Chapitre 1
Un timbre sec et clair fit entendre six coups ; avant que le dernier eût cessé de vibrer, une cloche lancée à toute volée par un bras robuste tinta pendant quelques secondes à peine. Un bruit de métiers qui s’arrêtent, de vapeur qui s’échappe, d’outils qui résonnent sur le chêne dur des établis, succéda au silence du travail ; derrière la porte énorme qui donne sur la rue Rochechouart, une rumeur sourde, qui croissait d’instant en instant comme une marée montante, remplit la voûte immense des ateliers Godillot. On eût dit une ruche monstrueuse, mise en révolution par quelque événement dynastique.
La grande porte s’ébranla sous la poussée de plusieurs centaines de bras, s’ouvrit et alla battre le mur des deux côtés, laissant jaillir un torrent humain qui, irrésistiblement lancé, déborda aussitôt à gauche et à droite, se précipita contre la muraille d’en face à travers toute la largeur de la voie, et se divisa en deux courants dont l’un descendait vers Paris et l’autre montait vers Montmartre. Les hommes succédaient aux hommes, serrés comme un flot de moutons, se poussant rudement sans y prendre garde, parlant haut, gesticulant avec violence de tous leurs membres, engourdis par le travail assidu d’un atelier où le chef ne plaisante pas, respirant à grand bruit et à longues gorgées l’air libre du dehors après l’air vicié des salles trop peuplées. Une clameur qui s’entend de loin chaque soir monta entre les deux rangées de maisons : cris d’appel, grossières plaisanteries, refrains de chansons, murmures de colère, querelles de compagnons… À cette clameur qui fait trembler deux fois par jour les paisibles boutiquiers de la rue Rochechouart, les mères appelèrent leurs enfants qui jouaient sur les trottoirs et obtinrent l’obéissance avec ce seul mot : Voilà les Godillots qui sortent.
Une calèche découverte montait lentement, voiturant quatre Anglais qui se faisaient hisser jusqu’à Montmartre pour voir le coucher du soleil. Les quolibets, les lazzis, quelques imprécations contre les riches qui vont en voiture, accueillirent les étrangers qui contemplaient d’un air ahuri la rue en pente, noire de peuple, pavée pour ainsi dire de têtes grouillantes aux expressions les plus diverses, puis la calèche gagna le boulevard et disparut au petit trot de son cheval efflanqué.
Dans le désordre de la première poussée s’était fait une sorte de classement ; les plus désireux de partir s’étaient éparpillés dans toutes les directions avec des cris et des rires grossiers ; beaucoup d’entre eux avaient été rejoints par des femmes sorties un peu avant et qui les attendaient au coin des rues voisines ; les bons ouvriers prenaient maintenant le chemin du logis par bandes d’amis ou de voisins et causaient d’une voix plus contenue.
Ce n’étaient pas les plus jeunes ni les mieux mis, mais leurs habits étaient propres et raccommodés ; ils marchaient paisiblement au milieu de la chaussée, gravissant la pente d’un pas soutenu, sans hâte. Les mères rouvraient les portes, et les enfants avaient repris leurs jeux sur le trottoir ; quand par hasard un groupe rencontrait un bambin qui, mal aguerri, frais émoulu de sa terreur récente, regardait de bas en haut d’un air inquiet ces figures colorées par le hâle et la fumée des ateliers, le groupe se séparait, et souvent un père de famille, songeant sans le savoir à ses petits à lui, qui jouaient là-haut sur la butte, posait en passant sa main brune aux ongles noirs sur la chevelure soignée du petit boutiquier. De ceux-là, les mères n’avaient pas peur.
Au premier choc de la sortie, une jeune fille simplement vêtue de noir, un petit fichu de dentelle sur la tête, s’était effacée contre le mur, à droite de la porte. Elle attendait quelqu’un, mais elle savait que celui-là ne serait pas des premiers à sortir. Quoique habituée à de telles rencontres, elle ne put se défendre d’une sorte de frayeur en se voyant pour ainsi dire noyée dans le flot toujours renouvelé. Baissant la tête, éteignant son regard, elle se fit toute petite et ne reçut aucune injure ; à peine quelque compliment brutal dans sa forme amena-t-il une faible rougeur à ses joues. Elle avait pleuré, c’était facile à voir, et sauf quelques-uns – il y a des méchants partout, – ces hommes sans éducation eussent trouvé lâche de taquiner une femme qui avait du chagrin.
Quand les rangs se furent éclaircis et qu’on put examiner ceux qui sortaient, la jeune fille commença une investigation minutieuse ; d’autres femmes qui avaient attendu comme elle avaient déjà rencontré ceux qu’elles cherchaient ; elle se trouvait seule, mais n’en parut point embarrassée ; elle avait d’autres soucis que celui-là. Enfin elle fit un pas en avant et arrêta un ouvrier vêtu d’un veston foncé, qui prenait d’un pas un peu lourd le chemin du boulevard, en causant avec un camarade plus jeune et plus brillant.
