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Chapitre 3 Black Bill et les moutons

Assis sur le quai d’embarquement, dans la petite gare de Los Pinos, l’homme balançait flegmatiquement ses longues jambes. Il était grand, élancé, robuste, avec un visage rubicond, au bec de vautour, qu’éclairaient des yeux de feu, bordés de cils roux. Près de lui siégeait un second bipède, gras, mélancolique et miteux, qui semblait être son ami. Tous deux avaient l’aspect caractéristique d’hommes qui ont essayé de saisir la vie, comme une génisse du Far-West, par les cornes d’abord, puis par la queue, sans parvenir à l’attraper.

— Ça fait quatre ans que j’t’ai pas vu, Ham, dit le miteux. Où qu’t’as été ?

— Texas, fit l’autre laconiquement. Trop froid pour moi, l’Alaska. N’empêche qu’à un moment le Texas était devenu un peu trop brûlant à mon goût. Faut que j’te raconte ça.

« Un matin, je saute du Grand Sud Express à une station d’eau, et adieu le wagon. C’était dans une région de ranches ; et les indigènes y sont aussi phageanthropes, ou anthropophiles comme on dit, qu’à New-York : leur seule idée semble être de construire des maisons qui bouchent la vue aux copains pour les embêter. Seulement là-bas, au lieu de les greffer à cinquante centimètres des fenêtres du voisin, ils les plantent à trente kilomètres les unes des autres, sans doute pour qu’on ne puisse pas renifler le menu de leur déjeuner.

« Pas de routes à l’horizon. Alors je fonce à travers champs. De l’herbe jusqu’aux genoux, et des bosquets de caroubiers plein le décor, qu’on aurait dit un jardin avec des pêches tout autour. Ça ressemblait tellement au parc d’un riche propriétaire qu’à chaque instant on s’attendait à voir débouler une nichée de bouledogues tout prêts à vous boulotter. J’ai bien marché au moins vingt-cinq kilomètres avant d’apercevoir le premier ranch. C’était un vaste immeuble du style condensé, à peu près aussi spacieux qu’une villa de lotissement à cent dollars, genre « tout confort dans la même pièce ».

« Sous un arbre, devant la porte, un petit bonhomme en chemise blanche et pantalon kaki était en train de rouler une cigarette ; il avait un foulard rose autour du cou.

« – Salut, dis-je, noble étranger. Qu’est-ce que vous offrez ? À boire, l’hospitalité, des émoluments, ou même à la rigueur du travail ?

« – Oh ! Entrez, fait-il d’une voix distinguée. Asseyez-vous sur ce tabouret, je vous en prie. Je n’ai pas entendu votre cheval arriver.

« – Il n’est pas encore en vue, dis-je. Je suis venu à pied. Excusez-moi si je vous dérange, mais n’auriez-vous pas 25 ou 60 litres d’eau par là sous la main ?

« – Vous avez l’air bien poussiéreux en effet, qu’il dit. Mais je dois vous avouer que comme salle de bain…

« – C’est pour boire, que j’réponds. Vous en faites pas pour la poussière qui est à l’extérieur.

« Il va tirer un demi-seau d’eau à une grande jarre rouge qui est accrochée au plafond ; puis il continue :

« – Vous cherchez du travail ?

« – Provisoirement, dis-je. C’est plutôt tranquille par ici, pas vrai ?

« – Très ! qu’il dit. Parfois – du moins c’est ce que l’on m’a dit – on ne voit passer aucun être humain pendant des semaines. Il n’y a qu’un mois que je suis ici. J’ai acheté le ranch à un vieux pionnier qui avait envie de s’établir plus loin dans l’Ouest.

« – Ça va ! fis-je. Rien de bon, de temps en temps, pour un homme, comme la paix et la solitude. Et justement je cherche un emploi. Je sais tenir un bar, saler les mines 1, parler en public, fourguer des titres, boxer et jouer du piano.

« – Savez-vous tondre les moutons ? qu’il demande.

