qu’à moi… Mais je perds mon temps à bavarder mal à propos. Allons, Halisca, pas de distraction, regarde à terre, de tous côtés, suis des yeux les traces, tâche de deviner.
LAMPADION. Maîtresse !
PHANOSTRATE. Qu’est-ce ?
LAMPADION. La voici.
PHANOSTRATE. Qui ?
LAMPADION. Celle qui a perdu la cassette ; elle marque l’endroit où elle l’a laissée tomber.
PHANOSTRATE. C’est ce qui me semble.
HALISCA. Il a pris par ici, je vois sur la poussière l’empreinte de son soulier ; suivons donc… ah ! à cette place, il s’est arrêté avec quelqu’un… voilà que mes yeux se brouillent il n’a pas été plus loin de ce côté… il a fait halte là pour reprendre par ici… Oh ! on a tenu conseil : ils étaient deux ; mais qui sont-ils ?… Eh ! je ne vois plus qu’une empreinte ; on a tiré de ce côté-ci. Examinons : d’ici il est venu à… mais les traces s’arrêtent ! Peine inutile ! ce qui est perdu est perdu, la cassette et ma peau. Rentrons.
PHANOSTRATE. Reste, ma mie, on a deux mots à te dire.
HALISCA. Qui m’appelle ?
LAMPADION. Une bonne femme et un mauvais garçon qui veulent te parler.
HALISCA. Foin du mauvais ! c’est du bon qu’il me faut… Au surplus, celui qui m’appelle sait mieux que moi ce qu’il veut ; retournons… Dites-moi, n’avez-vous pas vu quelqu’un ramasser par ici une cassette avec des jouets, que j’ai perdus pour mon malheur ? Tout à l’heure, nous courions chez Alcésimarque pour l’empêcher de se tuer, et c’est alors, je pense, que d’effroi je l’aurai laissée tomber.
LAMPADION, à Phanostrate. Maîtresse, c’est bien là notre femme. Écoutons-la une minute.
HALISCA. Ah ! malheureuse, c’est fait de moi ! Que dire à ma maîtresse ? Elle m’avait tant recommandé de bien garder cette cassette, pour que Silénie ait moins de peine à se faire reconnaître de ses parents ! car elle fut donnée toute petite, par une courtisane, à ma maitresse qui la fit passer pour sa fille.
LAMPADION. Voilà notre histoire. D’après tout ce qu’elle dit, elle doit savoir où est votre fille.
HALISCA. Aujourd’hui, elle veut la remettre elle-même à ses vrais parents… Mais, brave homme, votre esprit est ailleurs, tandis que je vous conte mes affaires.
LAMPADION. Point ; je suis tout oreilles, et me régale de ton récit ; mais tout en t’écoutant, j’ai répondu à une question de ma maîtresse. Maintenant je reviens à toi, et si tu as besoin de quelque chose, parle, tu n’as qu’à commander. Que cherchais-tu ?
HALISCA. Cher brave homme, et vous excellente femme, je vous salue.
PHANOSTRATE. Nous te le rendons ; mais que cherches-tu ?
HALISCA. Une trace qui me dise par où a passé certain objet…
PHANOSTRATE. Qu’est-ce ? de quoi s’agit-il ?
HALISCA. D’une chose qui fera du tort aux étrangers, et du chagrin à la famille.
LAMPADION. Maîtresse, voilà une fine pièce qui ne vaut pas cher.
PHANOSTRATE. Par Castor, c’est bien mon avis.
LAMPADION. Elle a toute l’allure d’une méchante et malfaisante bête.
PHANOSTRATE. Laquelle ?
LAMPADION. La chenille s’enroule et s’entortille dans les feuilles de vigne : celle-ci s’entortille tout pareillement dans ses préambules… Que cherches-tu ?
HALISCA. Une cassette, mon beau jeune homme, qui s’est envolée ici de mes mains.
LAMPADION. Que ne la portais-tu dans une cage ?
