Chapitre 2 Le jugement de l’oncle Jake-Paris
Voici comment il faut faire pour trouver les bureaux de la maison Carteret et Carteret, fabricants de courroies en cuir et de fournitures pour usines : vous suivez la piste de Broadway jusqu’à ce que vous ayez traversé la ligne de chemin de fer, la ligne d’horizon et la ligne de tir, et vous arrivez au grand Cañon de la tribu des Piocheurs d’argent. Là, vous tournez à gauche, puis à droite, esquivez deux ou trois camions de deux à cinq tonnes, sautez, enjambez vingt-cinq ou trente obstacles, et finalement, atterrissez sur un récif de granit qui donne accès à une montagne synthétique de pierre et de fer haute de vingt-et-un étages.
Le bureau de Carteret et Carteret se trouve au douzième étage. L’usine où ils fabriquent les courroies et les fournitures est à Brooklyn. Tous ces articles, sans parler de Brooklyn, n’ayant aucun intérêt pour nous, nous limiterons cette narration à une petite pièce en un acte et en une scène, diminuant ainsi la peine du lecteur et les dépenses de l’éditeur. C’est pourquoi, si vous avez le courage d’affronter une vingtaine de pages de typographie, vous vous assoirez sur une chaise en cuir verni dans un coin du bureau principal de Carteret et Carteret, et vous jetterez un coup d’œil sur la petite comédie du Vieux Nègre, de la Montre Familiale et de l’Énigme imprévue.
D’abord, un peu de biographie. Les Carteret sont originaires d’une vieille famille virginienne. Autrefois, les gentilshommes de cette famille avaient porté des manchettes de dentelles et des fleurets sans boutons ; ils possédaient des plantations et des esclaves qu’ils avaient le droit de faire brûler. Mais la guerre civile avait grandement réduit leurs possessions.
Mes investigations dans l’histoire des Carteret ne vous entraîneront pas plus loin que l’année 1620. Les deux premiers Carteret arrivèrent en Amérique cette année-là, tous les deux, mais pas ensemble. L’un des frères, nommé John, débarqua du Mayflower avec les premiers pionniers. Vous avez sûrement vu son portrait sur les couvertures des magazines historiques où il est représenté chassant des dindes au moyen d’une arquebuse, avec de la neige jusqu’aux genoux. Blandford Carteret, l’autre frère, traversa l’Océan sur sa propre brigantine et débarqua sur la côte de Virginie. John se distingua surtout par sa piété et son habileté dans les affaires ; Blandford, par son orgueil, ses vastes plantations cultivées par des esclaves et son habileté au pistolet.
Puis vint la guerre civile. Jackson fut fusillé ; le général Lee capitula ; le général Grant fit le tour du monde ; le coton descendit à neuf cents la livre ; le 79e Régiment de volontaires du Massachusetts rendit au 97e Régiment de zouaves de l’Alabama l’étendard de bataille de Lundy’s Lane qu’il avait acheté chez un brocanteur de Chelsea, nommé Skzchnzski ; la Georgie envoya au Président des États-Unis un melon d’eau de soixante livres ; et cela nous amène à peu près à l’époque où commence l’histoire. C’est un peu laborieux comme préambule, mais que voulez-vous, il y a longtemps que je n’ai pas relu mon Aristote.
Les Carteret yankees étaient entrés dans les affaires longtemps avant la guerre. Leur maison, tout au moins en ce qui concerne les courroies de cuir et les fournitures pour usines, était aussi solide, arrogante et vétuste que l’une de ces vieilles maisons d’importation de thé et d’épices orientales qui vous ont été rendues familières par les romans de Dickens. Lorsque la guerre éclata, on en parla un peu derrière les comptoirs, mais cela n’entrava pas les affaires.
