‹ La Cité des eauxChapitre 11 sur 15 · L'URNE

L'URNE

Sépulcre de silence et tombeau de beauté, La Tristesse conserve en cendres dans son urne Les grappes de l'automne et les fruits de l'été, Et c'est ce cher fardeau qui la rend taciturne,

Car sa mémoire encore y retrouve sa vie Et l'heure disparue avec la saison morte Et tout ce dont jadis, enivrée et fleurie, Elle a senti l'odeur féconde, saine et forte;

Et c'est pourquoi tu vas, en ta sombre jeunesse, Portant en l'urne d'or les cendres de l'été Et que je te salue, ô passante, Tristesse, Sépulcre de silence et tombeau de beauté!

CRÉPUSCULE

C'est un jour dont le soir a la beauté d'un songe, Tant l'air que l'on respire est pur en ces beaux lieux; Et, sous le doigt levé du Temps silencieux, La lumière s'attarde et l'heure se prolonge... Gardes-en longuement la mémoire en tes yeux.

Si la source a la voix de sa Nymphe limpide, Le frêne sous l'écorce étire son Sylvain: Un lent souffle palpite au feuillage incertain; Le ruisseau qui s'esquive est comme un pas rapide, Et, nocturne, le bois va s'éveiller divin!

Mais nous, nous n'avons pas en cette nuit mortelle Qui déjà nous entoure et qui rampe à nos pieds De fontaine éloquente et de dieux forestiers; Nous avons peur de l'ombre, et nous redoutons d'elle L'impassible sommeil qui nous prend tout entiers.

LA COURSE

Vous m'avez dit: Laisse-les vivre Là-bas... Que t'importent leurs bonds ou leurs pas Sur l'herbe de l'aurore ou l'herbe de midi, M'avez-vous dit?

C'est vrai. Ma maison est haute et belle sur la place. C'est vrai que ma maison est haute et belle et vaste, Faite de marbre avec un toit de tuiles d'or; J'y vis; j'y dors;

Mon pas y traîne sur les dalles Le cuir taillé de mes sandales, Et mon manteau sur le pavé Frôle son bruit de laine souple. J'ai des amis, le poing levé, Qui heurtent, en chantant, leurs coupes A la beauté! On entre; on sort. Ma maison est vaste sous son toit de tuiles d'or, Chacun dit: Notre hôte est heureux. Et moi aussi je dis comme eux, Tout bas: A quoi bon vivre, Là-bas, A quoi bon vivre ailleurs qu'ici...

Puis le soir vient et je suis seul alors dans l'ombre Et je ferme les yeux...

Alors: Il me semble que l'ombre informe, peu à peu, Tressaille, tremble, vibre et s'anime et se meut Et sourdement s'agite en son silence obscur; J'entends craquer la poutre et se fendre le mur

Et voici, par sa fente invisible et soudaine, Que, sournoise d'abord et perceptible à peine, Une odeur de forêt, d'eau vive et d'herbe chaude, Pénètre, se répand, rampe, circule et rôde Et, plus forte, plus ample et plus universelle, S'accroît, se multiplie et m'apporte avec elle Les diverses senteurs que la terre sacrée, Forestière, rustique, aride ou labourée, Mêle au vent de la nuit, du soir ou de l'aurore; Et bientôt, peu à peu, toute l'ombre est sonore. Elle bourdonne ainsi qu'une ruche éveillée Qui murmure au soleil à travers la feuillée, Après la pluie oblique et l'averse pesante; Voici que maintenant toute l'ombre est vivante Et que la nuit bourgeonne et la ténèbre pousse. Le siège où je m'appuie est tout velu de mousse. Je me penche: de l'herbe a verdi sur le marbre; La colonne soudain végète, et c'est un arbre Qui jusqu'à moi étend sa branche. Je me sens Environné partout de souffles frémissants Qui me chauffent la nuque et me brûlent la joue. L'ombre hennit; l'ombre danse; l'ombre s'ébroue, Palpite, naît, fleurit, germe, frémit, éclôt. Je n'ai pas peur. Le vent chante dans les roseaux;