— Monsieur Linot, dit-elle, votre femme est accouchée à une heure de l’après-midi.
L’ouvrier tressaillit et s’arrêta.
— Ah ! mademoiselle Cécile, dit-il avec un sourire, c’est vous qui m’apportez la bonne nouvelle. Merci. Fille ou garçon ?
— Un garçon.
— Juste ce que je voulais. Comme ça se trouve ! On est content, là-haut, hein ?
L’expression joyeuse de ses traits fatigués changea soudain ; la larme d’attendrissement qu’il voulait cacher sous une plaisanterie se sécha sous sa paupière. La jeune fille semblait hésiter à répondre.
— Qu’est-ce qu’il y a ? reprit-il d’une voix qui tremblait. L’enfant vit ?
— Oui… C’est la mère qui n’est pas bien, répondit Cécile.
— Eh bien, Linot, je te quitte, fit le camarade, qui n’avait encore rien dit ; si tout va bien, tu me trouveras dans une heure au Gas normand. Si tu ne viens pas dans deux heures, j’irai voir là-haut ce qui se passe.
Linot fit un signe de tête et suivit à la hâte Cécile, qui marchait très vite. L’ouvrier cherchait à éviter la pensée douloureuse qui l’obsédait ; ne pouvant y parvenir, il questionna :
— Comment se fait-il, mademoiselle, que ce soit vous qui ayez pensé à venir me chercher ?
— Il n’y avait personne, répliqua la jeune fille : je m’étais mise un peu en retard ce matin, et toutes les dames étaient parties à l’ouvrage, excepté madame Gardin, qui a perdu son petit cette nuit. La pauvre femme, il n’y a rien à lui demander, à celle-là. Je n’ai pas fait ma journée, voilà tout.
Linot tournait une question dans sa tête ; mais une sorte de pudeur, naturelle aux gens frustes, l’empêchait de vouloir paraître trop sensible, trop geignard, comme ils disent. Cependant l’inquiétude le poussait ; il dit à voix basse :
— Elle est très mal, la mère, mademoiselle Cécile ?
— Oui, répondit la jeune fille en pressant le pas ; malgré la roideur de la pente, ils se mirent à escalader l’escalier de la rue Chappe, au bas de laquelle un marchand de vin ingénieux a pris pour enseigne de sa boutique : À l’échelle de Jacob. Mais les anges y montent rarement.
— Qu’est-ce qu’elle a eu ?
— Le médecin vous le dira, fit Cécile en baissant la tête. Ils étaient arrivés au premier palier.
— Ah ! le médecin est venu ? fit Linot inquiet, en pensant que cela allait coûter très cher.
— Oui, c’est un bon médecin. Il soigne les malades pour son plaisir. Vous le connaissez bien, c’est M. Régnier.
— C’est un brave homme ! fit Linot rassuré ; le docteur Régnier n’envoyait sa note que dans les maisons riches. Et il dit qu’elle va mal ?
— Oui.
Cécile passa devant et enfila un autre escalier ; l’eau coulait rapidement dans la rigole en pente roide qui l’accompagnait et faisait un joli bruit gai et printanier. Les cerisiers et les abricotiers des jardins voisins répandaient sur l’escalier une pluie de pétales blancs ; le soleil, avant de disparaître, envoyait à cette journée d’avril le plus triomphant adieu. Cécile sentit son cœur se gonfler d’amertume : tant de lumière et de douceur lui faisaient de la peine pour ceux qui souffraient.
— Est-ce qu’elle est seule, mademoiselle Cécile, pendant que vous êtes avec moi ?
— Non, sa mère est venue ; je l’ai envoyé chercher.
Linot fronça le sourcil ; il n’aimait pas sa belle-mère, qui le blâmait constamment, et qui n’avait cessé de considérer la venue prochaine de l’enfant comme une calamité.
— Il ne fallait pas, dit-il d’un ton grognon.
— Il le fallait, répliqua doucement Cécile.
Ils avaient fini de monter, car ils étaient au sommet de la butte. Ils franchirent une large grille ouverte à deux battants, puis Cécile courut devant et monta les quatre étages de l’escalier comme un sylphe. Linot, plus lourd et déjà essoufflé par la rude escalade qu’il venait de faire si vite, s’appuya à la rampe en fer forgé d’un dessin ancien, qui contournait l’escalier assez spacieux, et monta en soupirant à chaque marche. Il n’avait pas atteint le second étage lorsque Cécile revint à lui et lui mit la main sur l’épaule avec une douceur compatissante.