Pendant et après la guerre, Blandford, le Sudiste, perdit ses plantations, son orgueil, son habileté au pistolet et sa vie. Ce qui restait, de sa famille hérita en tout et pour tout de l’orgueil paternel ; et c’est pourquoi, Blandford Carteret, le cinquième, âgé de quinze ans, fut invité par la branche nordiste (courroies et fournitures pour usines) à venir à New-York et à se mettre au courant des affaires, au lieu de chasser le renard et de se gargariser de la gloire ancestrale sur la propriété tout à fait restreinte de la famille appauvrie. Le jeune homme fut heureux de saisir l’occasion par les cheveux, et c’est ainsi qu’à l’âge de vingt-cinq ans, il était assis dans le bureau principal de la firme, en face de son cousin John-le-Cinquième (le descendant du chasseur de dindes), dont il était devenu l’associé. Et ici l’histoire commence.
Les jeunes gens étaient à peu près du même âge et possédaient le même visage agréable, la même aisance et la même vivacité de manières, le même air intelligent et alerte. Ils étaient bien rasés, vêtus de serge bleue, et portaient une perle piquée dans leur cravate comme beaucoup d’autres jeunes new-yorkais, qui pouvaient être aussi bien des millionnaires que des employés de banques.
Un après-midi, à quatre heures, dans le bureau privé de la firme, Blandford Carteret ouvrit une lettre qu’un employé venait d’apporter sur son bureau. Après l’avoir lue, il se mit à rire aux éclats pendant près d’une minute. John leva les yeux sur lui d’un air interrogateur.
— C’est de ma mère, dit Blandford, je vais te lire la partie comique de sa lettre. Elle commence par me raconter toutes les nouvelles du voisinage, bien entendu, et ensuite me recommande de ne pas prendre froid aux pieds et de me méfier des comédies musicales. Puis viennent des statistiques vitales concernant les veaux, les cochons, et les probabilités de la récolte de blé. Et maintenant, voici quelques citations :
« Mon cher enfant, voici encore une grande nouvelle : le vieil oncle Jake, qui a eu soixante-six ans mercredi dernier, s’est mis dans l’idée de voyager ! Il veut aller à New-York pour voir son « jeune maître Blandford », et il n’y a rien à faire pour l’en empêcher. Si vieux qu’il soit, je sais qu’il est plein de bon sens, c’est pourquoi je l’ai laissé partir. Je ne pouvais lui refuser cela, tellement il semblait avoir concentré tous ses espoirs et tous ses désirs dans cette unique aventure au milieu du vaste monde. Tu sais qu’il est né sur la plantation et qu’il ne s’en est jamais écarté de plus de dix milles durant toute sa vie. Et tu n’as pas oublié qu’il fut le dévoué compagnon de ton père durant la guerre, et qu’il a toujours été un fidèle vassal et un loyal serviteur de la famille. Il lui est arrivé plusieurs fois d’apercevoir la montre en or qui appartenait à ton père et que celui-ci tenait de son père et de son grand-père. Un jour, j’eus l’occasion de lui dire qu’elle t’appartenait. Et c’est alors qu’il me pria de l’autoriser à te l’apporter et à la remettre lui-même en tes propres mains. C’est pourquoi il l’a prise, l’a enveloppée soigneusement dans un petit écrin en peau d’antilope et est parti pour te l’apporter, avec tout l’orgueil et toute l’importance d’un messager royal. Je lui ai remis de l’argent pour son voyage aller et retour et pour un séjour de deux semaines dans la Cité. Je te demande de veiller à ce qu’il obtienne un logement confortable. Il est parfaitement capable de se débrouiller tout seul pour le reste et il n’a pas besoin qu’on s’occupe de lui. Mais j’ai lu dans les journaux que les hommes de couleur ont généralement beaucoup de peine à se loger et même à se nourrir dans la métropole yankee. C’est peut-être très bien, je n’en sais rien, mais après tout je ne vois pas pourquoi l’oncle Jake ne pourrait pas descendre dans le meilleur hôtel. Enfin, je suppose que c’est un règlement et qu’il faut s’y résigner.
