II. RENCONTRE. AVANCES. DÉCEPTION.
Ces pauvres animaux sont pleins d’insouciance,
Ah ! ne les plaignons pas, ils sont peut-être heureux ;
Si le don de l’intelligence,
Leur eût été transmis, quel avenir affreux !
Un taureau qui rumine, un pigeon qui roucoule.
Quel est leur sort, grands dieux, j’en ai la chair de poule ;
Pourraient-ils affronter un supplice pareil,
S’ils le savaient ? oh non, le refuge à leur peine,
L’oubli de tous leurs maux ce serait le sommeil,
Le sommeil seul allégerait leur chaîne.
Or, quelque peu, quoique réfléchissant,
Notre chouette était de l’espèce animale,
Nulle appréhension, nulle crainte fatale
Ne la saisit en s’éveillant ;
Comptant de bonne foi sur l’amitié de l’homme,
Au contraire elle avait dormi d’un très-bon somme.
Elle se réveilla pourtant et fit un bond
Croyant entendre le canon
Des remparts d’une citadelle,
Elle ouvrit de grands yeux et vit une chandelle,
Deux, puis trois, ressemblant à des feux incertains
Qui circulaient par les chemins.
Bref, le nombre augmentant, elle en crut voir un mille,
Et dans ce hameau si tranquille,
Des chants, des cris confus, des hommes rassemblés,
Au milieu de la nuit frappent ses sens troublés.
Elle examine encor, et voit avec surprise
Que tous ces lumignons pénètrent dans l’église,
Elle s’élance alors, et d’un rapide essor
Franchissant du saint lieu le dôme à la croix d’or,
Et de la mort planant sur l’enclos solitaire.
Elle s’abat soudain au mur du cimetière :
Le porche de l’église était placé non loin,
Et les divers chemins se croisaient à ce point.
Elle apprit que c’était du Dieu Christ la naissance,
Qui de ces bonnes gens amenait l’affluence ;
Regrettant d’avoir pris l’alarme pour si peu,
Elle allait promptement s’éloigner de ce lieu,
Où tout ce bruit, ces chants, et l’éclat des lumières,
L’obligèrent maintes fois à cligner les paupières…
Ne dites pas, madame, en lisant cet écrit,
Pourquoi vint-elle là ? Pourquoi ? c’était écrit.
Le proverbe le dit, faut-il qu’on le repète,
Curieux comme femme, ou bien comme chouette.
La nôtre allait partir, quand au détour d’un mur
Elle vit s’approcher… ô ciel, c’est lui, bien sûr,
C’est mon maître, il est là, va-t-il me reconnaître ?
En m’avançant tout près il me verra peut-être ?
Oh quel bonheur ! il faut saisir l’occasion,
Qui, je veux m’en donner la satisfaction,
Et ce sera pour lui jouissance complète.
Voilà donc, dira-t-il, ma gentille chouette.
Son maître, accompagné de son jeune garçon,
Arrivait, à l’avance ayant fait réveillon,
Ils s’étaient oubliés, et mes retardataires
S’en venaient très-pressés de faire leurs prières,
De leur marche obligés de modérer l’ardeur,
Ayant par trop choyé la vigne du Seigneur.
Les voyant approcher la chouette se dresse,
Et vous leur fait des yeux tout brillans de tendresse
Mais de ces deux flambeaux la sinistre lueur,
Perçant l’obscurité, fit une telle peur
Au jeune jouvenceau, que saisissant son père,
Regardez, lui dit-il, au mur du cimetière ;
C’est le diable, je crois ! oh, sauvons-nous d’ici ;
Le père se retourne en disant : qu’est ceci ?
Qu’y a-t-il ? Eh ! parbleu, que tu es femmelette,
Ne vois tu pas, nigaud, que c’est une chouette ?
Attends-moi ! Le voyant venir de son côté,
Notre chouette sent tout son cœur transporté
D’une indicible joie, et lui fait en silence,
Quand il est au plus près, sa belle révérence.
Le père fait un signe en étendant la main
À son fils qui lui passe un caillou du chemin,
Et de toute sa force il le lance à la tête
De l’oiseau stupéfait ; criant : maudite bête !
Il la manqua d’un doigt. La chouette debout
Le fixe d’un regard affreux, puis tout-à-coup
Elle se précipite, et du vent de son aile
Aux mains de ce manant elle éteint la chandelle.
J’éteins la mienne aussi, lecteur, il est minuit,
Et je vais me coucher ; bonsoir et bonne nuit.