« – Ma spécialité ! m’écriai-je. Trois douzaines à la min…

« – Bon ! Ça va. Savez-vous les garder ?

« – Jamais essayé, dis-je. Préfère généralement les laisser partir…

« – Seriez-vous capable de vous charger d’un troupeau ? qu’il demande sérieusement.

« – Oh ! dis-je. Maintenant je comprends. Vous voulez dire courir après les moutons en aboyant comme les toutous ? Possible, que j’dis. Je n’ai jamais encore conservé de moutons, mais souvent par les fenêtres du train je les ai vus mastiquer des pâquerettes et ils ne m’ont pas paru dangereux.

« – Il me manque un berger, dit le ranchman. On ne peut jamais compter sur ces Mexicains. Je n’ai que deux troupeaux. Vous pouvez en prendre un demain matin si vous voulez. Huit cents bêtes seulement. C’est douze dollars par mois et nourri. Vous logez sous la tente dans la prairie avec vos brebis. C’est vous qui faites votre cuisine, mais on vous porte l’eau et le bois au campement. Pas dur comme travail.

« – Je signe ! dis-je. J’accepte le rôle. Même si je dois m’enguirlander le chignon, et porter des robes soufflées, et jouer de la houlette, et m’appuyer sur une flûte comme les bergers qui sont sur les images.

« Alors le lendemain matin, le petit ranchman me donne un coup de main pour sortir le troupeau du corral et l’emmener à environ deux milles de là, sur un petit coteau qui se trouve dans le milieu de la pampa. Et il me fait un tas de recommandations, – qu’il ne faut pas laisser les moutons s’écarter du troupeau, qu’il faut les emmener boire au trou d’eau à midi, et leur dire la prière du soir avant de les mettre au lit, etc., etc….

« – Je vous apporterai votre tente, vos ustensiles de campement et votre nourriture dans la charrette avant la nuit, fait-il.

« – Chic ! dis-je. Et surtout n’oubliez pas la croûte. Ni les ustensiles. Oh ! et principalement la tente. À propos, c’est bien Zollicoffer votre nom ?

« – Je m’appelle Henry Ogden, qu’il dit.

« – Parfait, monsieur Ogden. Mon nom à moi est Percival de Saint-Clair…

« Je gardai les moutons pendant cinq jours au rancho Chiquito. Et alors mon âme devint laineuse. J’attrapai une indigestion de nature, et je me sentis plus isolé que la chèvre de Robinson Crusoé. Ne me parle pas d’un troupeau de moutons pour vous tenir compagnie. Chaque soir, après les avoir enfermés dans le corral, je faisais cuire ma côtelette, buvais mon café, puis m’allongeais sous une tente de la dimension d’une serviette de table, en écoutant le concert offert par l’orchestre local de l’association interprofessionnelle des coyotes et des chats-huants.

« Le cinquième jour, après avoir mis mes précieux huit cents lanigères à l’écurie, je me dirigeai vers la ferme.

« – Monsieur Ogden, dis-je en entrant, vous et moi devons inaugurer des relations sociales. Il n’y a rien qui vaille les moutons, lorsqu’il s’agit d’orner un paysage, ou de fournir des complets veston en coton à huit dollars. Mais pour la conversation et la rigolade, ils rivalisent facilement avec les dames patronnesses de Grassdale (Kentucky) quand le Comité se réunit pour distribuer des prix de vertu. Si vous avez des cartes, ou un jacquet, exhibez-les en vitesse. J’accepterai même un nain jaune ou un bilboquet, mais dépêchons-nous d’ouvrir la saison des réjouissances intellectuelles. J’ai besoin d’activité cérébrale, – quand ce ne serait que de faire sauter la cervelle à quelqu’un.

« Cet Henry Ogden était un drôle de ranchman. Il portait des bagues, une grosse montre en or, des cravates soignées, un air résolu, et il astiquait ses lunettes. Je me rappelle avoir vu pendre un jour à Muscogee un bandit qui avait tué six hommes : c’était mon Ogden tout craché. À côté de ça, j’ai connu dans l’Arkansas un pasteur qui lui ressemblait comme un frère. Mais ce n’était pas ça qui me plaisait en lui, – ni l’un ni l’autre. Ce que je voulais, c’était de la compagnie, une sorte de communion avec les saints, ou avec les pécheurs, peu m’importait, pourvu qu’il n’y eût pas de moutons dans l’affaire.