Je sens sourdre à mes pieds des sources; je respire La résine, le fruit, la vendange, la cire Et je devine au fond de l'ombre et parmi elle Comme un cercle incertain de faces fraternelles. La Vie autour de moi murmure, vibre, bat; Je la sens dans cette ombre où je ne la vois pas; Sa rumeur est lointaine ou proche, brusque ou douce; Un invisible rire erre de bouche en bouche, D'arbre en arbre, de feuille en feuille. Tout frissonne. Et je sais qu'ils sont là, si je ne vois personne. C'est en vain qu'on se tait; j'entends, j'entends, j'entends!

Puisque l'arbre, la source et la feuille et le vent Sont venus jusqu'à moi et m'apportent en eux Leurs obscures odeurs et leurs bruits ténébreux, Êtes-vous là, fils de la glèbe et du sillon, Hôtes de la forêt, de la plaine et du mont, O formes à demi terrestres et divines? Toi, Faune, qui cueillais les grappes à ma vigne, Et toi, Satyre, qui dansais sur mon chemin, Et toi, qu'on entrevoit entre les troncs, Sylvain? O vous tous, avec qui, dans l'antre et le hallier, J'ai vécu, de chacun longuement familier, N'êtes-vous pas venus avec le vent et l'arbre Me chercher sous le toit de ma maison de marbre Pour me prendre la main et courir à l'aurore?

Ce sera toi. Salut, Maître! Salut, Centaure! Salut, de qui le pas foule l'herbe et le sable, Libérateur, ô Bienvenu, ô Vénérable, Dont la barbe est d'argent et le sabot d'airain! La croupe de cheval qui prolonge tes reins Te fait homme à la fois et bête, ô Dieu. Ton torse Ajoute à ton poitrail le surcroît de sa force. Te voilà donc. Je t'attendais. Oh viens plus près! Et maintenant prends-moi, Centaure, je suis prêt. Je vais sentir ton poing me saisir à plein corps Et, d'un geste puissant et d'un facile effort, Me soulever de terre et m'asseoir sur ton dos!

Il m'a pris. J'ai senti son souffle sur ma peau. Je serre son flanc rude et je m'accroche à lui; Ma tête lourde a son épaule pour appui; De mes deux bras j'étreins sa poitrine. La Ville Qu'il traverse est silencieuse et dort tranquille. Son pas égal résonne aux dalles de la rue. Voici le mur, la porte et la campagne nue. Il part; son ongle dur maintenant bat la terre, Et toute la nuit vaste, immense et solitaire Et l'ombre aventureuse et l'espace incertain S'ouvrent au cabrement de son galop divin.

O vertige! L'élan du nocturne Coureur M'emporte. La ténèbre est sourde et sans lueur. Le sol tantôt s'éboule et tantôt s'affermit; L'air rapide m'enivre et m'étouffe à demi; Le Centaure tantôt se cabre et tantôt fonce; C'est en vain qu'en passant, la haie avec sa ronce Le retient au poitrail ou le griffe à la croupe, Sa course furieuse et brusque s'entrecoupe Du fossé qu'il enjambe ou du ravin qu'il saute. Ici, le sable mou cède; là, l'herbe haute L'entrave; le caillou roule et ronfle avec bruit Derrière ce passant qui défonce la nuit; Le terrain sous son pied s'ébranle, gronde ou sonne; Une montée en vain l'essouffle et l'époumonne Que sa pente le rue et redouble l'élan Du Centaure qui va, passe, monte, descend Et, d'une fougue égale et d'un même jarret, Sort ruisselant du fleuve et boueux du marais, Et, franchissant taillis, plaines, bois et vallons, Parcourt éperdument l'ombre sans horizon, Tandis que moi, uni à sa force mouvante, Ivre d'air qui m'étouffe et de vent qui m'évente, Je respire en sa triple et formidable odeur Le Dieu terrestre, l'homme et la bête en sueur.

