Chapitre 36
Le mariage eut lieu sans pompe ; l’assistance se composait uniquement des témoins, de Cécile et de Noémi, qui, depuis la maladie de son filleul, devenait triste et pâle ; elle avait reçu alors une secousse bien plus grave que personne ne l’avait supposé ; la mort du docteur l’avait aussi vivement frappée, et elle avait besoin de distractions que Louise s’efforça de lui procurer. Comme on sortait de l’église, Léonard s’aperçut que Noémi ne quittait pas la main de Pierre, qui, de son côté, se blottissait contre elle.
— C’est ton petit mari, hein ? dit-il en plaisantant.
Noémi regarda le gros garçon avec complaisance, baissa les yeux, rougit un peu et ne répondit rien.
— Si on ne dirait pas une petite femme ! dit le jovial lithographe. Mais tu es plus vieille que lui, ma pauvre fillette, tu ne pourras pas l’épouser !
— Est-ce que ça fait quelque chose ? demanda Noémi très sérieusement. Tout le monde éclata de rire ; la petite fille, rouge comme une pivoine, serra plus fort la main du garçonnet, et ne dit plus rien. Pierrot, fort bien remis de sa maladie, avait gardé une délicatesse de formes qu’il n’avait pas autrefois et qui lui donnait un air plus fin. D’ailleurs il était bien décidément l’enfant de la mère Gardin, car Linot venait d’être père une seconde fois, et, grâce à l’influence de sa femme, avec l’engouement qui faisait partie de son caractère, il n’avait d’yeux que pour son nouveau-né. Heureusement Pierrot ne manquait pas d’amis, et l’incurie de son père, qui, il faut le reconnaître, payait régulièrement sa pension, ne lui causait pas le moindre souci.
Les jeunes mariés s’étaient décidés à garder leur fille avec eux ; madame Gardin ne s’en était point formalisée, mais elle avait aussitôt cherché à combler le vide, elle ne pouvait plus vivre sans enfants à soigner : et, par un coup de fortune, elle avait trouvé deux jumeaux, si bien que la chambre du rez-de-chaussée se vit appliquer un treillis de fil de fer à demeure, pour empêcher les gamins de passer par la fenêtre, chemin plus court et infiniment plus agréable que celui de la porte.
Dans tout cela, Cécile était bien seule. Les lettres d’André, sa seule joie, étaient non pas très rares, mais courtes ; il était sur le point de revenir en France et trouvait à grand-peine le temps de s’occuper de sa correspondance. Juin s’écoula, puis juillet, sans que la jeune ouvrière entendit parler de son ami ; elle ne le blâmait pas, trouvant la chose naturelle ; mais sa mélancolie résignée se changeait peu à peu en une tristesse douloureuse.
Trois ans et plus s’étaient écoulés depuis la mort de Maria ; elle avait alors des amis, des liens d’affection ou d’habitude. Était-ce sa faute si peu à peu tout s’était dénoué autour d’elle, si chacun avait trouvé un foyer pour lui seul, si les gens heureux n’avaient plus besoin de son aide ? Elle allait devenir une vieille fille comme sa tante Angèle ; mais Angèle avait Cécile à élever : Cécile n’avait personne ; personne que Noémi, qui n’était ni seule ni orpheline, et qui, malgré cela, était pour elle une petite amie, une sorte de consolation.
Elle pensait à ces tristes choses un dimanche après midi. Elle n’avait pas voulu descendre au jardin : la joie des autres lui faisait mal parfois, pas toujours, et elle se reprochait ce sentiment comme une marque de mauvais caractère ; mais elle ne pouvait le vaincre, et, ce jour-là, il lui paraissait encore plus douloureux que de coutume. On frappa à sa porte.
— Entrez, dit-elle machinalement sans se retourner. Ce ne pouvait être que Noémi ou Louise tout au plus. Et encore ! Louise, tout occupée de sa fille, avait bien rarement le temps de monter à la mansarde. N’entendant point résonner de voix connue, elle se retourna… et poussa un cri de surprise. André était là en costume civil, le visage empreint d’une sérieuse tendresse, et lui tendait les bras.
Elle s’y précipita sans hésitation. Après une si longue attente, on a bien le droit d’embrasser un ami !
Ils s’assirent en face l’un de l’autre et se regardèrent sans parler ; peu à peu les yeux de Cécile, d’abord pleins de larmes et fixés sur le visage du jeune homme, se troublèrent, et elle baissa la tête. Qu’avait-elle lu dans ceux d’André ? Ce ne pouvait être qu’une méprise. Elle le regarda pour s’en assurer.
— Oui, Cécile, dit-il doucement, c’est bien vrai ! je suis venu vous chercher.
Elle fit un petit mouvement ; mais il lui avait pris la main et la gardait dans la sienne.
— Il s’est passé bien des choses ; ma mère est morte, la maison de couture s’en va à vau-l’eau ; voulez-vous la diriger ? je vous l’offre de bon cœur.
Elle retira sa main malgré lui et le regarda avec incrédulité. À elle, une maison qui valait peut-être cinquante ou soixante mille francs ? Il avait cependant l’air sérieux.
— Je ne puis, dit-elle, accepter un pareil présent de personne…
— Pas même de moi !
— Surtout de vous ! Que penserait-on de moi ?
— Et si la maison restait sous le nom de madame Simon ! si vous preniez le propriétaire pour mari !
Elle ferma les yeux pour savourer une joie indicible ; c’est alors qu’elle s’aperçut combien elle avait espéré sans le savoir.
— Vous ne pouvez pas épouser une ouvrière, dit-elle faiblement.
— Vous ne me disiez pas cela il y a trois ans, répondit gravement André en reprenant sa main ; serait-ce que vous êtes généreuse aux autres et cruelle à vous-même ? Laissez-vous être heureuse, Cécile ; vous l’avez si bien gagné !
Elle n’avait plus rien à répondre ; – c’est vrai qu’elle l’avait bien gagné ; aussi fut-elle heureuse d’un bonheur que ne connaissent pas ceux qui n’ont jamais eu de chagrins.
Deux ou trois jours après leur mariage, comme ils se promenaient sur le boulevard, ils rencontrèrent un vieillard qui marchait la tête basse, les mains enfoncées dans ses poches, suivant sa pensée avec un air de fureur concentrée. En les apercevant, il tressaillit, les examina avec un sourire amer, et dit à demi-voix : Malheur aux riches !
C’était le père Beaudoin.
André ne le revit plus qu’une fois. C’était au lendemain de la Commune, sur une barricade : il était mort.
Léonard a une demi-douzaine d’enfants. Noémi a été marraine du premier-né de Cécile ; mais elle continue à préférer son filleul Pierre Linot.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.