« Je lui ai fourni toutes les indications nécessaires pour qu’il puisse te retrouver et je lui ai fait sa valise moi-même. Tu n’auras pas à t’occuper de lui, mais j’espère que tu veilleras à ce qu’il se sente confortable. Prends la montre qu’il t’apporte, c’est presque une décoration. Elle a été portée par tous les vrais Carteret et elle n’a jamais été souillée par aucune tache ; le mouvement en est encore parfait. Cette mission constitue pour le vieux Jake le couronnement de sa vie. J’ai consenti volontiers à ce qu’il fît ce petit voyage et jouît de ce bonheur avant qu’il fût trop tard. Tu te souviens sans doute de nous avoir entendu raconter comment le vieux Jake, bien qu’il fut dangereusement blessé lui-même, rampa sur l’herbe sanglante à Chancellors-ville jusqu’à l’endroit où ton père gisait avec une balle dans son cher cœur, et prit la montre dans sa poche pour empêcher les Yanks de se l’approprier. C’est pourquoi, mon fils, lorsque le vieux bonhomme arrivera, considère-le comme un frêle mais digne messager de notre famille, et de notre passé. Il y a si longtemps que tu es parti de la maison et que tu vis au milieu de gens que nous avons toujours considérés comme des étrangers, que le vieux Jake pourrait bien ne pas te reconnaître quand il te verra ; pourtant, il est assez avisé, et j’espère qu’il saura distinguer un Carteret de Virginie au premier coup d’œil. Je ne saurais concevoir que même dix ans de séjour dans le pays des Yankees pussent changer un de mes enfants. Et en tous cas, je suis sûre que toi, tu reconnaîtras le vieux Jake. J’ai mis dix-huit faux-cols dans sa valise. S’il avait besoin d’en acheter d’autres, rappelle-toi qu’il porte du 41. Et veille bien à ce qu’on lui donne la bonne dimension. Il ne dérangera personne d’entre vous. Si tu n’es pas trop occupé, tâche de lui trouver une pension où l’on donne des petits pains blancs au déjeuner du matin, et tâche de l’empêcher de quitter ses souliers dans ton bureau ou dans la rue. Son pied droit gonfle un peu quand il marche et c’est pourquoi il lui arrive de se déchausser ainsi. Si tu en as le temps, compte ses mouchoirs quand ils reviendront de chez le blanchisseur. Je lui en ai acheté une douzaine de neufs avant son départ. Il devrait arriver chez toi à peu près en même temps que cette lettre. Je lui ai dit de se rendre directement à ton bureau. »
Aussitôt que Blandford eût fini de lire cette lettre, il se passa quelque chose, (il y a toujours un moment où il se passe quelque chose dans les histoires de ce genre). Percival, le jeune huissier, qui avait toujours l’air de mépriser profondément la Production Mondiale de courroies en cuir et de fournitures pour usines, entra pour annoncer qu’un gentilhomme de couleur était arrivé et demandait à voir M. Blandford Carteret.
— Fais-le entrer, dit Blandford en se levant.
John Carteret se tourna vers Percival et lui dit :
— Une minute : dis-lui d’attendre quelques instants dehors. Nous te rappellerons quand nous voudrons le faire entrer.
Puis il s’adressa à son cousin avec l’un de ces larges et affables sourires qui étaient le propre de tous les Carteret, et lui dit :
— Blandford, j’ai toujours été extrêmement curieux de comprendre les différences qui existent, paraît-il, entre vous autres, hautains Sudistes, et les gens du Nord. Bien entendu, je sais que vous vous considérez comme étant d’une essence supérieure et que vous regardez Adam comme une simple branche collatérale de vos ancêtres ; mais je ne sais pas pourquoi. Je n’ai jamais pu réussir à distinguer les différences qu’il y a entre nous.
