III
Doucement, doucement bercées Par le chant si câlin des flots, Les épouses, les fiancées Dorment au fond des grands lits clos.
Chacune d’elles, mère, femme, Fille vierge en désir d’amour, A bien prié sa Notre-Dame D’Espérance et de Bon-Retour.
Et toutes elles font ce rêve D’un pas lointain, d’un pas connu, Qui par l’étroit sentier de grève Jusqu’à leurs portes est venu.
Les clefs tournent dans les serrures. --«Voici venir qui j’attendais!...» Des hommes aux larges carrures Entrent... Ce sont les Islandais!
A des visages noirs de hâle Pendent des barbes de glaçons. On entend la flamme qui râle Sur le cadavre des tisons.
Les Bretonnes ensommeillées Étreignent les gars à plein corps! Dieu! qu’ils ont les lèvres mouillées! Sont-ils vivants?... S’ils étaient morts!...
La Chanson de l’amour
Depuis des ans, nuit et jour, J’attends un inconnu. Cet inconnu, c’est l’amour; Il est enfin venu!
Au seuil quand il a frappé, J’avais un tel émoi Qu’il a cru s’être trompé: --«Belle, pardonnez-moi.»
Il avait des yeux plus doux Que la lune au printemps. J’ai dit: «Sire, entrez chez nous, Si c’est vous que j’attends!»
--«Noire est la nuit comme un four! Il neige sur les monts. Ouvrez-moi, je suis l’amour, Ohé! la belle, aimons!»
«Pour vous trouver, nuit et jour, La belle, j’ai marché, --«Jour et nuit, Sire l’amour, Moi, je vous ai cherché.»
«Entre, amour, passant divin!» Et l’amour est entré. Depuis, on le cherche en vain, Nul ne l’a rencontré.
L’amour m’a juré sa foi De ne me plus quitter; L’amour est entré chez moi, Et c’est pour y rester.
Extrait d’un vieux livre
En marge d’un vieux paroissien, J’ai lu ce sône très ancien:
--Ma fille, avez-vous peine amère, Peine de cœur, peine d’esprit? Votre lèvre plus ne sourit. --Plus je ne pleurerai, ma mère!
Mère, coupez mes cheveux blonds; Ils sont trop lourds, ils sont trop longs.
En vérité, j’ai peine amère, Peine d’esprit, peine de cœur. C’est d’avoir cru dans un moqueur... Coupez mes cheveux blonds, ma mère.
Coupez mes longs cheveux dorés, Puis, d’un ruban vous les nouerez.
Nouez-les d’un ruban de moire A ma quenouille de roseau; Et filez-en tout un fuseau Pour les âmes du purgatoire.
Mais les plus soyeux, les plus doux, Ne les donnez qu’à Jean le Roux.
Il en est d’aussi clairs que l’ambre; Vous les irez porter, le soir, Le soir des morts dans le mois noir, A Jean le Roux, de Plouzélambre.
Et, s’il s’étonne, dites-lui Que c’est du lin exprès roui.
Du lin exprès filé, pour être Le signet du livre latin Qu’il relira soir et matin, Quand il sera devenu prêtre:
Ainsi, plus tard, mes cheveux d’or En ses doigts frémiront encor.
Ce sera comme une caresse Qui jusqu’à ma tombe viendra. Mon âme se rappellera Le temps où je fus sa maîtresse.
La fille est morte, ce disant. Aimez qui vous aime, passant!
Si quelqu’un feuillette ce livre, Que celui-là plaigne en son cœur, Non la morte, mais le moqueur Qui tant pleura de lui survivre.
Il n’est pire mal à souffrir Qu’aimer l’amour qu’on fit mourir.
Les yeux de ma mie
J’aime ma mie. Elle a des yeux Qui sont comme les soirs de brume. Une étoile douce s’allume Tout au fond, tout au fond des cieux.
Ma mie est blonde Comme les blés. Trois marins s’en sont allés Sur la mer profonde!
