‹ La Cité des eauxChapitre 10 sur 15 · L'IMAGE

L'IMAGE

Que pour d'autres l'amour rende triste l'aurore Du regret frissonnant d'avoir hier aimé! Pour nous, dans l'air palpite et se répand encore La ténébreuse odeur dont tu l'as parfumé.

N'as-tu pas vu, en nous, se lever de l'étreinte Un dieu né de notre âme et fait de notre chair, Et qui, debout au seuil de la maison éteinte, En la jeune clarté sourit au matin clair?

Amour, prends aujourd'hui nos formes dans la tienne, Prête-nous pour marcher dans l'herbe tes pieds nus Et que, ce soir, tes pas par les nôtres reviennent Au seuil mystérieux où nous t'aurons connu;

Et laisse-nous, durant ce jour que tu nous donnes, Sentir en lui ton feu, ta force et ta beauté Et mirer dans les eaux qui reflètent l'automne L'image en un seul corps de notre double été.

LE VOEU

«N'avez-vous pas tenu en vos mains souveraines La souplesse de l'eau et la force du vent? Le nombreux univers en vous fut plus vivant Qu'en ses fleuves, ses flots, ses fleurs et ses fontaines.»

C'est vrai. Ma bouche a bu aux sources souterraines; La sève s'est mêlée à la fleur de mon sang Et, d'un cours régulier, naturel et puissant, Toute l'âme terrestre a coulé dans mes veines.

Aussi, riche et joyeux du fruit de ma moisson Et du quadruple soir de mes quatre saisons, Je te donne ma cendre, ô terre maternelle,

Pour renaître plus vif, plus vaste et plus vivant Et vivre de nouveau la Vie universelle, Dans la fuite de l'Eau et la force du Vent.

ÉLÉGIE

Je ne vous parlerai que lorsqu'en l'eau profonde Votre visage pur se sera reflété Et lorsque la fraîcheur fugitive de l'onde Vous aura dit le peu que dure la beauté.

Il faudra que vos mains pour en être odorantes, Aient cueilli le bouquet des heures et, tout bas, Qu'en ayant respiré les âmes différentes Vous soupiriez encore et ne souriiez pas;

Il faudra que le bruit des divines abeilles Qui volent dans l'air tiède et pèsent sur les fleurs Ait longuement vibré au fond de vos oreilles Son rustique murmure et sa chaude rumeur;

Je ne vous parlerai que quand l'odeur des roses Fera frémir un peu votre bras sur le mien Et lorsque la douceur qu'épand le soir des choses Sera entrée en vous avec l'ombre qui vient;

Et vous ne saurez plus, tant l'heure sera tendre Des baumes de la nuit et des senteurs du jour, Si c'est le vent qui rôde ou la feuille qui tremble, Ma voix ou votre voix ou la voix de l'Amour...

OMBRE D'EAU

Cette statue est charmante De la femme qu'elle fut Avant que cette eau dormante Reflétât son marbre nu;

Mais dans l'eau qui la reflète Au bassin ovale et clair Son ombre me semble faite Du souvenir de sa chair;

Et la pensée incertaine Est telle ou telle, suivant Que la voix de la fontaine Se mêle à la voix du vent...

INVOCATION

Ombres de mes sept Soeurs et de mes sept Pensées! Toi, par la flèche, et toi, par la pierre lancée Au travers de la haie et par-dessus le mur; Toi, par la fleur tendue, et toi, par le fruit mûr Offerts l'un à ma bouche et l'autre à mon sourire; Toi que la nuit endort, toi que l'aurore étire, Toi qui ruisselles d'eau, toi qui coules de sang, Vous toutes qui parlez, passantes, au passant, Assises dans le soir ou debout dans l'aurore, Le long du fleuve calme ou de la mer sonore, Le pied sur l'herbe haute ou sur le rocher nu, Sur la lande déserte où danse un bouc cornu Ou dans le verger clair où chante une colombe Tandis que l'heure, hélas! marque d'un fruit qui tombe Son invisible fuite et son muet retour; Vous qui êtes la Mort, vous qui êtes l'Amour O flamboyantes, ô légères, ô glacées, En vous voyant marcher dans mon âme, Pensées Qui descendez en moi les pentes de l'oubli, Pour que vous les miriez en son lac d'or pâli J'ai fait à vos sept fronts à jamais sept couronnes Avec des fleurs d'été, avec des fleurs d'automne, Avec l'algue du fleuve et l'algue de la mer Et des feuillages durs immortellement verts Et des feuilles de lierre et des feuilles d'orties, Avec des cailloux noirs et des gemmes polies; Et, pour qu'en ma mémoire il se revive encor, J'ai couronné en vous mon Rêve sept fois mort.

