III. LA MAISON DU GARDE. LA PAUVRE SŒUR, LE CRI DE DOULEUR.
Si le diable n’était dans la Sainte Écriture
Je n’y voudrais pas croire, amis, je vous le jure,
Car voyez quel conflit entre lui… Mais, Monsieur,
Halte-là, s’il vous plaît, (peste ! c’est le lecteur).
Cet esprit de travers en vérité bredouille,
Relisez, mon ami, le gland et la citrouille,
Apprenez à polir et vos mœurs et vos vers,
— Merci. Notre chouette, en traversant les airs.
Avait le cœur gonflé d’une douleur amère ;
Las ! c’était donc une chimère,
Tout ce bel avenir de paix et de bonheur,
Qu’elle avait cru fonder sur l’amitié de l’homme ;
Hélas ! trop souvent voici comme
Lorsque que l’on obéit aux élans de son cœur…
Ah ça ! l’amour de moi fait qu’ici je m’oublie,
Car voilà de la belle et bonne hypocrisie,
Avec les autres passe encor,
De moi à moi ce serait duperie,
Un singe ne rit pas, lui, de sa singerie.
Raisonnons, s’il se peut, plus sensément, d’abord,
Convenons-en, l’intérêt nous domine,
Moi comme autrui. D’où me vient la ruine
De tous mes beaux projets ? Mais plus j’y réfléchis,
Plus je puis certes dire aussi moi, quel gâchis !
Enfin son intérêt, le mien, allaient ensemble,
Je mangeais ses souris, pour ce faire il me semble
Que je lui demandais de me laisser mon trou,
Et de ne me gober mes petits peu ni prou,
Enfin l’homme est vraiment un être inconcevable,
Et je crois son esprit façonné par le diable ;
N’y songeons plus, car je m’y perds.
Il me tournait l’âme à l’envers
Avec son gros caillou, le butor, quand j’y pense,
Aussi avecque lui n’ayons plus d’accointance,
Garde tes pêches, va, gare à tes abricots !
Ma foi j’y laisserai arriver les mulots
Tant qu’ils voudront. Raisonnant de la sorte,
Àtravers les taillis la chouette s’emporte.
Elle était sur un bois ; je ne sais ses raisons,
Voulait-elle quitter le séjour des maisons ?
Il lui vint en l’esprit de regagner son gîte,
Mais elle repoussa ce projet au plus vite ;
Moi, revoir cet ingrat, habiter sa maison !
Je me mépriserais moi-même, oh ! non, non, non !
Haletante elle arrive au logement d’un garde,
Et s’abat sur un toit en forme de mansarde,
Cette maison touchait à un assez grand bois,
Loin des lieux que fuyait la chouette aux abois ;
Lasse, elle s’établit au bord d’une gouttière,
En face était la rue et la porte-cochère
Qui s’ouvrait le matin pour entrer dans le parc,
En dedans de la porte était pendu un arc,
Instrument de chasseur, pour les plaisirs du maître,
Ce détail vous paraît fastidieux, peut-être,
Mais il est important de le peindre à vos yeux,
Notre chouette aussi examina ces lieux ;
Il était pleine nuit, mais notre aventurière
Y voyait en tout lieu fort bien et sans lumière,
Or cette faculté lui fit apercevoir
Quelque chose de blanc se dessinant sur noir,
Qui était accolé à la porte cochère,
Puis certains mouvemens… Quoi ! vous tremblez, ma chère ;
Lectrice aimable, allez, rassurez-vous,
Par hasard auriez-vous quelque peur des hiboux ?
C’en était un vraiment. La chouette atterrée
Par le pressentiment qui vint à sa pensée,
À peine peut voler vers ces funestes lieux,
Vers le gibet fatal placé devant ses yeux ;
Ô surprise, Ô terreur, qu’y voit-elle attachée
Sanglante pantelante, et la tête penchée,
C’est l’espoir de ses ans, c’est sa plus jeune sœur.