Encor, longtemps, toujours et d'échos en échos L'espace retentit sous les quatre sabots. Voici l'aube pourtant, bien qu'il soit nuit encore. La ténèbre blémit et l'ombre se colore. La montagne dressée abrupte, d'un seul bloc, Entasse ses cailloux, ses pierres et ses rocs. Le Centaure hennit vers la cime lointaine; Il s'épuise; son flanc palpite à son haleine; Il glisse, butte, tombe et sa force est à bout. Il boite. Le sang rompt les veines de son cou. Mais il monte toujours et sous moi je le sens D'un effort monstrueux arquer son rein puissant; J'entends râler sa gorge et craquer ses jointures. Le pic vertigineux qui l'attire s'azure; Nous allons vers le jour et la nuit reste en bas. Le Centaure s'acharne et monte; chaque pas Le hasarde à la chute et le risque à l'abîme, Mais tout à coup, d'un bond furieux, à la cime, Sur le rocher étroit du suprême plateau, D'aplomb, il a posé son quadruple sabot, Et, tout fumant encor de sa course sacrée, Tournant sa tête en feu vers sa croupe dorée, Prodigieux, aérien, pourpre et vermeil, Il se dresse debout et rit dans le soleil.

LA PLAINTE DU CYCLOPE

«Toi qui dans l'air léger lances d'un souffle pur La chanson de ta flûte en gammes vers l'azur Et qui, longtemps assis devant la mer sacrée, L'admires, tour à tour, rose à peine ou pourprée, Quand le soleil se lève ou tombe à l'horizon; O toi, qui, pour rentrer, le soir, en ta maison, Suis ce sentier charmant qui va par la prairie Et qui s'arrête au seuil de ta porte fleurie, Sache au moins être heureux de ta félicité Et combien purs et beaux tes jours auront été, Car ton chien est fidèle et ton troupeau docile, Et tu peux oublier que la verte Sicile, Sous ses blés jaunissants et ses hautes forêts, En son sein ténébreux cache un obscur secret; Mais, dans le ciel noirci que son sommet embrume, Regarde quelquefois, au loin, l'Etna qui fume, Et, quelquefois aussi, lorsque tu t'en reviens, Laisse aller devant toi tes chèvres et ton chien; Couche-toi sur le sol et pose ton oreille Contre terre. Entends-tu, qui, peu à peu, s'éveille Et qui gémit et gronde avec un bruit d'airain, La sonore rumeur d'un écho souterrain?

«C'est nous qui, sous la terre émue à notre haleine, En cadence frappons l'enclume souterraine Dont l'Etna porte au ciel la nocturne lueur. Nous sommes là, couverts d'une chaude sueur, Occupés dans la nuit furieuse et sans astres A fondre le métal que nos marteaux vont battre. Il court, fusible et clair, s'allonge et s'étrécit; Brûlant, il étincelle, et froid, il se durcit. La flamboyante orgie éclate. L'on est ivre De l'arôme du fer et de l'odeur du cuivre. Voici de l'or qui fond et de l'argent qui bout; L'alliage subtil les mêle en un seul tout.

Notre peuple travaille, accouple, unit et forge! La colère à forger nous saisit à la gorge Et nous gonfle le muscle et nous brûle le sang. Notre souffle inégal suit notre bras puissant, Car, de tout ce métal qu'il martèle sans trêve, S'aiguisent par milliers les lances et les glaives, Et la bataille sort de notre antre guerrier. Notre oeil unique, c'est ton orbe, ô bouclier! Et nos torses fumants que la scorie encrasse Ont servi de modèle à mouler la cuirasse, Et c'est nous, de qui l'oeuvre obscur et souterrain Pour la ville aux dieux d'or fait des portes d'airain.