« – Alors, Saint-Clair, dit-il en posant le livre qu’il était en train de lire, ça vous paraît un peu solitaire, hein ? J’avoue que même pour moi c’est monotone. Êtes-vous sûr d’avoir bien garé vos brebis et qu’elles ne s’échapperont pas du corral ?

« – Elles sont claustrées aussi soigneusement que des prisonniers politiques, dis-je. Et je serai de retour auprès d’elles longtemps avant qu’elles réclament leur prédicateur favori.

« Là-dessus Ogden extirpe un paquet de cartes et nous nous mettons à jouer. Après cinq jours et cinq nuits passés dans mon parc à moutons, c’était la nouba pour moi. Quand j’eus gagné le premier coup, je me sentis aussi excité que si j’avais trouvé un million dans une mine d’or. Et quand Ogden se dérida un peu et raconta l’histoire de Salomon qui avait acheté une pince à sucre pour douze personnes, je rigolai aussi fort que si je ne l’avais pas déjà entendue quatre cent soixante-dix-neuf fois.

« Ça te montre que tout est relatif dans la vie. Un type peut être tellement blasé qu’il ne voudra même pas tourner la tête pour voir un incendie de cent millions de dégâts ou Henry Ford ou la mer Adriatique. Mais fais-lui garder les moutons pendant une semaine, et tu le verras se tenir les côtes au spectacle du dernier vaudeville parisien, et même trouver du plaisir à jouer aux cartes avec les dames.

« À la fin Ogden exhibe un flacon de Bordeaux, à la suite de quoi il y a une éclipse totale de moutons.

« – Vous rappelez-vous, dit-il, avoir lu dans les journaux, il y a environ un mois, l’histoire de l’attaque du Transcontinental express ? Le chef de train reçut une balle dans l’épaule, et une somme de quinze mille dollars descendit du rapide avant la station où l’attendaient ses parents. On dit que le coup fut exécuté par un homme seul.

« – Il me semble avoir vu ça, dis-je. Mais ces choses-là arrivent si souvent par ici qu’elles ne frappent pas particulièrement l’esprit d’un habitant du Texas. Est-ce qu’on a rattrapé, repêché ou en quelque sorte cueilli le détrousseur ?

« – Non, dit Ogden. Il a réussi à s’échapper. Mais je viens de lire dans un journal que la police a retrouvé ses traces dans les environs. Il paraît que les billets emportés par le voleur représentaient la totalité de la première émission de la Second National Bank d’Espinosa City. Alors on a découvert qu’il en avait circulé quelques-uns par ici…

« Ogden va chercher une autre bouteille et remplit les verres.

« – À mon avis, dis-je, après avoir ingurgité une rasade du royal pinard, ce ne serait pas du tout une mauvaise combine pour un pilleur de trains que de venir se planquer pendant quelque temps dans les entours et alentours. Au fait, dis-je, l’endroit idéal pour ça serait, par exemple, un ranch à moutons. Qui pourrait s’attendre à trouver un individu aussi dangereux parmi les chants d’oiseaux, les gigots et les fleurs des champs ? Et à propos, dis-je en jetant un coup d’œil sur Ogden, est-ce qu’on a donné le signalement de cette terreur solitaire ? Est-ce que le journal distille son portrait et indique le style de son complet et le nombre de ses dents plombées ?

« – N-non ! fait Ogden. Il paraît qu’il portait un masque et personne n’a vu son visage. Mais on sait que l’écumeur de rapides est un certain Black Bill, parce que celui-ci travaille toujours seul, et en outre on a ramassé dans le wagon un foulard qui porte ce nom…

« – Parfait ! dis-je. Bravo pour Black Bill. Pas bête d’avoir choisi comme retraite ces contrées moutonneuses. Je parie qu’ils ne le retrouveront pas !