— Eh bien, John, dit Blandford en riant, ce qui constitue la différence, c’est justement ce que tu ne comprends pas. Je suppose que c’est la vie féodale que nous avons menée qui nous a donné nos airs seigneuriaux et notre sentiment de supériorité.
— Mais tu n’es plus féodal maintenant, continua John. Depuis que nous vous avons flanqué une pile et que nous avons volé votre coton et vos mules, il vous a fallu vous mettre au travail tout comme nous « sacrés Yankees » comme vous nous appelez. Et pourtant, vous autres Sudistes, êtes encore aussi fiers, exclusifs, et orgueilleux que vous l’étiez avant la guerre. Donc, ce n’est pas votre argent qui en était la cause.
— Peut-être était-ce le climat, dit Blandford, ou bien peut-être étions-nous trop gâtés par nos nègres. Et maintenant je vais faire entrer le vieux Jake. Ça me fera plaisir de revoir cet antique coquin.
— Attends une minute, dit John. J’ai une petite idée que je voudrais essayer de vérifier. Nous nous ressemblons beaucoup tous les deux ; le vieux Jake ne t’a pas vu depuis que tu avais quinze ans. Faisons-le entrer, laissons-lui jouer sa chance et voyons auquel de nous deux il remettra la montre. Sûrement le vieux nègre devrait être capable de reconnaître son jeune maître sans difficulté. La soi-disant supériorité aristocratique du Sudiste devrait lui apparaître immédiatement ! Il ne saurait commettre l’erreur de remettre la montre à un Yankee ! Alors, parions, veux-tu ? Le perdant paiera le dîner ce soir plus deux douzaines de cols pour l’oncle Jake. Ça va ?
Blandford consentit volontiers. Percival fut appelé et reçut l’ordre d’introduire le gentilhomme de couleur.
L’oncle Jake entra dans le bureau avec circonspection. C’était un vieux petit bonhomme noir comme suie, tout ridé, et presque complètement chauve, avec une petite couronne de laine blanche qui faisait le tour de sa tête au-dessus des oreilles. Il n’avait rien du vieux nègre que l’on voit généralement sur la scène : son complet noir lui allait parfaitement, ses souliers étaient bien cirés, et son chapeau de paille était orné d’un ruban propre et avenant. Dans sa main droite, hermétiquement fermée, il portait quelque chose qui était soigneusement dissimulé à la vue des deux jeunes gens.
L’oncle Jake s’arrêta à quelques pas de la porte. Deux jeunes gens, assis dans leur chaise à tourniquet à quelque distance l’un de l’autre, le considéraient tous deux d’un air amical et en silence. Son regard se porta successivement de l’un à l’autre plusieurs fois. Il était sûr qu’il était en présence de l’un au moins des membres de cette famille révérée, au milieu de laquelle sa vie avait commencé et allait sans doute bientôt finir. L’un d’eux avait l’air hautain mais agréable des Carteret ; l’autre possédait indubitablement le nez long et droit de la famille. Tous les deux avaient les yeux noirs perçants, les sourcils horizontaux, les lèvres minces et souriantes qui avaient distingué les deux Carteret d’autrefois, celui du Mayflower et celui de la brigantine. Le vieux Jake avait toujours cru qu’il aurait pu reconnaître immédiatement son jeune maître au milieu d’un millier de Nordistes, mais il se trouva soudain en difficultés. Le mieux était de recourir à la stratégie.
— Comment ça va, Missie Blandford, comment ça va ? dit-il en dirigeant son regard d’un air absent entre les deux jeunes gens.
— Comment ça va, oncle Jake ? répondirent-ils tous les deux en même temps. Asseyez-vous. Avez-vous apporté la montre ?