LES CLOCHES

Ce matin est si clair, si pur et si limpide Que les cloches, qui l'ont à l'aurore éveillé En sa douceur soyeuse et en sa fraîcheur vive, Semblent tinter au ciel, où longtemps elle vibre, Une gamme d'argent et de cristal mouillé.

Midi. Le fort soleil accable la ramure Et verse ses rayons sur les choses et pleut Sa lumière éclatante, impitoyable et dure; Et les cloches, dans l'air qui brûle leur murmure, Semblent fondre les gouttes d'or de l'heure en feu.

Les cloches de ce soir ont des rumeurs de bronze Comme si se heurtaient entre eux des fruits d'airain Et, mûres maintenant pour la nuit et pour l'ombre, Elles sonnent au fond d'un ciel d'où filtre et tombe La cendre qui succède au crépuscule éteint.

Le jour renaîtra-t-il de la nuit taciturne? La vie est-elle morte avec lui sourdement? Vous entendrai-je encore, ô cloches, une à une, Recommencer--Espoir, Amour, Regret--chacune Votre bruit tour à tour d'or, de bronze et d'argent?

LE PASSÉ

Avec des mains de haine et de colère, Amour! J'ai rompu rudement à mon genou farouche Le beau cep qui porta la grappe dont toujours Le goût voluptueux se ravive à ma bouche;

Et j'ai fait, tout ce jour, des treilles de ma vie Brûler le sarment sec et la feuille séchée Pour qu'il n'en reste au soir que la cendre et la suie Qui demeurent après une vaine fumée.

Et c'est ainsi qu'avant que s'éteignît dans l'ombre Ce feu dont les tisons ont mordu la nuit sombre, O Passé, j'ai voulu que ta flamme suprême

Couronnât et rougît une dernière fois, Comme d'un éclatant et pourpre diadème, Le visage brûlant que je penchais sur toi.

CHANSON

J'ai fleuri l'ombre odorante Et j'ai parfumé la nuit De la senteur expirante De ces roses d'aujourd'hui.

En elles se continue, Pétale à pétale, un peu Du charme de t'avoir vue Les cueillir toutes en feu.

Est-ce moi, si ce sont elles? Tout change et l'on cherche en vain A faire une heure éternelle D'un instant qui fut divin;

Mais tant qu'elles sont vivantes De ce qui reste de lui Respire l'ombre odorante De ces roses d'aujourd'hui.

LE FLEUVE

Emporte dans tes yeux la couleur de ses eaux. Soit que son onde lasse aux sables se répande Ou que son flot divers, mine, contourne ou fende La pierre qui résiste ou cède à ses travaux;

Car, sonore aux rocs durs et plaintif aux roseaux, Le fleuve, toujours un, qu'il gémisse ou commande, Dirige par le val et conduit par la lande La bave des torrents et les pleurs des ruisseaux.

Regarde-le. Il vient à pleins bords, et sa course Mène jusqu'à la mer la fontaine et la source Et le lac tout entier qu'il a pris en ses bras.

Sois ce fleuve, Passant! que ta pensée entraîne En son cours où toi-même, un jour, tu les boiras, Ta source intérieure et tes eaux souterraines.

LIED

Dors lentement avec des rêves Légers de l'air pur respiré Le long des rives fraternelles Où nos pas doubles ont erré.

Dors doucement avec des songes Parfumés des fleurs du chemin Qui ce soir encore dans l'ombre Sont odorantes de tes mains.

Dors seule en rêve avec toi-même. Sois ton propre songe; il n'est pas D'autre couronne pour ta tête Que le cercle nu de tes bras.

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