HALISCA. Oh ! le butin n’est pas riche.
LAMPADION. C’est étonnant, n’est-ce pas, qu’il n’y ait pas une troupe d’esclaves dans une cassette !
PHANOSTRATE. Laisse-la parler.
LAMPADION. Si elle parle, toutefois.
PHANOSTRATE. Voyons, dis-nous ce qu’il y avait dedans.
HALISCA. Des jouets.
LAMPADION. Je connais un homme qui prétend savoir où elle est.
HALISCA. Et moi, je connais une femme qui serait bien reconnaissante s’il la lui faisait retrouver.
LAMPADION. Mon homme veut une récompense.
HALISCA. Ah ! sur ma foi, celle qui a perdu la cassette proteste qu’elle n’a rien à donner.
LAMPADION. Pourtant il demande de l’argent.
HALISCA. De l’argent ! il a beau en demander.
LAMPADION. Oh ! c’est un homme qui ne fait rien pour rien.
PHANOSTRATE, à Halisca. Cause avec moi, tu t’en trouveras bien. Nous déclarons que nous avons la cassette.
HALISCA. Que tous les dieux vous bénissent ! Où est-elle ?
PHANOSTRATE. La voici en bon état. Mais je veux m’entretenir avec toi sur un sujet qui me tient fort au cœur ; je veux t’associer à moi pour faire mon bonheur.
HALISCA. De quoi est-il question ? qui êtes-vous ?
PHANOSTRATE. Je suis la mère de celle à qui étaient ces jouets.
HALISCA. Vous demeurez donc ici ?
PHANOSTRATE. Tu devines. Mais, ma mie, pas tant de détours ; fais attention, et dis-moi, là, tout de suite, de qui tu as reçu ces jouets.
HALISCA. Ils étaient à la fille de ma maîtresse.
LAMPADION. Tu mens ; ils étaient à la fille de ma maîtresse à moi, et pas de la tienne.
PHANOSTRATE. N’interromps pas.
LAMPADION. Je me tais.
PHANOSTRATE. Continue, la belle. Où est celle à qui appartenaient ces jouets ?
HALISCA. Elle est tout près, ici.
PHANOSTRATE. Mais c’est la maison du gendre de mon mari.
LAMPADION. En effet.
PHANOSTRATE, à Lampadion. Encore ? (À Halisca.) Poursuis. Quel âge lui donne-t-on ?
HALISCA. Dix-sept ans.
PHANOSTRATE. C’est ma fille.
LAMPADION. Oui, c’est elle, l’âge est d’accord.
PHANOSTRATE. J’ai retrouvé ma fille tant cherchée.
HALISCA. Vous avez trouvé celle que vous cherchiez, et moi je cherche la mienne.
LAMPADION. Par Pollux ! elles ont chacune la leur, je vais en chercher une troisième.
HALISCA. Il est juste de garder le secret confié à notre honneur, afin que le bienfaiteur qui veut nous obliger n’ait pas à s’en repentir. Notre élève est certainement votre fille, et ma maîtresse vous la rendra, puisqu’elle est à vous : c’est même pour cela qu’elle est sortie. Sur tout le reste, interrogez-la elle-même, je vous en supplie, car moi je ne suis qu’une esclave.
PHANOSTRATE. Ta demande est juste.
HALISCA. J’aime mieux que vous en ayez obligation à elle-même. Seulement, de grâce, rendez-moi la cassette.
PHANOSTRATE. Qu’en dis-tu, Lampadion ?
LAMPADION. Gardez ce qui est à vous.
PHANOSTRATE. Mais cette pauvre fille me fait pitié.
LAMPADION. Voici donc mon avis. Donnez-lui la cassette, mais entrez avec elle.
PHANOSTRATE. Tu as raison. (À Halisca.) Tiens, la voici. Entrons : mais comment se nomme ta maîtresse ?
HALISCA. Milénis.
PHANOSTRATE. Va, va devant, je te suis.