Chapitre 2
— Qu’est-ce que nous allons en faire, de cet enfant ? demanda madame Boucard, quand, deux ou trois heures après, un calme relatif, le calme qui suit une mort imprévue, se fut établi dans la maison. Tous les voisins et voisines étaient venus voir la pauvre femme ; on avait admiré le bébé, on l’avait plaint autant et plus que de raison. Linot, ahuri, s’était laissé serrer la main par une foule de gens qu’il croyait n’avoir jamais vus et qu’à coup sûr il n’eût pu reconnaître ; c’étaient pourtant ses voisins, les habitants de la vaste cité. Mais il s’en allait de bonne heure, rentrait à six heures et demie, ne sortait guère le soir, et le dimanche cultivait avec ardeur le petit jardin qui dépendait de son logement, si bien qu’il ne connaissait presque personne.
Ce monde s’était retiré, les uns pour souper, les autres pour flâner, et le petit appartement se trouvait rendu à la solitude. Linot s’était enfermé avec sa femme, et madame Boucard n’avait plus envie d’aller le troubler.
— Qu’est-ce que nous allons faire de cet enfant-là ? répéta la brave femme, chez qui la douleur de perdre sa fille avait ravivé toute l’acrimonie de sa nature, puissamment douée sous ce rapport.
Cécile, qui tenait l’enfant couché sur ses genoux, ne répondit rien et regarda tristement la petite face bouffie, alors tranquille.
— On ne peut pas éternellement le nourrir d’eau sucrée, reprit la grand-mère. Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’ait pas encore crié famine ; ça ne va pas tarder, allez !
— En attendant, on peut le nourrir au biberon, suggéra Cécile.
— Qui est-ce qui le nourrira ? ça n’est pas moi, toujours ! Après le mal que j’ai eu à élever ma malheureuse enfant, je ne vais pas recommencer pour celui-là, bien sûr !
Cécile ne répondit pas. Une pensée mal définie allait et venait sur son visage mobile, changeant l’expression de ses traits plus fins que réguliers, mais doués d’un charme indicible.
— Eh bien, dites-le donc, puisque vous l’avez pris sous votre protection ; dites-le donc, ce qu’on va en faire ! Nous n’allons pas rester là toute la nuit, je suppose.
— Je le coucherai avec moi dans ma chambre, dit Cécile doucement. Il ne faut pas qu’il vous dérange.
— Est-ce que vous croyez que je vais dormir, moi ? Et cette pauvre femme qui est là, qui est-ce qui la veillerait ? Ah ! Seigneur, si on m’avait dit que c’est moi qui enterrerais ma fille !
L’enfant agita ses mains rouges et microscopiques ; le visage pourpre devint violet, et il tira de sa petite poitrine un vagissement prolongé.
— Là ! voilà que ça commence, fit la grand-mère. Qu’est-ce que nous allons devenir ?
Cécile fit prendre de l’eau sucrée au nouveau-né, mais il se montrait d’un appétit robuste, et cette nourriture ne devait pas lui suffire longtemps.
— Nous verrons demain, dit la jeune fille ; je l’emporte en attendant.
Linot ouvrit la porte de la pièce voisine ; il était si pâle et si défait que sa belle-mère elle-même en eut pitié.
— On va le soigner, votre petit, dit-elle ; ne vous en tourmentez pas, il est en de bonnes mains.
— Il faudrait une nourrice, n’est-ce pas ? fit le père en jetant autour de lui un regard désespéré ; il ne faut pas le laisser mourir ; je n’ai plus que lui, ajouta-t-il avec un sanglot.
— Soyez tranquille, on en trouvera une.
— Pas trop loin ? insista Linot, je pourrai le voir.
— Nous verrons, nous verrons ; du reste, ça dépendra de ce que vous voudrez y mettre ; plus il sera loin, moins ça vous coûtera cher, vous savez.
Linot fit un geste d’indifférence.
— À présent, qu’est-ce que je dépenserai pour moi ? dit-il d’un ton lassé : tout ce que je gagnerai sera pour lui…
— Nous ferons pour le mieux, monsieur Linot, dit Cécile.
L’ouvrier la regarda avec reconnaissance. Il lui savait bon gré de la douceur qu’elle mettait à lui parler. Cette petite ouvrière qu’il connaissait à peine lui témoignait la sollicitude d’une fille pour son père, et il sentait bien que c’était le grand cœur de cette enfant qui lui dictait sa conduite.
— Vous l’emportez ? dit-il avec regret, quand il vit qu’elle se préparait à quitter la chambre, l’enfant toujours sur le bras.
— Il le faut bien, monsieur Linot. Voulez-vous l’embrasser ?
Il approcha son visage, cette fois sans plus de crainte, et appuya longuement ses lèvres sur le front de son petit garçon. Au moment où le cœur du pauvre père allait éclater en sanglots, Cécile retira doucement l’enfant et leva le doigt en disant : Chut !
Linot soumis étouffa ses larmes et suivit du regard la jeune fille qui disparut dans l’escalier avec son précieux fardeau.
q