« – Il y a, dit Ogden, une prime de mille dollars pour celui qui le fera prendre…

« – Pas de cet argent-là pour moi ! dis-je en regardant l’homme aux brebis droit dans les yeux. Les douze dollars par mois que vous me donnez me suffisent. J’ai besoin de repos et aussi de faire des économies, afin de pouvoir me payer le voyage jusqu’à Texarkana, où vit ma vieille mère, qui est veuve. Si Black Bill, dis-je en jetant un regard significatif, si Black Bill s’était avisé de venir par ici, – mettons il y a un mois – et d’acheter un petit ranch à moutons, et…

« – Stop ! rugit Ogden d’un air assez méchant. Est-ce que par hasard vous voudriez insinuer…

« – Non ! dis-je. Pas d’insinuations. Je suppose simplement un cas hypo – hypodermique. – Je dis que si Black Bill était venu par ici et avait acheté un ranch à moutons, et m’avait embauché pour faire la bergère, et m’avait traité cordialement et franchement comme vous l’avez fait, il n’aurait absolument rien à craindre de moi. Un homme est un homme, quelles que soient les complications que puissent entraîner ses relations avec les brebis ou les chemins de fer. À présent nous savons tous deux à quoi nous en tenir.

« Pendant neuf secondes, Ogden a l’air aussi sombre qu’un passager clandestin dissimulé dans la soute à charbon. Puis il éclate de rire.

« – Ça va, Saint-Clair ! fait-il d’un ton amusé. Si j’étais Black Bill, je ne craindrais pas de me fier à vous. Et maintenant si on faisait une partie de piquet ? C’est-à-dire, à moins que vous ne voyiez un inconvénient quelconque à jouer avec un pilleur de trains.

« – Je vous ai dit, fis-je, quels étaient mes sentiments oraux. Et mes ficelles vocales, ajoutai-je, ne sont pas en caoutchouc : elles ne retirent pas ce qu’elles ont projeté dans l’atmosphère.

« Pendant que je suis en train de battre les cartes, je demande négligemment à Ogden, d’un air naturel, d’où il est.

« – Oh ! qu’il fait, de la vallée du Mississipi.

« – Belle petite contrée, dis-je. Je suis souvent passé par là. Dommage que les draps y soient humides et la table un peu précaire. Quant à moi, je sors de la Côte du Pacifique. Vous connaissez ce coin-là ?

« – Trop de courants d’air, dit Ogden, Mais si jamais vous traversez le Middle West, vous n’avez qu’à mentionner mon nom : on vous apportera immédiatement une chaufferette et un café filtre.

« – Ne croyez pas, dis-je, que je cherche à découvrir votre numéro de téléphone secret, ni le petit nom de votre tante, – celle qui enleva le pasteur presbytérien de Cumberland. Je n’en ai cure. Je tiens seulement à vous confirmer que vous êtes en sécurité entre les mains de votre pastourelle… Hé là ! Ne vous énervez pas, et ne mettez pas un cœur sur mon pique.

« – Vous y tenez ! dit Ogden en riant. Ne croyez-vous pas que si j’étais réellement Black Bill, et soupçonnais que vous m’avez découvert, je vous enverrais une balle de Winchester dans l’anatomie pour apaiser ma possible nervosité ?

« – Non pas ! dis-je. Un homme qui possède assez de cran pour piller un train tout seul ne ferait pas une chose pareille. J’ai assez roulé ma bosse pour savoir que ce sont des hommes comme ceux-là qui sont capables d’apprécier la valeur d’un ami. Non pas, dis-je, que je puisse me targuer d’être un de vos amis, monsieur Ogden, car je ne suis que votre berger. Mais ça pourrait arriver dans des circonstances plus pressantes.

« – Oublions les moutons temporairement, je vous en prie, dit Ogden. Et coupez que je donne.