L’oncle Jake choisit une chaise à une distance respectueuse du bureau, s’assit sur le bord, et posa soigneusement son chapeau sur le parquet. Il serrait fortement dans sa main l’écrin contenant la montre. Il n’avait pas, au risque de sa vie sur le champ de bataille, sauvé cette montre des griffes des ennemis, pour la remettre maintenant à l’un de leurs descendants ! Non, tout au moins pas sans livrer combat !
— Oui, Missie, je l’ai dans ma main, Missie, j’vas vous la donner tout d’suite. La vieille Madame y m’a dit de la mettre dans la main du jeune Missie Blandford et de lui dire d’la porter pour l’honneur, et l’orgueil de la famille. Ah ! y en a un grand fatiguant voyage pour vieux nègre, y en a au moins dix mille milles pour retourner à la vieille Virginie, Missie. Vous y en a beaucoup grandi, jeune maître, et moi y en aurait pas r’connu vous si vous pas ressemblé tant au vieux maître.
Avec une admirable diplomatie, le vieillard laissait errer ses regards dans l’espace neutre qui séparait les deux hommes. Ses paroles pouvaient s’adresser aussi bien à l’un qu’à l’autre. Et pendant tout ce temps-là, il cherchait à découvrir un signe particulier quelconque qui lui permit de reconnaître le vrai Carteret.
Blandford et John échangèrent un coup d’œil.
— J’pense que vous y en a reçu la lettre de votre maman, continua l’oncle Jake. Elle dit comme ça qu’elle allait vous écrire pour dire que je viens.
— Oui, oui, oncle Jake, fit John joyeusement. Mon cousin et moi avons été prévenus de votre arrivée. Nous sommes tous les deux des Carteret, vous savez !
— Bien que, dit Blandford, l’un de nous soit né et ait été élevé dans le Nord.
— Alors, si vous voulez remettre la montre…, dit John…
— Mon cousin et moi…, dit Blandford…
— Veillerons alors…, dit John…
— À ce que l’on vous procure un logement confortable… dit Blandford.
Avec une candide ingénuité, le vieux Jake éclata de rire bruyamment. Il se frappa sur la cuisse, ramassa son chapeau et se mit à en tripoter les bords en continuant à exhiber les signes ostensibles d’une joie sans bornes. Cette attitude lui permettait d’adopter un masque derrière lequel il pouvait impartialement diriger son regard alternativement sur ses deux tortionnaires.
— Je vois ce qu’il y a ! s’écria-t-il. Vous êtes en train de vous moquer du pauvre nègre ! Mais y a pas moyen d’tromper le vieux Jake. J’vous ai reconnu, Missie Blandford, la minute que moi y en a jeté l’œil sur vous. Vous étiez un pauvre petit garçon de quatorze à quinze ans quand vous y en a quitté la maison pour venir dans l’Nord. Mais y en a r’connu vous tout suite que j’ai jeté l’œil sur vous. Vous êtes tout l’portrait du vieux maître. L’autre gentilhomme y vous ressemble beaucoup, pour sûr, mais y a pas moyen d’empêcher le vieux Jake de reconnaître un membre de la vieille famille de Virginie. Non, Missie !
À ces mots, les deux Carteret se mirent à sourire exactement en même temps et tendirent la main pour recevoir la montre.
Alors le vieux visage noir et ridé de l’oncle Jake perdit soudain son expression joyeuse et amusée. Il se rendait compte qu’on voulait simplement le taquiner et qu’après tout il importait peu qu’il remît le trésor familial dans l’une ou dans l’autre de ces deux mains tendues. Mais il était pénétré de cette idée qu’il s’agissait là, non seulement de son propre honneur et de son propre orgueil, mais aussi de ceux des Carteret de Virginie. Là-bas, dans le Sud, pendant la guerre, il avait entendu parler de cette autre branche de la famille qui vivait dans le Nord et qui combattait de l’autre côté, et cela l’avait toujours affecté. Il avait suivi la fortune de son vieux maître à travers la guerre et avait passé avec lui du luxe le plus princier à la plus brutale pauvreté. Et maintenant, avec ce dernier souvenir, cette dernière relique bénie par la vieille maîtresse, et confiée à ses soins, il avait parcouru au moins dix mille milles, lui semblait-il, pour la remettre entre les mains de celui qui devait la porter, et la remonter, et la chérir, et la regarder marquer les heures immaculées au cours desquelles se déroulait la vie des Carteret de Virginie.