«Condamnés à la nuit, Cyclopes, nous aurions, Comme d'autres, aimé le jour et les rayons, Le soleil, la clarté, l'air vaste, la lumière, Mais notre race, hélas! de l'ombre est prisonnière. C'est ainsi. La sueur nous coule de la peau Tandis que court la source et glisse le ruisseau, Furtive entre les joncs et pensif sous les chênes, Et que la Nymphe rit d'être nue aux fontaines! Le vent frais eût séché nos corps laborieux. La terre est belle. Non. Les fleurs pour tous les yeux Multicolores et charmantes sont écloses, Un sang divin triomphe en la pourpre des roses, Mais l'oeil déshérité qui s'ouvre à notre front N'était pas fait pour voir ce que d'autres verront, Et, lorsque l'un de nous en rampant sur le ventre Se hasarde au dehors debout au seuil de l'antre, Le chien hurle à sa vue et le troupeau s'enfuit; Chacun en le voyant s'écarte devant lui. C'est en vain qu'un instant au soleil il s'étire. On a peur. Les oiseaux s'envolent, et le rire Des femmes s'interrompt en un cri, et l'on voit, L'une dans le verger et l'autre vers le bois, Se cacher Lycoris et courir Galatée; La flûte du berger se tait, épouvantée, Si le pas du Cyclope a troublé l'air divin.

«Bien plus. Les Faunes même et même les Sylvains Nous lancent des cailloux et nous jettent des pierres, Et notre oeil attristé sous sa lourde paupière Les fait rire de nous dans leurs barbes. C'est vrai Que l'ombre nous a faits rauques, gauches et laids. Le marteau a rendu gourdes nos mains difformes; L'âpre feu nous a cuit le visage. Nous sommes Tout haletants encor du labeur souterrain, Et notre souffle gronde en nos gorges d'airain.

«Laisse donc le printemps fleurir la terre douce. Ne te hasarde plus vers ce qui te repousse, Bon Cyclope! Reprends en bas ton oeuvre obscur; Le four ronfle; la cuve est pleine et bout. L'azur Du ciel est souriant, là-haut, aux blés que dore Ce soleil qui pour toi n'aura pas eu d'aurore. Retourne à ta caverne et rentre dans ta nuit; Descends vers la rumeur et descends vers le bruit, Et ne t'occupe plus de l'homme et de la terre. Sue et peine et, parfois, pourtant, pour te distraire, Songe que ton Destin, noir Ouvrier, est beau. O Forgeron, tu as pour sceptre le marteau! Ta couronne terrestre est un Etna qui fume; Et, lorsque à tour de bras tu frappes sur l'enclume, Pense donc que tu fais aussi, toi, comme un dieu, Naître des fleurs de flamme et des roses de feu.»

PAN

C'était au temps Où les grands Dieux de marbre et d'or Ne vivaient plus qu'en leurs statues; On les voyait encor, Debout et nues, Au seuil des temples clairs A tuiles d'or, Avec la mer Derrière eux, éclatante, innombrable et sereine, A l'horizon...

C'est ainsi que je les ai vus, étant petit, Figures vaines Dont on m'apprit, Sans doute en riant d'eux, les formes et les noms; Et je riais, enfant, à les voir et de voir Celui-là, le plus grand, dont l'ombre, vers le soir, S'allongeait à ses pieds, lourde et grave, Parce que sa statue était faite d'airain: C'était le Maître Souverain, Que nul ne brave, Zeus!

Et comme, ainsi que je l'ai dit, Son ombre était énorme et moi petit, Je m'asseyais dans sa fraîcheur déjà nocturne Et je jouais avec des pierres, une à une, Mais l'aigle courroucé qui veillait près de lui Me regardait et j'avais peur, étant petit.

Et c'est ainsi que j'ai connu lui et les autres. Apollon Avec sa lyre; Hermès, les ailes aux talons Et deux ailes de même encore à son pétase; Mars qui brandit le glaive; et, nu, la barbe rase, Le torse blanc, la chair heureuse et dans sa main Portant le thyrse double et la pomme de pin, Bacchus qui, couronné de pampre et toujours beau, A sa tempe sans ride assure son bandeau, Et Neptune barbu d'algues et dont l'oreille Compare dans le vent qui l'apporte pareille La rumeur de la mer à celle des forêts; Et les Déesses et Cypris au rire frais Dont fleurissent les seins et dont mûrit la bouche, Et la grande Junon, sérieuse et farouche, Et Diane hautaine et farouche comme elle, Et Minerve casquée et l'antique Cybèle, Tous ceux que l'univers honora d'âge en âge... Mais tous n'étaient plus rien que de vaines images, Et, qu'ils fussent sculptés dans le marbre ou dans l'or, La figure des Dieux survivait aux Dieux morts.