J’aime ma mie. En ses yeux clairs On voit scintiller des étoiles, Et de blanches, de tristes voiles Errer, lentes, au gré des mers.
Ma mie est blonde Comme les blés. Trois marins s’en sont allés Quérir un nouveau monde.
J’aime ma mie! En ses yeux doux Mon cœur sombre, mon cœur se noie... Mourir ainsi c’est une joie Que mon cœur vous souhaite à tous!
Ma mie est blonde Comme les blés. Trois marins s’en sont allés Pour jamais sous l’onde.
In memoriam libri
A Charles Le Goffic.
Grise, comme notre horizon, Comme lui, douce et monotone, Tu nous as chanté la chanson De l’Amour, de l’Amour Bretonne.
On croit ouïr un air perdu Que, par un soir plein de mystère, Fredonne sur le Ménez-Du Quelque pâtre du Finistère.
Calmes et tristes sont tes vers. Il y passe de fins visages, Entrevus à peine à travers La brume de nos paysages.
Je songe aux filles de chez nous Qui balancent leur taille svelte. On voit bleuir dans leurs yeux doux Le ciel profond de l’âme celte.
· · ·
Dieu fasse que longtemps encor Le sône d’amour se prolonge, Parmi les hommes du Trégor Restés fidèles à leur songe!
Et qu’en nous, les faiseurs de vers, Un peu de cette âme persiste Qui donne à la chanson des «clercs» Son charme sobre, large et triste!
Chant de mer
A la mémoire d’un frère.
La mer qui chante a la voix douce. Hou... hou!... Chant de mer, chant d’amour! Ohé! les gars, à qui le tour? «Viens, petit Breton, fais-toi mousse!»
«Je suis Celle qui vit encor Au palais bleu de la légende. C’est moi la reine qui commande Sur Ker-Is et sur Occismor.
«Petit Breton, descends aux grèves! Les beaux pays que tu verras, Quand je t’aurai pris en mes bras!... Je mène au jardin des grands rêves.
«C’est la vérité que je dis. Petit Breton, écoute, écoute! Du paradis je sais la route, C’est moi qui mène en paradis!»
Et petit Breton se fait mousse, Petit Breton court bord sur bord. Hou! Hou! Chant de mer, chant de mort!... La mer qui chante a la voix douce.
Les conteuses
Les conteuses, par les sentiers, sous les nuits noires, Descendent vers les bourgs, leurs fuseaux dans les doigts. Là sont les âtres clairs, et le cidre, et les noix, Et le peuple attentif des écouteurs d’histoires.
Elles disent: Salut!... Et, lointaines, leurs voix Semblent sortir du seuil plaintif des purgatoires. Le souffle du passé gémit dans leurs mémoires Comme les vents d’automne au cœur dolent des bois.
Vieilles aux yeux fanés, pèlerines du rêve, Vous m’avez par la main conduit vers l’«autre grève»; Le navire enchanté nous a pris à son bord.
J’ai refait avec vous vos sombres traversées, Et vu se coucher, pâle, au fond de mes pensées, L’astre apaisant et pur des pays de la mort.
Le miroir épave
Un nom de femme, un nom chantant, un nom d’ailleurs Se lit sur la bordure, incrusté dans l’ébène. Celui qui le sculpta, novice ou capitaine, Roule, plein de silence, en proie aux flots hurleurs.
La glace énigmatique a d’étranges pâleurs. Si le vent amolli souffle à plus tiède haleine, Elle brille, dit-on, d’une clarté soudaine Et, sur le verre triste, il ruisselle des pleurs.
Elle fut recueillie en mer par un pilote. Une image sinistre est en elle, qui flotte, Comme le spectre noir d’un grand vaisseau sombré;
Et l’on vous contera qu’un soir une îlienne Vit, en penchant son front sur le miroir sacré, Une face y surgir qui n’était point la sienne.
Jean l’Arc’hantec