Ce qu’il savait des Yankees, les lui faisait considérer comme des tyrans, d’affreux coquins en uniformes bleus, dévastant tout par le fer et par le feu. Il avait vu monter, dans les cieux obscurcis du Sud, la fumée de nombreux incendies qui dévoraient des palais presque aussi grands que celui des Carteret. Et maintenant, il se trouvait face à face avec l’un de ces barbares et il était incapable de le distinguer du jeune maître auquel il venait remettre l’emblème de sa royauté, tout comme autrefois l’on remettait, au chevalier sans peur et sans reproche, son épée seigneuriale. Il avait devant lui deux jeunes gens, aimables, courtois, gracieux, accueillants, représentant également à ses yeux le type parfait de celui qu’il cherchait. Troublé, ahuri, gravement affecté par la faiblesse de son jugement, le vieux Jake renonça à ses loyaux subterfuges. La main qui serrait étroitement la montre commençait à devenir fiévreuse et humide. Il se sentait profondément humilié et châtié. D’un air sérieux cette fois, ses gros yeux proéminents se mirent à dévisager avec attention les deux jeunes gens. À la fin de cet examen, il n’avait réussi à remarquer qu’une seule différence entre eux : l’un portait une cravate noire piquée d’une perle blanche ; l’autre, une cravate bleue, piquée d’une perle noire.
Et alors, au grand soulagement de l’oncle Jake, un incident soudain et imprévu vint mettre fin momentanément à ses souffrances. Le drame frappa à la porte d’un doigt impérieux et, après avoir mis en fuite la comédie, s’établit sur la scène avec un visage souriant, mais résolu. Percival, le jeune huissier dédaigneux, apporta une carte qu’il tendit à Cravate Bleue d’un geste brusque comme s’il voulait le provoquer en duel.
— Olivia d’Ormond, dit Cravate Bleue, après avoir lu la carte.
Il jeta un regard interrogateur sur son cousin.
— Pourquoi ne pas la faire entrer, dit Cravate Noire, et en terminer avec cette affaire ?
— Oncle Jake, dit l’un des jeunes gens, asseyez-vous là-bas dans le fond pendant un instant. Nous sommes obligés de recevoir une dame qui vient pour… pour affaires. Nous reprendrons ensuite notre conversation avec vous.
La jeune femme que Percival fit entrer était jeune, pétulante, et décidément, franchement, consciemment et intentionnellement jolie. Elle était vêtue avec une simplicité si dispendieuse qu’elle vous eut amené à considérer la dentelle et les fanfreluches comme des haillons sans valeurs. Mais la grande plume d’autruche qu’elle arborait glorieusement aurait fait reconnaître n’importe où dans l’armée de la beauté le joyeux casque de Navarre qu’elle portait sur le chef.
Miss d’Ormond s’assit gracieusement sur la chaise que Cravate Bleue lui avait offerte près de son bureau. Puis les deux jeunes gens vinrent s’asseoir auprès d’elle dans deux fauteuils en cuir, et se mirent à parler du temps.
— Oui, dit-elle, j’ai remarqué qu’il faisait un peu plus chaud. Mais je ne dois pas vous retenir trop longtemps pendant les heures de travail. À moins, dit-elle, que nous ne causions affaires. Elle s’adressait à Cravate Bleue avec un charmant sourire.
— Très bien, dit celui-ci. Vous ne voyez pas d’inconvénient à parler de tout cela devant mon cousin ? Nous n’avons généralement pas de secrets l’un pour l’autre, particulièrement en ce qui concerne les affaires.
