Scène II.
MARIANNE, GUIDO.
GUIDO.
C’est heureux !… j’ai cru que vous aussi, Marianne, vous alliez me laisser à la porte.
MARIANNE.
C’est que j’avais peur de réveiller Minette.
GUIDO, d’un air sombre.
Pauvre petite !… elle dort ?… elle fait bien !… et moi aussi, je voudrais dormir… dormir toujours !… d’abord, qui dort dîne… c’est une économie ; et puis on a un autre plaisir plus vif encore s’il est possible…
MARIANNE.
Et lequel ?
GUIDO.
C’est de ne plus voir les hommes !… et dans mon état de misanthrope, Marianne, je ne peux plus les envisager.
MARIANNE.
Est-il possible !… Vous n’avez donc rien obtenu des débiteurs de votre père ?
GUIDO.
Ah ! bien oui… Si tu avais vu les mines allongées qu’ils m’ont faites !… L’un ne me reconnaissait pas !… L’autre avait fait de mauvaises affaires !… puis ils disparaissaient… impossible de les rejoindre… car, depuis qu’ils ont eu des malheurs, tous mes débiteurs ont voiture ! et moi, je suis à pied !
MARIANNE.
Mais pourquoi avoir refusé d’écrire à votre oncle, qui habitait cette ville et qui était si riche ?
GUIDO, vivement.
Mon oncle, Marianne… Je vous ai défendu de prononcer son nom devant moi !… C’est lui… c’est cet honnête négociant qui a ruiné mon père avec ses comptes… à parties doubles… D’ailleurs, il aurait eu de la peine à me répondre… puisqu’il est mort…
MARIANNE.
Il fallait s’adresser à son intendant, monsieur Schalgg.
GUIDO.
Cet astucieux personnage !… qui, quand j’étais petit… s’amusait toujours à mes dépens ?… M’a-t-il attrapé de fois, celui-là !… mais il ne m’y reprendra plus.
MARIANNE.
Mais au moins, votre jeune cousine, avec laquelle autrefois vous avez été élevé, et qui est, dit-on, si espiègle, si maligne, et pourtant si bonne ?… elle voulait réparer les torts de son père… elle vous avait fait proposer sa main… elle a tout tenté pour vous voir… vous avez toujours refusé.
GUIDO.
Et je refuserai toujours.
MARIANNE.
Et pourquoi, je vous le demande ?
GUIDO.
Pour deux raisons… la première, je te l’ai déjà dite, parce que je suis misanthrope ; et la seconde…
MARIANNE.
Eh bien ?
GUIDO.
Je ne te la dirai pas.
MARIANNE.
Alors, c’est comme si vous n’en aviez qu’une.
GUIDO.
Ma seconde raison… et c’est la plus forte… c’est que j’ai une passion dans le cœur.
MARIANNE.
Et pour qui, grand Dieu ? Pour quelque jeune demoiselle ?…
GUIDO, d’un air sombre.
Non.
MARIANNE.
Pour quelque veuve ?
GUIDO.
Non.
MARIANNE.
Ôciel ! c’est pour quelque femme mariée ?…
GUIDO, avec effort.
Non… mais tu ne le sauras jamais, ni toi ni personne au monde !… Moi qui te parle, je ne suis pas même sûr de le savoir.
MARIANNE.
C’est donc quelque chose de bien terrible ?
GUIDO.
Si terrible… que, vois-tu, Marianne, je serais amoureux de toi, si c’était possible, je mets tout au pis, que ça ne serait rien auprès !…
MARIANNE.
Qu’est-ce que ça signifie ?
GUIDO.
Brisons là… Marianne, de deux choses l’une : ou tu me comprends, et alors nous nous entendons ; ou bien, tu ne me comprends pas, et alors nous sommes d’accord, parce que je ne me comprends pas moi-même.
MARIANNE.
Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Vous qui êtes un si bon jeune homme, faut-il vous voir perdre ainsi l’esprit !
GUIDO, froidement.
Je n’ai rien perdu, Marianne… mais laisse-moi seul… laisse-moi nourrir mes rêveries et ma mélancolie.
(Il s’assied à gauche.)
MARIANNE.
Oui, monsieur…, nourrissez-vous.
(Elle va prendra un panier dans le fond.)
GUIDO.
Àpropos de ça, qu’est-ce que tu as pour déjeuner ?
MARIANNE, revenant à la gauche de Guido.
Hélas ! je n’ai rien.
GUIDO.
Pour nous deux.
MARIANNE.
Oui, monsieur.
GUIDO.
Ça suffit, je n’en demande pas davantage… (Avec sentiment.) Tâche seulement que la meilleure part soit pour Minette.
MARIANNE.
Comment ! monsieur…
GUIDO.
Moi, j’ai des idées de philosophie qui me soutiennent… mais elle… pauvre petite !… Occupe-toi de sa pâtée… c’est l’essentiel.
MARIANNE.
Oui, monsieur… (À part.) Oh ! je n’y tiens plus… je vais retrouver la cuisinière du gouverneur, et vendre cette pauvre chatte.
(Elle sort par la porte à gauche de l’acteur.)