« Environ quatre jours plus tard, comme les moutons faisaient la sieste auprès de l’abreuvoir, pendant que j’étais plongé dans la fabrication d’un pot de café, voilà que je vois galoper silencieusement vers moi un mystérieux individu, vêtu d’une manière significative. Son costume rappelait à la fois celui d’un détective (provincial), celui de Buffalo Bill et celui du préposé à la fourrière de Bâton Rouge. Mais comme son menton et son œil n’avaient pas la coupe du type combatif, je devinai qu’il n’était qu’un éclaireur.

« – Alors, on garde les moutons ? qu’il me demande.

« – Hum ! dis-je, je n’oserais pas répondre à une personne aussi douée que vous d’une évidente sagacité que je suis occupé à décorer de vieux bronzes ou à huiler des pédaliers de bicyclettes.

« – Vous ne parlez pas comme un gardien de moutons, qu’il dit ; et vous n’en avez pas l’air.

« – Mais vous, dis-je, vous parlez bien comme ce dont vous avez l’air.

« Alors il me demande pour qui je travaille, et je lui montre le rancho Chiquito, à environ deux milles de là, au pied d’un petit coteau ; et il m’informe qu’il est le secrétaire du sheriff.

« – Il y a, dit-il, un pilleur de trains nommé Black Bill que l’on suppose réfugié par ici. On a suivi ses traces jusqu’à San Antonio, et peut-être même plus loin. Avez-vous ouï dire que des étrangers aient émergé dans ces parages depuis un mois ?

« – Non, dis-je. À moins que… Oui j’ai entendu parler d’un nouveau venu chez les Mexicains du Loomis Ranch, sur le Frio.

« – Ah ! Que savez-vous de lui ? demande le secrétaire.

« – Il est âgé de trois jours, dis-je. En outre, c’est…

« – Quel est l’aspect de l’homme pour qui vous travaillez ? demande le presque-sheriff brusquement. Est-ce toujours le vieux George Ramey qui est là ? Il fait du mouton ici depuis dix ans, mais ça n’a jamais marché bien fort.

« – Le vieux George a vendu, dis-je ; et il est parti dans l’Ouest. C’est un autre amateur de gigots qui lui a acheté ça il y a un mois.

« – Ah ! ah ! fait le shériffculus, d’un ton excité. Quelle espèce d’homme est-ce ?

« – Oh ! dis-je, c’est une sorte de grand Germano-Italien, gros et gras, avec de longs favoris et des lunettes bleues. Je ne pense pas qu’il soit capable de distinguer une brebis d’une belette. À mon avis, le vieux George l’a bel et bien fichu dedans, dis-je.

« Après s’être assimilé à la fois un tas de renseignements du même genre et les deux tiers de mon repas, le secrétaire se trotte et disparaît.

« Le soir même, je mentionne l’incident à Ogden.

« – Ils sont en train d’étendre les tentacules de la pieuvre autour de Black Bill, dis-je, en racontant la visite du shérifficule.

« Et je ne manquai pas d’attirer son attention sur le signalement fantaisiste que j’avais donné de lui, Ogden, et sur toutes les questions que le flic m’avait posées.

« – Bah ! dit Ogden, oublions Black Bill et ses histoires. Chacun a les siennes, nous aussi… Délivrez le Bordeaux qui est enfermé dans le placard et nous allons boire à sa santé. À moins, ajoute-t-il avec son petit gloussement habituel, à moins que vous n’ayez des préjugés contre les pilleurs de…

« – Assez ! m’écriai-je. Je ne refuserai jamais de boire à la santé d’un homme qui peut se dire l’ami de mon ami. Et je crois, ajoutai-je, que c’est le cas de Black Bill. Alors, à la santé de Black Bill, et que ça lui porte chance !

« Environ deux semaines plus tard arriva l’époque de la tonte. Il fallait ramener les moutons au ranch, où un tas de Mexicains crépus devaient leur rogner la fourrure avec des tondeuses. La veille du jour où les barbiers devaient se présenter, je poussai donc mon troupeau de gigots à travers la plaine, le long du petit ruisseau qui serpente au pied du coteau, et les enfermai dans le corral du ranch en leur souhaitant bonne sieste.