— Oh ! non, s’écria Miss d’Ormond. Au contraire, je suis heureuse qu’il assiste à notre entretien. Du reste, il connaît toute l’affaire. Et, en fait, il peut être considéré comme un témoin oculaire puisqu’il était présent lorsque vous… lorsque la chose arriva. J’ai pensé que vous seriez peut-être désireux de discuter la question avec moi avant… avant qu’aucune action fût engagée, comme disent, je crois, les hommes de loi.
— Avez-vous une proposition quelconque à faire ? demanda Cravate Bleue.
Miss d’Ormond baissa les yeux et considéra pendant quelques instants en silence l’une de ses jolies chaussures en daim bleu.
— En fait de proposition, dit-elle, c’est à moi qu’il en a été fait une. Si elle m’est confirmée aujourd’hui, je n’en aurai pas d’autre à faire moi-même. Alors, réglons d’abord cette question.
— Eh bien, fit Cravate Bleue, en ce qui me…
— Excusez-moi, mon cousin, dit Cravate Noire, si je me permets de vous interrompre.
Et alors, il se tourna vers la jeune femme avec aisance et bonne humeur.
— Voyons, si nous récapitulions un peu, dit-il joyeusement. Vous, mademoiselle, mon cousin et moi, sans parler d’autres connaissances mutuelles, avons fait ensemble quelques bonnes petites parties de plaisir.
— Si le plaisir fut pour moi, dit Miss d’Ormond en le regardant dans les yeux, il fut aussi partagé.
— Je n’en doute pas, répondit Cravate Noire avec un sourire. Bref, il y a environ deux mois une demi-douzaine d’entre nous partirent en automobile pour une promenade à la campagne. Nous nous arrêtâmes à une auberge pour dîner. C’est alors qu’après le repas, mon cousin vous offrit son cœur, – et sa main, – et sans doute fut-il entraîné à le faire par la beauté et le charme que chacun s’accorde à vous reconnaître.
— Je serais ravie, monsieur Carteret, dit la beauté avec un sourire enchanteur, de vous avoir pour agent de publicité !
— Vous êtes sur la scène, Miss d’Ormond, continua Cravate Noire. Vous avez eu certainement de nombreux admirateurs et vous avez reçu sans aucun doute d’autres propositions. Vous ne devez pas oublier non plus que ce jour-là nous nous étions livrés à des libations assez copieuses. Nous ne cherchons pas à nier qu’une proposition de mariage ne vous ait été faite par mon cousin. Mais n’avez-vous pas appris par expérience que, d’un commun accord, de telles choses perdent de leur importance lorsqu’elles sont considérées à la lumière du jour suivant ? Est-ce qu’il n’existe pas quelque chose comme un code parmi les vrais sportifs (je me sers du mot dans son meilleur sens), un code qui efface tous les jours les folies de la nuit précédente ?
— Oh ! oui, répliqua Miss d’Ormond, je sais cela parfaitement. Et je m’y suis toujours conformée. Mais comme c’est vous qui semblez conduire les débats avec le consentement tacite de l’accusé, je vais vous dire quelque chose de plus : j’ai reçu de lui des lettres qui confirment la proposition et elles sont signées.
— Je comprends, dit Cravate Noire gravement. Et quel est votre prix pour les lettres ?
— Je ne suis pas une femme bon marché, dit Miss d’Ormond, mais en fait j’avais décidé de vous accorder des conditions avantageuses. Vous appartenez tous les deux à une famille connue. Eh bien, je suis sur la scène, en effet, comme vous dites, mais personne ne peut dire un mot de critique contre ma conduite. Et d’ailleurs l’argent n’est qu’une considération secondaire. Ce n’est pas de l’argent que je veux. Je… Je l’ai cru et… j’avais du penchant pour lui.