Cependant l'étendue agreste de la terre N'était point tout à fait encore solitaire. Des êtres fabuleux et à demi divins Se cachaient dans les bois et hantaient les ravins, Fuyant l'homme et craignant sa ruse et son danger. Dans un monde nouveau maintenant étrangers, Ils épiaient les voix, les bruits, les pas: Centaures, Dans la gorge des monts hennissant à l'aurore Et qui, le soir, boiteux et lointains, du galop De leur fuite inégale inquiétaient l'écho; Faunes roux habitant les grottes et Satyres Rôdant d'un pied furtif près des ruches à cire, Tritons de qui la conque offusquait l'air marin, Fausse et rauque parfois à leur souffle incertain; Des Dryades souffraient sous l'écorce des chênes; Des Nymphes étaient l'onde encore des fontaines, Et, parfois, l'on voyait, dit-on, au crépuscule A cette heure indistincte où la vue est crédule, Errer un grand Cheval, au pas effarouché, Qui, de loin et d'un bond, sans qu'on pût l'approcher, S'envolait en ouvrant ses deux ailes de flamme!

On racontait cela, il m'en souvient, A la veillée, Auprès du feu; Les femmes Riaient quand on parlait du Satyre et du Faune, Et j'écoutais de mes oreilles émerveillées. C'était l'automne, Et l'on se ressemblait, déjà, autour du feu Où nous jetions Des feuilles sèches et des pommes De pin Dans les tisons A pleines mains...

Il y avait aussi quelqu'un d'autre Dont on parlait souvent: C'était avant Qu'une voix, le long de la côte, Eût couru sur la mer en criant Qu'il était mort. C'était au temps Où le Dieu Pan Vivait encor...

Il était invisible et présent dans les choses, Mystérieux, informe, innombrable et sacré, Et le printemps naissait avec toutes ses roses De l'air fécond soudain qu'il avait respiré;

C'est lui qui, de la terre, en épis ou en paille, Faisait pousser le blé et grandir la moisson, Et qui, roi des troupeaux que l'étable embercaille, Leur fait croître la corne et friser la toison;

C'est lui qui surveillait la vendange et la cueille, Conduisait la charrue et guidait le labour, Et qui, dans les vergers, abrite sous la feuille Le fruit qui, mûr enfin, sera graine à son tour;

Les eaux, où sourdement s'abreuvent les semences, Ainsi que le soleil, la nuée et le vent Et l'ombre qui finit et la nuit qui commence Et l'aurore et le soir, sont à lui qui est Pan.

Et, tandis que les dieux ont quitté leurs statues, Lui seul est demeuré quand les autres sont morts, Et sa forme multiple, éparse et jamais vue Subsiste universelle et vit partout encor.

Mon père, Homme pieux, Savait ces choses, Les ayant apprises du sien, Vieillard Versé dans la science des Dieux Et blanchi à l'ombre des sanctuaires; Ce fut mon père Qui m'enseigna ce qui peut plaire Au survivant, A Pan, Le dernier Dieu, Disant:

«N'allume pas pour lui le bûcher ni la torche; Le grand Pan ne veut pas les brebis qu'on écorche, Ni le jeune taureau, Ni la blanche génisse et la plaintive agnelle Dont la gorge entr'ouverte au sang qui en ruisselle Râle sous le couteau.

Ne choisis pas non plus pour charger ta corbeille Le fruit de l'espalier ni le fruit de la treille, Epargne à ta moisson D'en prélever pour lui sa gerbe la plus ronde; Pas plus que le miel roux ou que la cire blonde Pan n'aime la toison

Des bêtes que poursuit le vol clair de la flèche Ou que prend en ses lacs, caché sous l'herbe fraîche, Le piège secret, Ni l'écaille diverse, incertaine et changeante De celles que ramène aux mailles qu'elle argente La nasse ou le filet.