« J’entrai dans la maison, et trouvai le sieur Henry Ogden profondément endormi sur son petit lit de camp. Il avait dû finir par succomber à l’espèce de léthargie inhérente aux occupations moutonnières. Son veston et sa bouche étaient largement ouverts, et il respirait comme une vieille pompe à vélo. Je le contemplai, en donnant libre cours à mes spéculations désenchantées.

« – Dire, pensai-je philosophiquement, qu’il y a sans doute eu, et qu’il y a peut-être encore des empereurs, princes, barons et autres sénateurs qui roupillent comme ça, le portail béant, comme s’ils jouaient un solo de contrebasse dans l’orchestre municipal de Kitchi-Washee (Missouri) !

« Un homme endormi est certainement un spectacle digne de faire pleurer les anges. À quoi lui servent son cerveau, ses muscles, son courage, son pouvoir, son influence et ses relations de famille ? Il est à la merci de ses ennemis, et, qui plus est, de ses amis. Et il est à peu près aussi agréable à contempler qu’un cheval de fiacre somnolant, à minuit et demie, contre le mur du Grand Théâtre de Gopher-Prairie, et rêvant des plaines d’Arabie.

« Maintenant, si c’est une femme qui est endormie, alors c’est tout à fait différent. Peu importe ce dont elle a l’air : on sait qu’il vaut mieux pour tout le monde qu’elle soit comme ça qu’autrement.

« Bref je bus un coup de Bordeaux à la santé d’Ogden, et m’installai confortablement pour passer le temps pendant qu’il faisait sa sieste. Il y avait sur la table quelques livres traitant de sujets indigènes, tels que le Japon, l’irrigation et la culture physique. Il y avait aussi du tabac, ce qui me sembla plus conforme à la question.

« Après avoir fumé un peu, en écoutant la respiration de la locomotive Henry Ogden, je jette un coup d’œil par la fenêtre sur les parcs de tonte, et tout à coup j’aperçois cinq hommes qui chevauchent vers la maison d’une manière caractéristique. Tous portent des carabines en travers de leurs selles ; et parmi eux je reconnais le demi-sheriff qui m’avait interviewé au campement quelques jours plus tôt.

« Ils s’avancent prudemment, en formation dispersée, le doigt sur la gâchette. Je ne tarde pas à discerner quel est le chef de rayon de cette cavalerie policière.

« – Salut, messieurs ! dis-je. Ne voulez-vous pas mettre pied à terre et attacher vos montures ?

« Le chef s’approche de moi, en balançant son fusil de telle manière que celui-ci semble me tenir en joue depuis la tête jusqu’aux pieds.

« – Ne bougez pas les mains, dit-il, avant que moi et vous ayons eu ensemble une petite conversation indéquate et superflue.

« – Entendu ! dis-je. Je ne suis pas sourd-muet, et conséquemment je suis prêt à vous obéir en répondant à vos injections.

« – Nous recherchons, dit-il, un certain Black Bill qui suborna le Transcontinental de 15 000 dollars au mois de mai. C’est pourquoi nous perquisitons les ranches et leurs habitants. Comment vous appelez-vous et que faites-vous ici ?

« – Capitaine, dis-je, Percival de Saint-Clair est mon occupation et mon nom est gardien de moutons. J’ai garé ici ce soir mon troupeau d’escalopes – pardon – de gigots. Les coiffeurs viennent demain matin pour leur couper les cheveux, – peut-être avec une friction au…

« – Où est le patron de ce ranch ? demande d’un ton rogue le général de la troupe.

« – Petite minute, amiral, dis-je. Est-ce qu’on n’a pas offert une sorte de prime pour la capture du dangereux individu auquel vous avez fait allusion dans votre préambule ?

« – On a offert une prime de mille dollars, fait le directeur du scénario, mais seulement en cas d’arrestation péremptoire. Il ne semble pas avoir été institué de récompense pour un simple informateur.