Sous ses longs cils, elle jeta un doux regard enchanteur sur Cravate Bleue.
— Et le prix ? continua Cravate Noire inexorable.
— 10 000 dollars, dit la jeune femme doucement, après un soupir.
— Ou bien ?…
— Ou bien… la cérémonie nuptiale.
— Je pense, dit tout à coup Cravate Bleue, qu’il est temps pour moi de placer un ou deux mots. Toi et moi, mon cousin, appartenons à une famille qui a toujours tenu la tête haute. Tu as été élevé dans une partie du pays très différente de celle où vivait notre branche de la famille. Pourtant nous sommes tous les deux des Carteret, même si nous différons quelque peu dans nos manières et nos théories. Tu te rappelles que c’est une tradition de la famille qu’aucun Carteret n’a jamais manqué à son devoir chevaleresque envers une dame, ni refusé de tenir ses promesses une fois qu’elles ont été faites.
Alors, Cravate Bleue se leva et avec un air de franchise et de résolution souriante, se tourna vers Miss d’Ormond.
— Olivia, dit-il, quel jour voulez-vous m’épouser ?
Avant qu’elle pût répondre, Cravate Noire s’interposa de nouveau.
— Bien des choses se sont passées depuis les temps de la Chevalerie. Aujourd’hui nous ne brûlons plus les sorcières et nous ne torturons plus les esclaves ; et nous avons aussi renoncé à étendre nos manteaux dans la boue sous les pas des dames, de même que nous avons renoncé à les exposer au pilori. Notre âge, hélas ! est celui du sens commun, de la proportion, et du juste milieu. Tous tant que nous sommes, femmes, hommes, dames, gentilshommes, Nordistes, Sudistes, seigneurs, miséreux, acteurs, commis-voyageurs, sénateurs, ouvriers et politiciens, nous avons appris à nous mieux connaître. La Chevalerie est un mot dont la signification change maintenant tous les jours. L’orgueil familial est aussi une chose aux multiples apparences. Il peut se manifester en affichant une arrogance désuète dans un palais colonial poussiéreux et couvert de toiles d’araignées, ou bien en payant tout simplement ses dettes.
« Et maintenant, je suppose que vous en avez assez de mon monologue. J’ai sans doute peu d’expérience de la vie, mais j’en ai une assez grande des affaires ; et j’ai l’impression, mon cousin, que nos arrière-grands-parents, les premiers Carteret, tous les deux, seront d’accord avec moi sur l’opinion que j’ai de cette affaire.
Cravate Noire se tourna rapidement vers son bureau, attrapa un chéquier, remplit un chèque et le déchira au milieu d’un profond silence. Puis il posa le chèque à portée de la main de Miss d’Ormond.
— Les affaires sont les affaires, dit-il, nous vivons en un siècle commercial. Voici un chèque de 10 000 dollars. Que dites-vous, Miss d’Ormond ? Sera-ce la fleur d’oranger, ou l’argent ?
Miss d’Ormond prit le chèque négligemment, le plia d’un air indifférent et le mit dans son sac.
— Oh ! cela ira, dit-elle avec calme. J’ai préféré venir et vous donner le choix. Je crois que vous êtes des gens corrects, mais une jeune fille a des sentiments, vous savez. J’ai entendu dire que l’un d’entre vous était du Sud. Je me demande lequel ?
Elle se leva, leur fit un gracieux sourire et se dirigea vers la porte. Là, elle se retourna et après leur avoir adressé à tous les deux un éblouissant adieu, elle disparut.
Pendant tout ce temps-là, les deux cousins avaient oublié l’oncle Jake. Mais soudain, il se dirigea vers eux en traînant ses pieds fatigués sur le tapis.
— Jeune maître, dit-il, voilà votr’ bien !
Et sans hésitation il plaça la pomme – pardon : la montre – dans la main de Cravate Bleue.
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