— Ne montez pas si vite, dit-elle d’une voix brisée. Son visage portait une expression austère et douloureuse ; ses traits avaient pâli subitement, et ses yeux étaient pleins de larmes.
— Après avoir tant couru, ce n’est pas quelques marches de plus ou de moins, commença l’ouvrier. Comment va-t-elle ?
Cécile garda le silence, lui barrant toujours le passage.
— Vous ne dites rien ? Est-ce que… ?
Sans proférer le moindre son, il écarta violemment la jeune fille, dans l’escalier qui tremblait sous son pas lourd, entra dans son appartement par la porte restée ouverte et s’arrêta sur le seuil de la seconde pièce avec un frisson qui le secoua tout entier. Sur le lit, sa femme reposait toute blanche, le visage tranquille, recouverte d’un drap, et une bougie brûlait auprès dans l’unique chandelier de leur modeste ménage.
Il restait sur le seuil, hébété, ne pouvant croire à ce qu’il voyait ; d’un geste machinal il ôta sa casquette et laissa retomber lentement sa main droite le long de son corps. Sa main gauche cherchait un appui ; il trouva l’épaule de Cécile et tomba dessus avec un sanglot semblable à un cri.
Sa belle-mère, qui rentrait en ce moment, après un bout de conversation chez une voisine, l’attaqua par derrière.
— Eh bien, Linot, lui dit-elle de sa voix bruyante et vulgaire, je vous l’avais bien dit qu’elle en mourrait, la pauvre femme ! Mais les belles-mères ont toujours tort, et leurs gendres sont là pour les envoyer promener…
Linot releva la tête et regarda celle qui lui parlait avec une colère qui fit aussitôt place au dégoût.
— Vous pouvez bien dire ce que vous voudrez, allez, lui dit-il ; dans le temps ça me faisait de la peine à cause d’elle, parce qu’elle l’entendait ; mais à présent, ça ne me fait plus rien du tout !
Il s’approcha du lit, leur pauvre lit de noce, acheté jadis chez Crépin avec de longues journées de travail et des heures supplémentaires le dimanche. L’acajou était encore neuf ; ils avaient à peine fini de le payer.
La belle-mère continuait à défiler son chapelet de reproches ; Linot n’y prenait pas garde et pleurait à chaudes larmes. Il aimait sa femme, le pauvre homme ! Ils avaient été mariés deux ans et demi. Ce n’était pas une bien longue habitude, et cependant il pensait que jamais une autre ne pourrait remplir la place de la défunte. Elle n’était ni très jolie ni très gaie, mais elle répandait autour d’elle une tranquillité délicieuse pour l’ouvrier qui rentrait fatigué de son travail. Quand le soir il entendait la cité résonner de mille bruits discordants, il regardait son petit intérieur tranquille où ni elle ni lui ne criaient jamais, et il se sentait content. C’est ce contentement-là qu’il voyait perdu pour toujours.
La voix aigre de madame Boucard finit cependant par le tirer de sa douleur, et il se tourna vers elle, sans craindre de lui montrer son visage ruisselant de larmes.
— Laissez-moi tranquille, dit-il d’une voix brisée ; je vous ai supportée tout le temps pour l’amour d’elle, mais maintenant j’espère que vous n’allez pas m’ennuyer, hein ?
— C’est ça, Linot, c’est très bien, glapit madame Boucard ; à présent je n’aurai plus le droit de pleurer ma fille ! C’est très bien ! Mais qu’est-ce qu’il y a à attendre d’un homme qui ne demande pas seulement à voir son enfant ?
Linot se leva brusquement : c’est vrai ! il avait oublié qu’il avait un enfant ! Avant qu’il pût faire une question, Cécile entra, portant sur son bras gauche, avec de tendres précautions, un paquet de linge où se détachait, en rouge foncé, une petite face grimaçante.
— C’est… c’est mon petit ? balbutia Linot tout surpris, presque désappointé. Il s’était toujours figuré son enfant blanc et rose, comme tous les poupons que les mères orgueilleuses étalent, l’après-midi, sur les bancs des boulevards.
— Embrassez ce pauvre chéri, dit la voix douce de Cécile. Ce n’est pas sa faute…
Linot effleura de ses lèvres gonflées par les larmes la petite face à la peau si douce ; il avait peur, peur de l’enfant, tant il lui semblait fragile et peu attrayant.
— Vous verrez comme il sera beau.
— C’est tout le portrait de ma pauvre fille, dit madame Boucard sans pitié. Ah ! si j’avais su, on m’aurait hachée plutôt que de la donner à cet homme-là.
Cécile entraîna prudemment la matrone par l’escalier, et Linot resta seul avec la morte.
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