« – On dirait qu’il va pleuvoir d’ici un jour ou deux, dis-je d’un ton dégoûté, en levant les yeux sur un firmament de pervenche.

« – Si vous savez quelque chose au sujet de la dispersion, de la simulation et de la secrétion de ce Black Bill, dit le colonel sévèrement, apprenez que vous vous exposez aux vigueurs de la loi en ne le frelatant pas.

« – J’ai entendu raconter par un clochard, dis-je d’un air détaché, qu’un Mexicain avait raconté à un cow-boy nommé Jake, dans la boutique de Pidgin aux Nueces, qu’il avait entendu dire que Black Bill avait été aperçu dans les Matamoras il y a deux semaines par le cousin d’un berger.

« – Écoute ! fait le chef de ballet, après m’avoir regardé du haut en bas pour apprécier ma valeur marchande, voilà ce que je vais faire, monsieur Lèvres-cousues : si tu nous mets en demeure de coffrer Black Bill, je te donnerai cent dollars de ma… de notre propre poche. C’est libéral, hein ? qu’il dit. Tu n’as droit à rien. Alors, qu’en dis-tu ?

« Là-dessus, l’adjudant engage une sorte de colloquius avec ses acolytes et tout le congrès vide ses poches en vue d’une expertise financière. Le bilan final se traduit par un actif de 102 dollars 30, et la valeur de 31 dollars en tabac à chiquer.

« – Approchez, capitan mio, dis-je, et écoutez. Je ne suis, fais-je quand il a obtempéré, qu’un pauvre déshérité en ce monde. Je m’efforce ici, moyennant douze dollars par mois, de maintenir ensemble un tas d’animaux dont la seule pensée semble être de se disperser. Bien que, dis-je, je ne me considère pas comme l’égal de Mahomet, c’est tout de même une dégradation pour un homme qui n’avait, jusqu’alors, considéré les moutons que sous l’aspect de côtelettes. Si j’en suis réduit à cette pénible situation, c’est grâce à des ambitions déçues, au rhum et à une espèce de cocktail qu’ils fabriquent tout le long du P. P. R., depuis Scranton jusqu’à Cincinnati : gin, vermouth, quelques gouttes de citron, et une bonne jutée de bitter curaçao. Si jamais vous passez par là, laissez-en un vous essayer. Et en outre, dis-je, je n’ai jamais encore trahi mes amis. Je suis toujours resté près d’eux quand ils étaient dans l’opulence, et lorsque l’adversité m’accapara, je ne les ai jamais laissés tomber.

« Mais, dis-je, dans le cas présent, il ne saurait être question d’amitié. Douze dollars par mois, c’est presque ce que l’on donne à un tapeur ou à un mendiant. Et je ne considère pas le pain noir et les haricots rouges comme la nourriture de l’amitié. Je suis un pauvre homme, dis-je, et ma mère est veuve et vit seule à Texarkana. Vous trouverez Black Bill, dis-je, à l’intérieur de cette maison, profondément endormi sur un lit de camp dans la chambre de droite. C’est bien l’homme que vous cherchez, si j’en juge d’après ses paroles et sa conversation. En un certain sens il était tout de même un peu mon ami ; et si j’étais encore l’homme que j’ai été autrefois, la production semestrielle des mines de Golconde n’eut pas suffi à m’enduire en trahison. Mais, dis-je, chaque semaine cinquante pour cent des haricots pouvaient s’écrire asticots, et il n’y avait jamais assez de bois au campement.

« Allez-y prudemment, messieurs, ajoutai-je. Il a des moments d’impatience, et si l’on se rappelle ses récentes occupations, il faut s’attendre à une réaction assez abrupte de sa part en cas d’attaque brusquée.

« Alors toute l’escadre descend à terre, attache ses chevaux, met ses pièces en batterie et pénètre à pas de loup dans la maison. Et moi je file le train par derrière, comme Dalila le jour où elle livra Samson aux Flibustins.