Toutes deux se quittant, l’autre soir, par malheur,
Sur un mince sujet avaient eu quelque noise,
Car la petite était un tant soit peu sournoise,
Voulant trancher sur tout et de tout décider ;
Sa sœur, de son côté, ne voulait lui céder,
Et ces fâcheux débats, ces disputes frivoles,
Souvent se terminaient pis que par des paroles,
Elles s’aimaient pourtant, quelquefois le bonheur
Apportant dans nos sens certaine lassitude,
De quereller on prend la mauvaise habitude,
C’est dans l’adversité qu’on retrouve son cœur.
Chaque sœur l’éprouva. Ma fille, mon amie,
Dit l’aînée, ah ! grands dieux ! va si jamais j’oublie
Tous mes torts envers toi, mon funeste abandon ;
Je devais te veiller jour et nuit ! quel pardon
Puis-je espérer du ciel ? Ah ! j’en serai punie
Par des maux éternels ! d’une voix affaiblie,
La petite lui dit : Je n’ai plus qu’un moment,
Je le sens, ô ma sœur, la vie m’abandonne,
Cesse de t’accuser, pour moi je te pardonne,
Profite de l’avis que te donne en mourant
Une sœur qui t’aimait, fuis le séjour de l’homme ;
Regarde, par pitié, regarde, voici comme
Ils m’ont déchirée, oui, par simple amusement,
Qui, pour se divertir, et de plus je m’attends
Encor demain matin, si bientôt je n’expire,
À voir recommencer mon horrible martyre.
Achève moi, ma sœur, prends ce soin douloureux.
Ce matin, vers midi, je dormais dans le creux
Du mur que tu connais ; d’une main ennemie
Tout-à-coup, sans rien voir, je me sentis saisie,
Le soleil tout en plein pénétrait dans mon trou,
Et cela m’est venu, ma foi, je ne sais d’où,
Où donc me portaient-ils ? je l’ignorais, n’importe ;
Ces cruels m’ont bientôt clouée à cette porte,
Par chaque aile étendue, ah ! plains mon triste sort !
Puis ils ont pris en main cet instrument de mort,
Cet arc, et le tendant à l’aide d’une corde…
Voilà qu’à ce moment je crus que la discorde
Allait se mettre entre eux, ils étaient à crier,
C’était à qui sur moi tirerait le premier :
Je n’entendis plus rien… subitement la planche
Sur laquelle j’étais, retentit d’un coup sec,
Et de bois vermoulu une poussière blanche
En sortit, me couvrant et la face et le bec ;
D’un second trait, hélas ! je me sentis percée,
Par le milieu du corps à la planche fixée ;
Et ce fut en riant que l’un de mes bourreaux
Le tira violemment, m’arrachant les boyaux.
À ce récit affreux tu frémis, ah ! ma chère !
Eh bien, ce ne fut pas la fin de ma misère ?
Il en partit encor trois, quatre, cinq, dix !
Enfin tu vois l’état dans lequel ils m’ont mis,
Que leur avons-nous fait ? toi, moi, pauvres chouettes ?
Que du bien, nous mangeons les souris, les belettes,
Sais-tu pour quel motif leur fureur les conduit ?
Nous leur portons malheur ! nous voyons clair la nuit !
Pitié, pitié, pitié ! ah, ma sœur ! ah, la tête !
En achevant ce mot la malheureuse bête
Dans le corps éprouva de vils tressaillemens,
Et son ame s’en fut du séjour des vivans ;
Elle baissa la tête et ferma la paupière :
Ah oui, c’était bien là sa minute dernière.
Voyant qu’elle expirait, sa sœur poussa un cri
Qui dut troubler au loin le repos de la nuit.
Telle la Niobé, ou plutôt Andromède
Attachée au rocher, criait : à moi, à l’aide,
Telle fit la chouette, et dans ce bel accord
Je ne sais pas des deux qui cria le plus fort.