Non, mais va simplement au bord de cette source Au milieu du bois frais et, sans suivre sa course Qui la change en ruisseau Dont le murmure nu s'étire sous les feuilles, Penche-toi sur son onde, ô mon fils et y cueille La tige d'un roseau.

Car Pan, le dernier Dieu de la terre vieillie, Car Pan qui va mourir et qui déjà oublie Qu'il est encor vivant, Aime entendre monter au fond du crépuscule Le chant mystérieux que disperse et module La flûte dans le vent.»

INSCRIPTIONS LUES AU SOIR TOMBANT

LE SOMMEIL

Penses-tu que ces fleurs, ces feuilles et ces fruits, Et cet âpre laurier plus amer que la cendre, Penses-tu que mes mains pour eux les aient cueillis?

Si j'ai mêlé tout bas à l'onde des fontaines Les larmes que leur eau pleure encore aujourd'hui, Crois-tu que j'ignorais combien elles sont vaines?

Si, debout, j'ai marché sur le sable changeant, Était-ce pour marquer mon pas sur son arène, Puisqu'il n'en reste rien quand a passé le vent?

Et pourtant j'ai voulu être un homme et me vivre Et faire tour à tour ce que font les vivants; J'ai noué la sandale à mon pied pour les suivre.

Amour, haine, colère, ivresse, j'ai voulu, Par la flûte de buis comme au clairon de cuivre, Entendre dans l'écho ce que je n'étais plus.

Si j'ai drapé mon corps de pourpres et de bures, N'en savais-je pas moins que mon corps était nu Et que ma chair n'était que sa cendre future?

Non, ce laurier sans joie et ces fruits sans désir, Et la vaine rumeur dont toute vie est faite, Non, tout cela, c'était pour pouvoir mieux dormir

L'ombre définitive et la nuit satisfaite!

INSCRIPTION

Si haut que ta racine ait poussé vers l'azur Ta cime épanouie et vivante, sois sûr, Cher arbre, que, malgré l'ombre que sur la mousse Etend autour de toi ta feuillée ample et douce, Et bien que les oiseaux y chantent et qu'en bas Un choeur de dieux sylvains défendent de leurs bras La Dryade pensive au creux de ton écorce, O bel arbre, debout encore dans ta force, Sois sûr et pense que le temps et les destins Qui font les soir jaloux naître de nos matins Ne t'épargneront pas, car toute vie est telle. L'inévitable lierre et l'automne mortelle.

AUTRE INSCRIPTION

Crois-moi. N'emprunte rien des hommes. Que tes yeux Ne le conduisent point sur leur pas anxieux. N'asservis pas ta faim à la faim d'autres bouches. Au contraire, sois libre et, s'il le faut, farouche; Et plutôt mords ton poing et frappe du talon, Pour les mieux éloigner, ceux qui te parleront, Puis, quand tu seras seul, regarde, écoute et veille. Si le vent passe auprès de toi, prête l'oreille, Car il sait les secrets de la nuit et du jour. Marche ou trébuche, tombe ou rampe, monte ou cours Ou reste là; l'aurore est pareille à l'aurore, Ici ou là. Partout, sa graine fait éclore Une semblable fleur à celle que tu tiens; L'odeur qu'elle répand en parfums te revient Dans l'air qui l'emporta et qui te le rapporte; Demeure ou pars, attends ou cherche, va, qu'importe! Ou remonte le fleuve, ou prends la route, ou suis D'autres chemins. L'écho garde tes pas en lui Comme pour te prouver, rétrograde et contraire, Que ta marche est inverse et retourne en arrière. Demeure donc. Pourquoi partir? Est-ce que l'eau N'est pas la même au fleuve et la même au ruisseau, Qu'elle gronde ou murmure et que, rapide ou lente, Etroite ou large, elle bifurque, aille ou serpente? Si la Mer est trop loin écoute la Forêt. Sois attentif, sois docile et surtout sois prêt A saisir la rumeur vivante éparse en elle Et, debout, sens en toi la force universelle Sourdre, croître, grandir et monter à son but En ta stature d'homme ainsi qu'en l'arbre nu.

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