« Le chef d’équipe secoue mon Ogden, qui s’éveille en deux sursauts, – et trois rounds. Je ne l’aurais pas cru si coriace, le petit bonhomme. Il était battu d’avance, mais ça ne l’empêcha pas de faire une exhibition remarquable de boxe américaine, sans gants, à un contre dix.

« – Qu’est-ce que ça signifie ? demande-t-il après avoir jeté l’éponge.

« – Vous êtes fait, monsieur Black Bill, voilà tout ! dit le chef.

« – Oh ! fait Ogden avec explosion. Et c’est pour cette idiotie que j’ai dû subir vos honteux sévices ?

« – C’est toi le vicieux, dit l’homme d’ordre. Il y a une loi qui interdit de s’accaparer les paquets poste dans les trains express.

« Là-dessus il s’assoit sur l’estomac d’Henry Ogden dont il se met aussitôt à fouiller les poches avec système et urbanisme.

— M’payerez ça ! fait Ogden péniblement à cause de son soufflet comprimé. Savez pas qui j’suis…

« – Non ? réplique le capitaine avec un sourire d’alligator, en extirpant de la garde-robe d’Ogden une poignée de billets neufs émis par la Second National Bank d’Espinosa City. Est-ce que ça ne suffit pas comme cartes de visite pour vous identiquer, monsieur Black Bill, hé ? Tu peux te lever maintenant, et te préparer à nous suivre et à subir l’expiration de tes péchés.

« H. Ogden se redresse, et arrange sa cravate. Il ne dit plus rien depuis qu’on a trouvé l’argent sur lui.

« – Pas bête, la combine ! dit le sheriff plein d’admiration vocale. Chic pays pour se faufiler dans les moutons en achetant un petit ranch. C’est la plus belle planque que j’aie jamais vue, qu’il fait.

« Alors un des hommes se rend au corral et instigue l’autre berger, un Mexicain qui s’intitule John Sallies, à seller le mustang d’Ogden ; et les chevaliers du Code, carabine en main, entourent le prisonnier pour l’escorter jusqu’à la ville.

« Avant de partir, Ogden confie le gouvernement du ranch à John Sallies, et lui infuse les décrets relatifs à la tonte et à la pâture des ovinés, tout comme s’il pensait revenir dans quelques jours. Et une paire d’heures plus tard, on pouvait voir un certain Percival de Saint-Clair, ex-berger du rancho Chiquito, galoper vers le Sud, sur un autre cheval du ranch, avec 109 dollars – dont 9 dollars d’appointements – dans sa poche. »

L’homme au visage rutilant se tut et tendit l’oreille. Le sifflet d’un train de marchandises retentit au loin, parmi les collines.

Le bipède gras et miteux, qui représentait l’auditoire, renifla fortement, en secouant sa tête ébouriffée d’un air digne et dégoûté.

— C’qu’y a, Snipy ? demanda l’autre. Encore le cafard ?

— Non, fit le miteux en reniflant de plus belle. Mais j’aime pas ton histoire. Toi et moi, on est des copains depuis quinze ans, Ham ; et c’est la première fois qu’j’apprends qu’t’as donné un type aux poulets. Comment ! V’là un homme dont t’avais bouffé l’couscous et avec qui t’avais joué aux cartes, si on peut dire. Et p’is tu l’donnes au sheriff pour de l’argent ? J’aurais pas cru ça d’toi.

— Cet Henry Ogden, reprit l’homme rouge, dégota rapidement un avocat, des alibis, un non-lieu et un député qui réussirent à le faire mettre en liberté provisionnelle et définitive, comme je l’appris un peu plus tard. Il m’avait bien traité, et j’avoue que j’eus des remords de l’avoir dénoncé à tort.

— Mais alors, fit le clochard, s’il était pas bon, comment expliques-tu les billets qu’ils ont trouvés dans sa poche ?

— Je les y avais mis, dit le rouge, pendant qu’il dormait, quand je vis rappliquer l’escadron de police. Black Bill, c’était moi. Attention Snipy ! V’là l’dur ! On grimpera par les butoirs pendant qu’il s’arrêtera pour prendre de l’eau.

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